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Le proto-Mad Max de Roger Corman avec David Carradine en slip : le gros navet Deathsport

Par Jacques Laurent Techer
18 juillet 2024
MAJ : 27 novembre 2024
Deathsport David Carradine Roger Corman

1978 : un an avant la sortie de Mad Max au cinéma, Roger Corman a lancé Deathsport, fausse suite de Deathrace : La Course à la mort de l’an 2000. Deathsport aurait dû lancer la franchise cinématique DeathWorld, mais le bide complet du film, dont le seul argument était le corps musclé de David Carradine, a contraint Corman à jeter ce projet au rebut.

Kaz Oshay (David Carradine) hurle à pleins poumons dans la cellule où il est enfermé. Vêtu d’un sous-vêtement perdu à mi-chemin entre le cache-sexe et le slip de sumotori, et d’une splendide paire de moon boots, il s’égosille à s’en déchirer la mâchoire. Il s’élance à pieds joints contre la porte de sa geôle, enchaine avec quelques coups de pied sautés, parce qu’il faut bien montrer qu’on est l’acteur principal de Kung-Fu.

Puis, alors qu’on s’attend à ce que le héros se mette à crier « je ne suis pas un numéro, mais un homme libre« , un déluge de lumières psychédéliques rouges et vertes dévorent l’écran. Kaz se tord de douleur à terre. Dans la cellule voisine, Deneer (Claudia Jennings), love interest de service, souffre de la même manière. Les personnages ne comprennent rien, et nous non plus. Rien de plus normal, puisque c’est Deathsport, et que pendant les 82 minutes qui vont s’écouler, on ne va rien comprendre.

3 scénaristes, 2 réalisateurs, 1 Roger Corman

Si on utilisera le nom Deathsport pour plus de facilité, le film a atterri dans les salles obscures françaises sous le nom « Les gladiateurs de l’an 2000 » avant de devenir « Les gladiateurs de l’an 3000« . Parce que plus le futur est lointain, plus on lui pardonnera d’être improbable suppose-t-on, et ce même s’il existe toujours des VHS estampillées « Les gladiateurs de l’an 2000« . La confusion des titres n’est que le sommet de l’iceberg de ce grand n’importe quoi qu’est Deathsport.

Death Race (La Course à la mort de l’an 2000), film pour lequel nous avons déjà déclaré notre amour, a été un immense succès. Pour un budget de 300 à 500 000 dollars, la production Roger Corman a rapporté de 4,8 à 5,25 millions de dollars selon les sources. Corman a alors une idée géniale : créer une suite au film, qui se déroulerait dans le même univers futuriste, et qui pourrait être une première étape vers un Roger Corman Cinematic Universe. Le projet se nomme DeathSport, et Corman réembauche David Carradine, déjà héros de Death Race, pour l’occasion.

Deathsport Helix
La Cité-État d’Helix, peinte à la main sur un carton

Une suite qui n’en serait pas une, mais qui exploiterait la fascination du public de la fin des années 70 pour des univers futuristes et post-apocalyptiques. Nous sommes en 1978, Star Wars est passé par là, Soleil Vert et Rollerball aussi. La SF, ça marche. Le public a peur du futur, Roger Corman est prêt à leur en donner pour leur argent. Mais à condition de ne surtout pas en donner trop, d’argent. Le producteur n’a accordé qu’un budget de 150 000 dollars pour le projet DeathSport, moitié moins que le budget de Deathrace.

Une somme presque entièrement engloutie par le salaire de Carradine, et dont les miettes ont été consacrées aux effets spéciaux. Et surement aux drogues, comme en attestent les commentaires DVD du coréalisateur Allan Arkush et du monteur Larry Bock. Sous produits illicites quasiment 24h/24, Carradine et Corman vont user pas moins de deux réalisateurs et trois scénaristes, tout ça pour accoucher d’un film polymorphe, ni nanar, ni série B, mais totalement raté.

Deathsport David Carradine
Entre les repompes de Frank Frazetta, du style Mad Max ou de Conan, faites votre choix

DeathSport, DeathWorld, DeathRace 2, mais pas vraiment

Au départ, le projet a été confié à Nicholas Niciphor, jeune cinéaste tout juste sorti de l’université de Californie. À sa charge de réaliser, mais aussi d’écrire le scénario, puisque le premier scénariste, Charles B. Griffith s’était fait virer sans ménagement par Roger Corman quelque temps avant. Écriture, tournage et montage ne devaient pas excéder six semaines, méthode Corman oblige. Sur le plateau de tournage, la tension entre Carradine et Niciphor était telle que la situation a fini par dégénérer.

Niciphor accusait Carradine d’être constamment drogué et ingérable. Carradine a décrit le réalisateur comme quelqu’un dont la « direction a semblé consister principalement en hystérie et en crises de colère épisodiques » dans le magazine Psychotronic Video N°9 datant du printemps 1991. L’acteur a fini par attaquer Niciphor, allant jusqu’à lui casser le nez. Et ce fut une fin de tournage pour Niciphor, remplacé par Allan Arkush (oui, celui d’Hollywood Boulevard avec Joe Dante), et Donald Stewart vint fignoler le scénario.

Deathsport
Un jeu d’acteur tout en subtilité

Le scénario, lui aussi, sent le jeu de chaises musicales, avec une histoire dont le pitch tient sur un timbre-poste, mais qui multiplie les arcs narratifs au point de s’y perdre. Après « la guerre des neutrons« , la civilisation humaine a été détruite. Ne restent alors que trois types de survivants. Tout d’abord des humains qui vivent presque à poil dans la nature avec des superpouvoirs de guérison, métaphore même pas cachée des Hippies et de leurs valeurs peace & love.

Puis des humains assoiffés de sang et de violence, habitants dans les villes possédées par des tyrans, critique molle du capitalisme. Et enfin, terrés dans des grottes, des mutants cannibales kidnappent des petites filles hippies sans défense, pour les bouffer, parce qu’ils sont vraiment très méchants. Kaz (Carradine) est un homme libre. Il se fait kidnapper, et est forcé à aller combattre dans l’arène pour le Deathsport : une sorte de battle royale à moto, entre Mario Kart et Tonnerre Mécanique, avec des mines partout. Enfin, ça, c’est qu’on espère avoir compris.

Deathsport mutants
En effet, les mutants ont des balles de ping-pong sur les yeux

Crève Hippie, crève !

Mais au fait, c’est quoi le Deathsport ? Eh bien, c’est l’un des plus gros problèmes du film (et il y en a beaucoup) : on n’y comprend rien. Dans la narration, Lord Zirpola (David McLean en service minimum), suprême leader de la Cité-État d’Helix, veut faire la guerre à la ville voisine, Tritan, pour accaparer ses réserves de carburants. Secondé par son bras droit, Ankar Moor (Richard Lynch, seul acteur vraiment concerné par ce qu’il se passe ici-bas), il fait concevoir des machines de guerre, les Death Machines.

Pour prouver la puissance de ces machines, Ankar Moor et Lord Zirpola ont créé le Deathsport, jeu du cirque où l’échec signifie la mort. Pas de tanks ou de robots géants à l’horizon, les Death Machines sont juste des motocross sur lesquelles les accessoiristes ont collé de grosses plaques d’aluminium pour tenter de les faire ressembler à des machines du futur. En résulte l’impression d’être face à des véhicules bricolés par deux ados en mal de reconnaissance, préparant une course de caisses à savons sponsorisée par une marque de boisson énergisante.

Deathsport David Carradine
Le chevalier et sa monture

Concrètement, le Deathsport c’est une sorte de course poursuite géante avec des dizaines de motards, dans une arène en plein air avec quelques bunkers, des zones arborés, et surtout, des mines partout. Ou alors, ce sont les motos (dont les bruits ont été volés aux TIE fighters de Star Wars) qui carburent au C4, car le moindre choc les fait exploser. Une chute de trop haut : explosion. Un contact avec une autre moto : explosion. Il est clair que tout le budget restant après le cachet de Carradine est passé dans ces effets pyrotechniques.

Comme cela ne suffisait pas, certains participants ont des pistolets lasers qui vaporisent leurs victimes et des épées, soi-disant en verre spécial, dont on voit à des kilomètres qu’elles sont en plastique premier prix. Plastique qui ne les empêche pas de faire voler les têtes, et de transpercer tout ce qui bouge avec des litres de ketchup à l’appui. Une fois passée la 45ᵉ minute, le film se jette dans une alternance insensée de délires gores, d’explosions stupides, et de scènes de sexes glauques avec un David McClean libidineux bavant devant des danseuses seins nues.

Deathsport
Prends toi mon gros plasticolaser dans la face !

Les deux vrais soucis de Deathsport

Avec une première partie d’exposition lourdingue, et une seconde partie de film qui se complait dans une bataille de motos faisant passer les combats de Power Rangers pour du Donnie Yen, Deathsport assomme le spectateur. Puis, après une scène de massacre de mutants pour récupérer une gamine enlevée en début de film que tout le monde avait oubliée, le film nous achève. Carradine et Lynch (visiblement en burn out) s’affronte dans un duel au « sabroplastique » au montage épileptique incompréhensible, se finissant avec la tête de Lynch roulant au sol.

Une scène finale qui témoigne des deux plus gros problèmes de Deathsport. Tout d’abord, le film se prend beaucoup trop au sérieux. Alors que DeathRace baignait dans un second degré assumé, lui conférant une sympathie immédiate, Deathsport essaie d’être un film moralisateur et visionnaire. Tout est lourd, les personnages se perdent dans des discours pseudo-philosophiques caricaturaux au possible. « Comme le sable dans le vent, continuez à avancer » dit Carradine se croyant encore dans Kung-Fu.

Deathsport Richard Lynch David Carradine
Duel au soleil

Mais le pire reste le fait que le film est rongé par ses propres ambitions. Deathsport se noie dans trop d’arcs scénaristiques (les mutants, la pénurie d’essence, les motos, la soif de pouvoir de Richard Lynch…), trop de métaphores foireuses, trop de scènes de sexe inexplicables et malsaines, trop de Deathsport (et vraiment, on ne comprend rien aux règles). Tout cela avec le budget rikiki de Corman, rien ne pouvait pas marcher. Jamais drôle, jamais sympathique, Deathsport est en deça du nanar, il est juste mauvais.

Si le film avait été un succès, Roger Corman et David Carradine auraient créé DeathWorld, une suite directe à DeathSport. Celle-ci aurait été une pièce supplémentaire vers la création d’une franchise post-apocalyptique de grande envergure. Au vu de la qualité globale de Deathsport, on peut s’estimer heureux que celui-ci ait été un fiasco, ce qui nous a préservé d’une collection de sous-Mad Max low cost.

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