Ben Wheatley (Kill List)

Par Aude Boutillon
10 juillet 2012
MAJ : 25 octobre 2018
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Découvert en septembre dernier à l'occasion de l'Etrange Festival, le déroutant Kill List s'était instantanément imposé comme objet filmique inclassable, statut confirmé par ses projections festivalières successives. Nanti d'une sortie en salles bien méritée, le second film de Ben Wheatley s'est en effet vu auréolé d'une réputation flatteuse, doublée d'une vive curiosité, que nous avons en partie pu assouvir au cours d'un entretien concomitant à la projection de Kill List dans le cadre du fameux festival abrité par le Forum des Images. L'occasion, pour le réalisateur britannique, de revenir sur la production d'une œuvre atypique, motivée par l'amour du cinéma, du risque, et des obsessions cauchemardesques.

Attention, cette interview dévoile des éléments-clés de l'intrigue du film !

 

 

Kill List est un film aussi atypique que déroutant.  Comment s'est déroulée l'écriture du scénario ?

J'avais une idée d'histoire, une sorte de film policier qui se déroulait en partie aux Philippines, et se terminait à la Lovecraft, avec des monstres. Ca n'a finalement pas pu se faire. J'avais donc cette intrigue, que j'aimais beaucoup, et qui abordait cette idée d'un parcours de la normalité vers la folie. J'ai ensuite commencé à réfléchir aux personnes avec qui je souhaitais vraiment travailler. J'ai alors commencé à faire passer les castings. J'ai obtenu Michael Smiley et MyAnna Buring, que je voulais faire jouer ensemble. J'avais déjà l'idée de faire un court métrage avec Neil Maskell et MyAnna, mais ça n'avait pu se faire, jusqu'ici. J'étais cependant parvenu à les réunir dans une pièce, à les faire discuter, et je m'étais dit qu'ils formaient un couple très crédible. Puis j'ai réuni Neil Maskell et Michael Smiley. Nous avons écrit le scénario spécialement pour eux. Généralement, on rédige le scénario, puis on ramène un certain nombre d'acteurs, et on voit à peu près qui convient à quel personnage. Ici, tout était spécifiquement écrit pour ces acteurs particuliers. Tout est parti de là. Après Down Terrace, qui est un film policier, je tenais vraiment à tourner un film d'horreur, et je me suis mis à réfléchir aux cauchemars, aux angoisses. Je travaille généralement à partir d'images-clés, que je tente de rassembler. Nous avions donc ces images de départ, comme le fait d'être pourchassé dans les bois par d'étranges adorateurs, ce qui correspond à un cauchemar que je faisais étant enfant, ou encore l'idée d'être coincé dans des tunnels, et les petits espaces, ce genre d'images. Le fait de causer la perte de sa propre famille fait également partie de ces angoisses récurrentes. Nous avons réarrangé tous ces éléments, et c'est ainsi que Kill List est né.

 

L'alchimie passe parfaitement entre les deux acteurs principaux. N'avaient-ils jamais travaillé ensemble avant Kill List ?

Ils s'étaient rencontrés quelques fois. Ils s'étaient tout de suite bien entendus. C'est aussi l'intérêt d'écrire pour un casting spécifique. Cela vous permet d'obtenir ce genre de performances. Quand les gens sont jetés ensemble sur un projet et ne se connaissent pas, les rôles ne leur conviennent pas vraiment, ça devient problématique.

 

Kill List est clairement un film axé sur les peurs profondes et les obsessions, et pas uniquement horrifiques ; le fait, pour un enfant, d'entendre ses parents se disputer, constitue une angoisse profonde, qui est retranscrite dans le film.

Exactement. C'est en réalité la première peur que l'on affronte en tant personne. A ce moment, on craint que les choses soient hors de contrôle. C'est le genre de sentiment qu'on ressent quand on entend des gens se disputer, notamment cette sorte de dispute étouffée que l'on entend dans Kill List. J'ai appris dans Down Terrace qu'on pouvait rendre des choses horribles à partir d'éléments qui ne sont pas nécessairement horrifiques. Ce sont des idées oppressantes et effrayantes, qui n'incluent pas forcément des gens avec des dents pointues ou des zombies. Il peut s'agir de souvenirs d'enfance, par exemple.

 

 

La dernière séquence du film se ressent clairement comme un cauchemar éveillé. S'agit-il d'une image précise qui vous aurait hantée ?

Pas spécifiquement. Quand mon fils était tout petit, j'avais le genre de peur qu'ont tous les parents, comme de blesser son bébé durant la nuit, lorsqu'on dort avec lui, ou de causer un accident de voiture. Ce genre de peurs naissent avec la parenté. J'avais également ce cauchemar précis où je poignardais ma femme…

 

La scène du libraire, pour ne pas en dire  davantage, constitue la véritable rupture du film, qui le fait définitivement basculer du côté sombre. Avez-vous rencontré des soucis de censure, avec cette scène comme avec le reste du film ?

C'est cette scène qui nous a valu notre restriction aux moins de 18 ans, en fait ! Mais la censure ne m'a à aucun moment posé de réel problème, puisque j'ai plus ou moins obtenu le final cut. Les seuls changements concernaient des questions de rythme, qui nous ont par exemple amenés à raccourcir certains passages. L'idée était de vous amener à connaître et apprécier les personnages, pour finir par réaliser que ce qu'ils font est répréhensible. En règle générale, dans les films, les tueurs à gage sont montrés sous un jour sympathique. Il suffit de regarder Pulp Fiction. Dans la vraie vie, ce qu'ils font est horrible ! Là, l'idée est de vous dire « Voilà ce en quoi consiste vraiment leur boulot ; ils vous plaisent toujours autant ? ». Et bien, pas vraiment ! Ca remet en perspective ce que l'on sait d'eux. Une autre idée était d'amener le spectateur à cesser, à ce moment précis, de faire confiance au réalisateur. S'il vous montre ça, qu'est-ce qui vous attend ensuite ? En réalité, on ne voit pas grand chose, après cette scène. Par exemple, la scène du tunnel est très oppressive, d'ailleurs je ne peux moi-même pas la regarder, car elle est très lourde en termes d'adrénaline, pendant 10 ou 15 minutes. C'est réellement un sentiment envahissant. Je trouve passionnant qu'un film puisse vous affecter physiologiquement. C'est un effet qui ne se produit pas assez au cinéma. On l'a par exemple cherché avec le titre, qui s'affiche dans des lettres très brillantes, qui éblouissent le spectateur. Il en est de même lorsque le personnage sort du tunnel. Nous avons également beaucoup travaillé sur le sound design. Nous avons utilisé beaucoup de basses, retravaillées dans un sens puis dans l'autre en auditorium. Les gens trouvent que ça confère beaucoup de tension au film. Toute la partie sonore est conceptualisée pour vous amener à vous sentir mal à l'aise.

 

C'est le cas, en particulier lors de la dernière partie du film. Comment avez-vous produit ces  bruits, ces cris, à peine humains ?

Nous avons utilisé beaucoup d'éléments, à vrai dire. Je trouve qu'il y a quelque chose de profondément maléfique dans ces sons. Il s'agit notamment de bruits que font les requins, pour communiquer entre eux, sous l'eau. C'est un son primal, mauvais, que vous ne voulez pas entendre pour de vrai, car vous savez qu'il n'augure de rien de bon. Nous avons aussi utilisé des bruits de cochons, de singes… Nous avons ralenti tous ces sons, à 5% ou 10 % de leur vitesse réelle. Nous avons également utilisé un son de guillotine, passé à vitesse très réduite. Ca crée une sorte de malaise.

 

Un malaise écrasant, en particulier dans la fameuse partie du tunnel.

Exactement. Une autre chose effrayante dans cette partie réside dans le fait que les personnes qui font partie du culte ne craignent rien. Ils courent droit vers le personnage, ils s'en foutent !

 

 

Tout-à-fait. On commence par se rassurer en se disant que les tueurs étant armés, leurs poursuivants ne prendront pas le risque de se faire tirer dessus. En réalité, ils le font ! Voilà un autre élément que l'on ne voit pas venir.

Oui, d'autant qu'on ne voit pas leur visage, ce qui vous amène d'autant plus à vous inquiéter. On se dit qu'une personne normale aurait fait demi-tour, mais non, ces mecs sont vraiment en colère !

 

Une fois que le film fait apparaître ce culte, il devient difficile de ne pas avoir The Wicker Man à l'esprit.

The Wicker Man, pour la séquence finale, effectivement, mais également Un crime dans la tête, ou encore A cause d'un assassinat, pour le reste du film. J'aime l'idée que toute la construction narrative puisse tendre vers le piège du personnage principal.

 

Kill List n'est pas exactement le film le plus aisément résumable, ni même accessible. Comment êtes-vous parvenu à réunir le financement nécessaire ? Avez-vous bénéficié de votre expérience sur Down Terrace ?

Down Terrace a beaucoup aidé. Après cela, beaucoup de personnes étaient prêtes à s'associer à mon prochain film, quel qu'il soit. J'ai écrit le scénario, je l'ai montré, et il a plu tel quel. J'ai bien sûr du changer quelques éléments, mais rien de bien violent. Tout s'est déroulé de manière très douce. J'ai aussi été amené à faire quelques modifications au cours du tournage, mais dans l'ensemble, on m'a laissé me débrouiller. Je gardais les images de côté, donc le film était plus ou moins terminé lorsqu'ils l'ont vu. Je n'ai pas montré de rough cuts. Je me suis débrouillé pour faire tout le sound design en amont, donc ce qu'ils ont vu était une version quasiment définitive. Si on retire le son de certaines images, on peut commencer à les trouver moins effrayantes. Je dirais que dans la grande histoire du « Comment fait-on un film », c'était une belle expérience. C'était également très rapide. Nous avions terminé Down Terrace en avril, et j'avais terminé d'écrire le scénario de Kill List à Noël. Nous avons tourné l'été suivant.

 

Un autre élément me semble intéressant ; la femme du tueur à gage sait ce que son époux fait comme métier. Il ne mène pas de double-vie. C'est plutôt inhabituel.

Il y avait plusieurs idées derrière cela. Parmi elles, je voulais un personnage féminin très fort. Le film n'offre pas de temps nécessaire à la découverte des activités de son époux. Quand elle doit utiliser une arme, elle sait ce qu'elle fait, elle est très calme. Souvent, dans les films, les gens ramassent un flingue, et savent d'emblée s'en servir. Vous vous demandez : « Mais… Pourquoi ? Comment ?! ». J'ai déjà eu l'occasion de tirer à Austin, pour le festival du film fantastique, et c'est compliqué, il faut recharger… Sous la pression, les gens ne sauraient pas le faire ! Il y a un autre élément : cette femme est complaisante. Dans l'Occident, on a de la nourriture, du pétrole, on vit une belle vie, mais des gens meurent pour que ça soit le cas. C'est le grand mensonge ; personne ne veut y penser. Comment une guerre arrive ? Ce n'est pas compliqué : pour payer les merdes qu'on a. On ne peut pas prétendre que ce n'est que de la faute du gouvernement ; c'est celle de tout le monde. Nous sommes tous complaisants vis-à-vis de cela. C'est ce que je voulais montrer. Dans cette famille, tout le monde adopte cette espèce de position complaisante dans le meurtre, qui ne leur pose pas de problème. Ils ont leurs propres travers moraux, qu'on a tous à notre façon, car c'est la seule façon de faire face au monde. C'est comme la différence de perception entre les attentats suicides et les bombardements. Les bombardements, qui tuent des tas de femmes et d'enfants, sont quelque part acceptables. Les attentats-suicides, c'est pire que tout, c'est une abomination. Quoi ?! Comment peut-on arriver à croire ça ?

 

 

Kill List adopte des parti-pris osés, qui m'amènent à penser qu'il se serait inscrit parfaitement dans un paysage cinématographique vieux de 20 ou 30 ans. Les films contemporains sont malheureusement régis par la prévisibilité. En décidant de procéder à un tel revers de situation au beau milieu du film, vous avez clairement pris un risque vis-à-vis de l'audience, et de sa tolérance. Partagez-vous ce constant ?

Je regarde autant de films que je le peux, mais j'aime les choses un peu plus difficiles, qui demandent un certain travail. Antichrist n'est pas un film facile, par exemple. Tous les films de Lars Von Trier sont assez hardcore et compliqués à comprendre, ce que je trouve très bien. Il s'agit ici de fric, de budget, et de la capacité des gens à prendre des risques. Souvent, ils ne le peuvent pas. Ce n'est pas de la faute des réalisateurs, généralement, mais du système tout entier, qui a besoin que l'argent lui revienne. Or, le public n'a pas nécessairement envie d'être bousculé. Il veut que ce soit facile. Ce n'est pas un problème en soi, car ça fait aussi partie du divertissement. Nous n'avons pas pris tant de risques que ça, en fait. Ce film était prévendu, et il s'est remboursé avant même sa sortie en salles, car il ne coutait rien. Ce genre de processus vous permet de vous relâcher, et de faire des « naughty movies » là où vous n'avez pas eu à passer par de grosses négociations financières. On peut imaginer ce qu'auraient été ces discussions si le film avait coûté 10 millions de dollars, ou 40 !

 

Dans ces situations, il y a bien trop d'argent en jeu pour laisser la bride à l'artiste !

Voilà. Dans le script original, il y avait une scène d'exposition qui expliquait davantage le contexte. Je l'avais juste mise dans mon script au cas où, mais nous sommes toujours partis de l'idée que nous ne l'utiliserions pas, car j'ai toujours trouvé ces scènes d'exposition très ennuyeuses. Finalement, vous pouvez considérablement réduire les explications, les gens connaissent l'histoire, il suffit de leur donner quelques petits éléments afin qu'ils les relient ensemble dans un souci de compréhension. Il n'y a que les gens vraiment obtus, à qui il faut tout expliquer ! Je regarde beaucoup de films des années 70, 60… Ces films prennent beaucoup de risques, et racontent des histoires très intéressantes. Il est très triste de se dire qu'ils ne seront plus jamais produits. A fortiori lorsqu'on réalise qu'ils appartiennent en réalité à un certain cinéma maintstream, à l'image des films de George Roy Hill, comme Slap Shot, La kermesse des aigles, ou Abattoir 5. Ces films réunissaient des stars, et ils sont complètement dingues et compliqués, mais aussi très divertissants. Personne ne prendrait plus de risques sur un film comme ça, de nos jours.

 

Avez-vous eu des premiers retours, suite aux projections de Kill List ? Le moins que l'on puisse dire, c'est que le public sort de la séance un brin confus… Et qu'il ne savait pas davantage à quoi s'attendre au moment de rentrer dans la salle.

J'ai en effet lu quelques traductions de critiques françaises suite à la projection de l'Etrange Festival. Il me semble qu'elles sont assez bonnes ! Durant la dernière demi-heure de Kill List, vous vous demandez : « Quel genre de film est-ce que je suis en train de regarder, déjà ? Ah, oui, d'accord ». Et puis soudain, surprise !

 

Il s'agit typiquement de ces films dont il est délicat de monter une bande-annonce à la fois efficace et respectueuse du mystère qui l'entoure. Que pensez-vous de celle de Kill List ?

J'ai trouvé qu'ils avaient fait un super travail. Nous voulions au départ un trailer d'atmosphère, sans dialogue, juste de la musique. Ils n'ont dit que ce n'était pas une bande-annonce à proprement parler, mais qu'ils étaient partants. Monter une bande-annonce est un vrai talent ! Ils ont ajouté de petits bouts de dialogue, et ça fonctionnait bien. Ils l'ont « trailorisé », en réalité. Ce qui y est montré est suffisant pour vous effrayer, sans vous dévoiler pour autant ce qui va se passer.

 

Qu'en est-il de vos prochains projets ?

Nous allons donc filmer une comédie, Touristes (NDLR/ le film a été présenté depuis au dernier festival de Cannes), qui s'intéresse à un couple qui part en vacances en caravane, et tue accidentellement quelqu'un, puis se met à massacrer plein de gens. L'année prochaine, nous ferons un film sur la guerre civile anglaise, une sorte d'histoire de fantôme en noir et blanc. Puis nous ferons un film avec Nick Frost, I Microbane. Je n'ai pas écrit Touristes, mais j'ai écrit celui-là. Ce sera un film vraiment fou, sur une réalité alternative, une sorte de comédie violente, un peu dure à décrire.

 

Décidément, vous êtes adepte des mélanges de genres !

C'est vrai. Il n'est cependant pas question de se dire consciemment « Tiens, je vais utiliser un peu de ça, et un peu de ça ». J'aime les films, j'aime les histoires, et les histoires ne tiennent pas toujours dans un genre spécifique. I Microbane est un projet assez fou. C'est basé sur des comic strips que j'ai faits il y a quelques années, sur internet. J'ai du en faire une soixantaine. Les réactions étaient assez bonnes, donc j'ai décidé d'en faire un scénario. J'ai eu l'adresse mail de Nick Frost,  donc je lui ai écrit, et 90 minutes plus tard, il m'a répondu « Je le ferai ». Je suis vraiment pressé de commencer ce projet.

 

 
 

Merci à Benjamin Gaessler
 

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