Saw 3D perd son visa d'exploitation, quelles conséquences pour les films et les spectateurs ?

Simon Riaux | 3 juin 2015
Simon Riaux | 3 juin 2015

Saw 3D – Chapitre Final vient donc de perdre son visa d’exploitation, suite à la saisie du Conseil d’État par l’association Promouvoir. Un procédé dont l’association est coutumière et qui soulève de nombreuses questions.

 

Les conséquences pour le film

Cinq ans après la sortie de Saw 3D, on serait tenté de traiter la nouvelle comme une anecdote anachronique, voire ridicule. Les effets de la décision rendue par le Conseil d’Etat sont pourtant bien réels.

Privé de visa d’exploitation (sa carte d’identité en quelque sorte), le film ne peut être exploité commercialement ni VOD, ni en vidéo, tant que le ministère de la Culture ne le fait pas bénéficier d’un visa plus restrictif.

 

Pas un coup d’essai

L’association Promouvoir n’en est pas à sa première tentative d’intervention sur la classification des films. Si la loi française prévoit que tout citoyen ou groupe de citoyens est en mesure de saisir le Conseil d’État pour casser une décision, l’association s’en est fait une spécialité.

Depuis l’affaire Baise-moi, Promouvoir a recourt à ce type de démarche. Le film de Virginie Despentes s’était ainsi vu retirer son visa d’exploitation le catégorisant comme interdit aux moins de 16 ans. Conséquence directe : l’impossibilité d’exploiter le film en salles, l’interdiction au moins de 18 ans n’existant alors plus en France. Rétablie un an plus tard par la ministre de la Culture Catherine Tasca, le film connaîtra une sortie limitée et difficile.

Promouvoir saisira également (et avec succès) le Conseil d’État pour faire requalifier les Visa d’Exploitation de Ken Park, Nymphomaniac – volume 1 et Nymphomaniac – volume 2. L’organisation tente actuellement de faire interdire La Vie d’Adèle aux moins de 18 ans.

 

Conséquences sur l’industrie

Bien sûr, Promouvoir ne constitue pas à proprement parler une menace contre la liberté d’expression ou la diversité culturelle. En revanche son action pourrait ne pas être exempte de conséquences, relativement graves, dans l’exploitation de certains produits culturels.

En effet, si la distribution d’œuvres à caractère sexuel ou violent devient hasardeuse et potentiellement risquée, les acteurs du marché risquent logiquement de s’en désintéresser de plus en plus.

Le cinéma de genre français a déjà bien du mal à exister (en salles, en vidéo et auprès du public), mais il n’est pas invraisemblable de voir des distributeurs et exploitants refuser purement et simplement de se pencher sur des œuvres dont le visa est susceptible de sauter, entrainant des difficultés commerciales évidentes.

Les films interdits aux moins de 16 ans étant peu ou prou déjà bannis de certains réseaux de salles, l’action de Promouvoir créé de facto une insécurité juridique qui vient s’ajouter aux nombreuses difficultés déjà éprouvées par ces œuvres fragiles.

 

 

Et la censure dans tout ça ?

L’activisme de Promouvoir est bien évidemment légal. Il interroge néanmoins sur les idées qu’il charrie. Il ne s’agit pas tant des revendications « judéo-chrétiennes » de l’association que son rapport avec le système de classification français.

Aujourd’hui, le comité de classification est composé de professionnels du cinéma, de médecins psychiatres, de spécialistes de l’enfance et de la jeunesse ainsi que de représentants de divers ministères, dont celui de la famille.

Il se réunit, visionne les œuvres et débat avant de trancher quant à la classification qui leur convient. De par sa composition et son fonctionnement il n’applique pas une « grille de lecture » arbitraire en fonction du contenu objectif des films, mais les questionne et les contextualise. Ainsi une œuvre jugée parodique, peu réaliste ou instaurant une distance avec le spectateur ne sera pas nécessairement jugée avec sévérité, même si elle contient beaucoup de scènes dites violentes ou à caractère sexuel.

Promouvoir ne milite pas pour une réforme de ce comité de classification ou n’adresse pas de critique interne à son fonctionnement. En saisissant systématiquement le Conseil d’État, l’association en appelle indirectement à une réglementation non pas collégiale et au cas par cas, mais bien à l’intervention d’un juge.

Soit une analyse stricte, « légaliste », du contenu des films. Une vision que l’on peut juger dangereuse et qui permettrait par exemple, de traiter à égalité des œuvres aussi différentes et éloignées que Les Crimes de Snowtown ou The Voices, au seul prétexte qu’elles mettent en scène les exactions de tueurs en série.

 

Les saisies de Promouvoir ne sont le plus souvent pas suivies par le Conseil d’État et c’est heureux. Néanmoins, la volonté de l’organisation de s’en prendre désormais à une œuvre telle que La Vie d’Adèle montre bien qu’elle entend faire appliquer aux créations artistiques un contrôle qui évacue justement leur dimension artistique.

Avec pour conséquence une instabilité juridique problématique et à terme la possible mort d’un cinéma audacieux, qui a déjà le plus grand mal à exister dans l’Hexagone.

Tout savoir sur Saw 3D - chapitre final

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commentaires
Simon Riaux - Rédaction
26/06/2015 à 13:37

Et bien tout d'abord, les marchés américains et français ne sont pas du tout comparables. Ni en terme de logique, ni de distribution, ni bien sûr de volume.

Ensuite, une œuvre interdite aux moins de 18 ans est mécaniquement déficitaire. Elle ne peut être diffusée en prime time, elle ne peut être exploitée que sous un régime fiscal bien précis (et pas à son avantage), enfin, un film -18 n'a pas le droit d'apparaître sur des liminaires visibles de mineurs. En gros, ils peuvent être en magasin, pas en rayon.
Enfin, les distributeurs vidéos se calent sur le succès en salle pour presser les exemplaires vidéos. Donc si un film est un échec en salles... il n'a quasiment aucune chance de marcher en vidéo.

C'est toute la différence entre "faire scandale", et écoper d'une interdiction. Le buzz peut-être positif en effet, mais si un film écope d'une interdiction qui limite légalement son exploitation commerciale, peu importe le retentissement.

Muscardin
04/06/2015 à 01:20

Il y a quelque chose qui m'étonne dans votre article. Vous parlez de l'exploitation en salle mais pas un mot de l'exploitation vidéo. Or, pour avoir travaillé dans le milieu du cinéma, j'en connais des films qui n'ont pas attiré les spectateurs en salle mais qui ont cartonné en vidéo (exemple: Calvaire). Il faudrait prendre en compte les résultats des ventes dvd de Baise moi, Ken Park, Nymphomaniac etc pour voir si les tracasseries que vous évoquez ont réellement été dommageables au film ou si justement, ce n'est pas le contraire qui s'est passé: la polémique a doté les films d'une aura sulfureuse qui aura attisé l'intérêt du spectateur qui se sera ensuite procuré le dvd du film "interdit" (mais disponible sur amazon et à la fnac...).
Vous avez sans doute lu le livre "Le Nouvel Hollywood" où on apprends que Harvey Weinstein à la tête de Miramax était constamment à la recherche du prochain film qui ferait scandale (il en trouvera un avec The Crying Game)! Franchement il me semble que les scandales et menaces de censure sont plus une pub gratuite pour les productions de cinéma et si l'exploitation en salle est limitée, il reste donc le très très juteux marché de la vidéo. L'association "Promouvoir", en faisant de la pub gratuite pour certains films, porte finalement bien son nom!

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