Bande originale de THX 1138

Christian Lauliac | 22 septembre 2004
Christian Lauliac | 22 septembre 2004

Alors que sort ce mois-ci en DVD le chef-d'œuvre de George Lucas, il semble bon de revenir sur le CD de la bande originale composée par Lalo Schifrin, éditée en intégralité l'an dernier. Pour beaucoup de gens, Lalo Schifrin ne serait que le compositeur de thèmes racés pour la télévision des années soixante (Mannix, Mission impossible). Les grands tubes du compositeur argentin ont trop vite fait oublier un personnage aux multiples facettes, élève d'Olivier Messiaen, en tous les cas résolument ouvert à l'avant-garde et à toute forme expérimentale, comme le prouve sa partition pour THX-1138. Composée à la même époque que celles de Dirty Harry et d'Opération Dragon, cette partition tout en claustrophobie prouve, si besoin était, la versatilité de son auteur, en même temps qu'elle redresse l'image de Lalo Schifrin, compositeur trop rapidement étiqueté jazzman ou simple mélodiste. Dans cette partition étonnante, Schifrin axe son travail sur l'absence totale d'émotions, si emblématique du film de Lucas. Le générique qui ouvre l'album est une citation du Stabat Mater de Pergolèse, ici totalement débarrassé de son aura pathétique, puisque seule subsiste la ligne mélodique, jouée sur fond de cordes graves qui en suppriment la portée émotionnelle. En faisant référence à une forme musicale du passé, Schifrin nous confronte à notre civilisation, telle que le futur pourrait la transformer, à présent vidée de sa dimension humaine, entraînant l'être humain vers une existence stérile, prisonnier d'un système totalitaire. L'ensemble de son travail est placé sous le sceau d'une froideur paralysante, appréhension tout en nuance de l'œuvre, qui démontre, si besoin était, combien écrire la musique d'un film c'est avant tout traduire en musique la dimension inexprimable de l'image et du récit. Et lorsque Schifrin introduit un thème d'amour pudique aux accents orientalisants, celui-ci est alors une bouffée d'air frais au sein d'une geôle fétide. Ici, Schifrin donne à ressentir à l'auditeur le sens d'une vie embrigadée, de laquelle toute émotion se doit d'être bannie. Seule la citation de Bach, à la fin de l'album, laisse entrevoir une (courte ?) évasion du personnage principal vers la liberté, vers l'expressivité émotionnelle, donc. N'ayons pas peur de le dire, l'intégration par le compositeur de référents classiques (Pergolèse, Bach) est plus cohérente que l'utilisation de Ligeti ou Strauss dans 2001 : les emprunts sont ici fondus au sein d'une démarche créatrice personnelle, loin de la simple citation musicale. À l'écoute de cette BO, qui n'est pas loin de certaines pages d'Howard Shore pour David Cronenberg, on prend immédiatement conscience de la dimension exceptionnelle des années soixante-dix, lorsque compositeurs et cinéastes étaient libres d'expérimenter sans se plier à des modèles préexistants.

La production de l'album est parfaite, de la qualité irréprochable du son en passant par les notes de pochettes, particulièrement informatives… Bref, tout ce que l'amateur exigeant est en droit d'attendre du label Film Score Monthly. Une exhumation de taille à n'en pas douter…

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