A Capella : rencontre avec Lee Sujin

Guillaume Meral | 21 novembre 2014
Guillaume Meral | 21 novembre 2014

Après avoir traumatisé la plupart des festivals qu’il a écumé, le superbe A Cappela de Lee Sujin, est enfin arrivé sur nos écrans. L’occasion de découvrir une œuvre profondément jusqu’au boutiste et audacieuse dans ses parti-pris, véritable poème torturé sur l’adolescence confronté à l’horreur, à travers le chemin de croix d’une ado essayant de se reconstruire malgré le poids d’un trauma qui ne cesse de la poursuivre. Rencontre avec son réalisateur, dont il s’agit du premier film (et surement pas du dernier).

 

Votre film narre des événements extrêmement difficiles, au sein duquel vous semblez vouloir conserver l’innocence, la poésie évanescente de l’adolescence. Etait-ce pour vous un moyen d’éponger la dureté du sujet ?

Lee Sujin : Ce côté innocent, naïf, évanescent, fait partie de l’adolescence quelque soit le contexte, en l’occurrence très sombre comme dans ce film. Je ne pouvais donc pas me permettre d’en faire abstraction sous prétexte que le sujet était sombre. Je voulais juste trouver l’équilibre et retranscrire la réalité fidèlement.

 

J’ai parfois pensé à Virgin Suicides de Sofia Coppola devant le traitement. Etait-ce une référence volontaire ?

LS : Je ne l’ai jamais vu à vrai dire (rires). Mais vous m’avez donné envie de le voir.

 

Dans le film vous prenez un certain temps avant de dévoiler le secret du personnage principal, quitte à brouiller les pistes : on ne sait pas si elle a quelque chose à se reprocher ou pas. Est-ce que pour vous c’était nécessaire de flouter les points de repères du spectateur avant de le révéler ?

LS : Il y a une phrase très importante prononcée par l’héroïne en tout début du film « Je n’ai rien fait de mal ». C’était pour inviter le spectateur à considérer le personnage sans préjugés, ni en bien ni en mal. C’est d’abord un souci d’objectivité. Cette structure était un parti pris également pour mettre en avant l’histoire dans l’histoire. Finalement, quand l’héroïne explique qu’elle n’a rien fait de mal, le spectateur s’interroge, c’était pour les inviter à nous poser des questions sur le thème des préjugés et des idées reçues, qui sous-tend finalement toutes les réflexions du film.

D’ailleurs vous prenez un certain temps à poser les interactions entre les personnages, introduisant ainsi les codes moraux et les tabous de la société dans laquelle évolue l’héroïne, comme pour mieux exposer les exacerber à lorsque le drame est révélé.

LS : C’est un point de vue qui est tout à fait valable dans le sens ou le cinéma reflète la société du spectateur, l’aborde avec sa sensibilité personnelle. Cependant, il faut manier avec des pincettes le concept de dénonciation, car ce mot peut-être constructif, c’est-à-dire être critique sans être agressif. Le but est avant tout d’inviter les gens à réfléchir ensemble sur un problème de société.

 

Vous conservez tout le long d’ailleurs un point d’honneur à mettre en lumière la part d’humanité des personnages, même au sein de leur contradictions les plus violentes face au drame de l’héroïne…

LS : C’est profondément lié à la nature humaine cette dualité, qui dépend notamment des circonstances.

 

Vous jouez beaucoup de l’ellipse dans le film, comme si vous nous faisiez partager le flou jeté par l’héroïne sur des souvenirs dont elle ne souhaite pas s’approcher. Etait-ce un moyen d’immerger le spectateur dans sa peau ?

LS : C’est une façon tout à fait valable d’aborder le film. Je suis assez d’accord.

 

L’histoire est-elle tirée d’un fait divers particulier en Corée du Sud ?

LS : Il y a eu plusieurs faits divers en Corée comme partout ailleurs, notamment sur les agressions sexuelles, les suicides des adolescents, ou encore les violences en milieu scolaire. Donc forcément en tant que citoyen, on a été influencé. Mais dans ma démarche, il n’a jamais été question de reconstituer un événement passé, de le juger ou encore de le dénoncer. Il n’est pas question d’utiliser un fait divers comme la trame de l’histoire.

C’était davantage un vecteur pour autopsier la société coréenne ?

LS : Je trouve très intéressant le concept d’autopsie (rires) Oui on peut dire ça.

 

Sans vouloir dévoiler l’issue du film, la fin nous laisse dans une certaine ambigüité. Peut-on en envisager une interprétation positive ?

LS : Je suis curieux justement de connaitre votre avis.

 

Je suis partagé justement. Il y a une version que j’ai envie de croire, et une autre que je suis plus enclin à suivre considérant tout ce qui a été développé dans le film.

LS : Quelle est la version que vous avez envie de croire ?

 

Que métaphoriquement, elle s’est réfugiée dans son monde et a trouvé une sorte de paix en quelque sorte. Dans la mort ou dans la vie, cela n’a finalement pas tellement d’importance.

LS : En fait, quand je me suis attelé à la réalisation de ce film, le point le plus important était que la fin du film ne coïncide pas avec la fin de notre réflexion, au contraire je voulais que ce soit le point de départ d’une nouvelle, et d’empêcher qu’il y ait d’autres Han Ju. Dans ma tête, la fin que vous décrivez s’imposait d’elle-même, pour que notre chemin intérieur et notre pensée empêche l’apparition de nouvelles victimes dans le futur. A titre purement personnel, Je pense que Han Ju s’en sort.

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