Ghost in the Shell : le film est-il complètement à côté de la plaque ?

Christophe Foltzer | 31 mars 2017 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Christophe Foltzer | 31 mars 2017 - MAJ : 09/03/2021 15:58

Dès son annonce, on a flippé concernant l'adaptation live de Ghost in the Shell. Parce que le manga est un objet culte et que le premier film de Mamoru Oshii l'est encore plus. Et si on ne s'attendait pas à une adaptation littérale des aventures du Major, le film en reprend quand même beaucoup d'éléments. Alors... trahison ? Attention, SPOILERS.


 

Ghost in the Shell est devenu en un peu plus de 25 ans l'une des franchises les plus lucratives de la science-fiction japonaise. Entre les films et les séries (Stand Alone Complex, 2nd GIG, Arise et Solid State Society), on peut dire que la saga nous propose un univers foisonnant dans lequel le néophyte peut se sentir un peu perdu. Et tout l'intérêt du film live était de ramener cette histoire au niveau du public lambda, celui qui en a entendu parler mais qui ne s'est jamais penché sur ce qu'elle était vraiment.

De ce strict point de vue, Ghost in the Shell est une franche réussite, un condensé light des moments forts de son univers (comprendre par là, ses moments les plus connus) et c'est une bonne chose pour démocratiser l'appellation GITS. Nous avons eu l'occasion de le dire dans notre critique. Malheureusement, le film nous prend aussi pour des cons. Essayons maintenant de comprendre pourquoi.

 

Photo Scarlett Johansson

 

LE MAJOR

C'était le gros défi du film : trouver la parfaite incarnation du Major Motoko Kusanagi. Et on peut dire que le scandale a été à la hauteur de la notoriété de Scarlett Johansson. Sa nomination a déclenché une énorme vague de protestations, accusant le film de white-washing au profit du public international, trahissant de ce fait déjà l'oeuvre originale. Il faut comprendre que ce n'est pas forcément justifié.

En effet, l'occidentalisation du personnage trouve son sens dans l'histoire. Ghost in the Shell, bien qu'il se situe à Hong-Kong, nous présente une société multi-culturelle, brassage d'influences et de marqueurs qui ont été floutés par la surcommunication et la mondialisation du réseau, un peu comme notre monde d'aujourd'hui. Aussi, il n'est pas stupide de voir un robot occidental comme fleuron de la technologie, symbole de la dépersonnalisation de la culture asiatique au profit du rayonnement international. C'est d'ailleurs un débat qui agite le Japon depuis quelques années, la jeunesse nippone épousant de plus en plus les codes occidentaux au détriment des traditions du pays. Un point de vue qui se défend donc.

 

Photo Scarlett Johansson

 

De même, l'apparence du Major est un des points clés du scénario, et la première preuve du foutage de gueule. Ici, le Major n'est pas la Kusanagi de l'oeuvre originale. Il s'agit en fait du cerveau de la jeune Motoko Kusanagi, activiste révolutionnaire enlevée par le gouvernement pour la transformer en cyborg. Une trahison élémentaire du manga et du film.

En effet, dans l'anime de 1995, Motoko était un cyborg de modèle occidental qui se demandait ce qu'était un être humain. Un être artificiel animé par un Ghost, une âme, dont elle ne comprenait pas l'origine ni le fonctionnement. Nous nous trouvions alors sur un terrain hautement philosophique qui, symboliquement, nous posait la question de savoir ce qui faisait de nous un individu : notre nature, notre culture, notre éducation, ou quelque chose de plus subtil et étrange que nous avons du mal à appréhender ?

La quête d'identité de Kusanagi passait par une nécessaire remise en question de son propre statut, de ses rapports aux autres et à elle-même. Ce qui donnait un film contemplatif parsemé de moments d'action pure. La fin du film, très forte, nous montrait le Major dépassant son propre statut et trouvant chez le Puppet Master le moyen d'accéder à son étape supérieure. Elle n'était plus vraiment le Major à la fin, mais le prochain niveau de l'évolution homme-machine, un nouvel être à la fois dans le réel et dans le réseau, en pleine conscience.

 

Ghost in the shell 2015

 

Rien de tout ça dans le film, puisque nous sommes grosso-modo face au remake de RoboCop de 2014. Le Major veut retrouver son humanité, son passé, ses souvenirs ; elle n'est plus un robot qui se pose des questions, mais un humain transformé qui cherche à se souvenir. Ce qui nous vaut la plus grande trahison du film, la fin, lorsqu'elle refuse de fusionner avec Kuze pour rester elle-même. Donc le film nous prend pour des cons.

 

Photo Ghost in the Shell

 

KUZE

Antagoniste principal du film live, Kuze est en réalité un mix de deux figures légendaires de l'univers de GITS : le Puppet Master et Hideo Kuze. D'un côté, nous avons l'intelligence artificielle développée par le Ministère dans Ghost in the Shell, le fameux projet 2501. Et de l'autre, le membre d'un groupe terroriste appelé les Individual Eleven, apparu dans la seconde saison de Stand Alone Complex, 2nd GIG.

Dans les deux cas, un personnage trouble, hors des normes sociales, et dont la fonction principale est de remettre en cause nos acquis et notre façon de penser. Qu'il s'agisse d'une intelligence artificielle qui accède à une pleine conscience ou un révolutionnaire robotisé récupéré après le suicide collectif de son groupe, le projet est le même : nous faire réflechir sur nos actions, nos croyances et notre humanité.

 

Photo Michael Pitt

 

Dans le film live, le personnage de Kuze s'apparente davantage au Puppet Master qu'à l'autre, du fait principalement du nombre de séquences pompées sur l'anime de 95 - même si, très rapidement, on comprend que ses motivations vont bien au-delà. Le Puppet Master est un projet top secret qui s'est réveillé durant son développement et qui cherche à s'incarner dans la réalité parce qu'il n'accepte pas d'être un pur esprit. Il jette son dévolu sur Kusanagi parce qu'il pense qu'elle est sujette aux mêmes questionnements que lui et à la même volonté d'évolution.

Nous arrivons donc à un postulat très intéressant, qui rappelle le Yin et le Yang. D'un côté, un esprit qui cherche la matière et de l'autre un corps qui se cherche une âme. Forcément, ils ne pouvaient que s'unir au final pour devenir complets. Bien qu'il soit asexué et qu'il s'incarne dans le corps d'une femme, le Projet 2501 a une voix d'homme, ce qui conforte encore plus cette idée d'ambivalence, de dualité et au final de complémentarité.

 

Photo Puppet Master

 

Hideo Kuze, dans la série animée, propose un parcours légèrement différent, puisque nous sommes clairement sur un terrain révolutionnaire. Avec un passif aussi tragique que le sien, il cherche à soulever les réfugiés contre le gouvernement et espère pouvoir les faire plonger définitivement dans le cyberespace en laissant leurs corps derrière eux. Le virtuel devient ainsi la dernière terre de liberté et de libre-échange où, séparés de leurs prisons de chair, les réfugiés s'émancipent de leur nationalité, contexte culturel et couleur pour devenir un esprit plus objectif. Et enfin commencer la vraie révolution : celle des esprits.

 

Photo Hideo Kuze

 

Rien de tout ça dans le film, puisque le Kuze qu'on nous propose, à mi-chemin entre ses deux inspirations, n'est finalement que l'ancien mec de Motoko Kusanagi qui a repris conscience et cherche à se venger de ceux qui l'ont mis dans cet état. Le personnage tragique par excellence, néanmoins beaucoup trop rare dans ses apparitions et son implication dramaturgique, malgré l'excellente performance de Michael Pitt.

En résulte un cliché hollywoodien qui n'a pas vraiment sa place dans l'univers de Ghost in the Shell et qui détruit toute la portée philosophique de l'ensemble. Kuze est bien un projet top-secret, un raté de laboratoire, un esprit cyber-libre et un ancien activiste proche des réfugiés face à une société intransigeante. Mais le film nous prend quand même pour des idiots.

 

Photo Ghost in the Shell

 

LES POUPEES

Quand Ghost in the Shell 2 : Innocence sort en 2004, la surprise est de taille. Encore plus que dans le premier film, Mamoru Oshii laisse quasiment de côté toute construction logique pour nous proposer une introspection vertigineuse dans l'esprit humain pour explorer son rapport au réel. En découle un film cryptique, contemplatif au possible, complexe en diable et qui en a laissé plus d'un sur le carreau.

Centré sur Batou, le partenaire du Major, il nous confronte à ce que nous sommes au fond et pousse encore plus loin le propos du précédent film en l'amenant vers des zones purement symboliques. Perdant volontairement son spectateur, il en profite aussi pour inverser le propos de Ghost in the Shell. Nous y voyons là Batou, un humain augmenté, amoureux du Major, seul depuis son départ, et qui se demande si son amie existe encore. Ajoutons à cela les fameuses poupées tueuses, objets de plaisirs charnels qui pètent progressivement les plombs et tuent leurs clients avant de se suicider. 

 

Photo

 

Nous sommes là face à l'une des questions les plus passionnantes de l'univers de GITS. Avec les avancées technologiques, la mondialisation et la globalisation du principe de plaisir facile au détriment des vraies responsabilités de société, sur fond de libéralisme futuriste dévorant : que signifie encore d'être un humain ?

La poupée représente cette innocence objetisée de façon ultime puisqu'il s'agit en réalité d'esprit de jeunes filles emprisonnés à l'intérieur de corps cybernétiques, pour être vendus. Une critique acerbe du monde que nous sommes en train de construire, qui fait écho aux fantastiques séquences de carnaval du film où l'on se travestit, obnubilés par les paillettes, grandiloquents mais désespérément creux. Comment conserver son humanité et son identité si l'on devient le produit, le jouet des autres au nom d'une idéologie ? Passionnant de bout en bout mais difficile d'accès, Innocence reste un des chefs-d'oeuvre philosophiques que le Japon nous a offert ces 20 dernières années, en continuation directe d'Akira et de GITS évidemment.

 

Photo Ghost in the Shell Innocence

 

Dans le film live, c'est une autre histoire. Mises en avant dès le début de la production, les poupées laissaient supposer que le métrage toucherait à ces questions de fond. Malheureusement, elles n'ont aucun impact réel sur l'histoire et sont davantage des clins d'oeil aux fans que de vrais ressorts dramatiques. Elles ne servent finalement que d'instruments à Kuze et uniquement au début du film, puisqu'on ne les voit plus par la suite. Vidées de leur raison d'être et de leur complexité, elles deviennent ce qu'elles sont sensées critiquer : des objets creux, sans âme, là uniquement pour notre plaisir (en l'occurrence celui du fan de la saga). Si ça ce n'est pas nous prendre pour des cons...

 

Photo Ghost in the Shell Innocence

 

BILAN 

Nous n'avons que touché quelques sujets du film et comme notre intention n'est pas d'en faire un bouquin, on va s'arrêter là. Cela dit, ces quelques réflexions nous permettent déjà de percevoir le problème de Ghost in the Shell, pourquoi nous ne pouvons le qualifier de bon film ni d'adaptation réussie : c'est un film qui a le cul entre deux chaises.

Visiblement produit par des passionnés de l'oeuvre originale, il doit aussi, compte tenu de son budget et des importants enjeux économiques, plaire au plus grand nombre et attirer ceux qui ne se sentaient jusqu'alors pas concernés par la franchise. D'où le choix de l'ultra populaire ScarJo.

En résulte une simplification à l'extrême, commune à tous les blockbusters actuels. Il ne faut pas trop réfléchir, il faut que tout le monde comprenne ce que l'on raconte, il faut tout expliquer et souligner pour que le public ne doute jamais de ce qu'il vient de voir. Mais dans le même temps, il faut satisfaire les fans. Donc on va reprendre la majorité des scènes les plus connues de l'anime de 95, apporter des variations du sujet et condenser le tout dans un pot-pourri en équilibre plus que précaire.

 

Photo Scarlett Johansson

 

De ce fait, Ghost in the Shell se trahit en même temps qu'il essaye d'exister pour lui-même, trop enchainé à son propre passé. Obligé d'assurer le spectacle, il perd en profondeur, en réflexion : bref, il sacrifie l'essence même de la saga. Pouvons-nous cependant lui en vouloir, nous qui adorons le matériau de départ ? Oui et non.

Oui, parce que c'est une belle occasion manquée d'avoir enfin de nouveau un film cyberpunk complexe, profond et sérieux. Oui, parce que nous sommes face à une imitation hollywoodienne creuse et plate qui ne surprend jamais dans le bon sens.

Non, parce qu'au final, quel est le plus important ? Si Ghost in the Shell arrive à séduire le grand public par sa démarche de vulgarisation, certains spectateurs voudront peut-être en savoir plus et plongeront de fait dans GITS. On peut dire que le film ne serait alors qu'une introduction à cet univers et qu'il ne s'adresse pas à nous. En partant de ce postulat, la pilule passe tout de suite mieux, il faut bien l'avouer.

Donc, au final, Ghost in the Shell nous prend peut-être pour des cons mais il nous rend aussi probablement un grand service. Seul l'avenir pourra nous le dire.

 

Ghost in the shell

 

Tout savoir sur Ghost in the Shell

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commentaires
Dios
01/04/2017 à 12:10

@Goreman

Avant de t'exciter et dire que les autres sont à côté de la plaque et n'ont rien compris, eux (sûrement parce qu'ils pensent autrement que toi j'imagine)... tu pourrais accepter qu'on ait envie de réfléchir et questionner ce film ? Au-delà de la simple question "adapter, est-ce trahir ?". Parce que là vraiment ça va au-delà de ça. T'adaptes un truc, donc tu adaptes ses thématiques, son ADN, son âme, son "Ghost", il est donc normal et intéressant de s'interroger là-dessus. Tu peux penser que le film est parfait ou que l'article ne te parler pas, mais en quoi est-ce utile de venir t'énerver comme ça pour en gros dire, "j'aime pas l'article donc ça sert à rien cet article" ? Vraiment, comprends pas.

Goreman
01/04/2017 à 09:32

C'est vous qui êtes à côté de la plaque.

Une ADAPTATION n'est pas censée coller à 100% à l'original, d'où le terme ADAPTATION.

Bref il n'y a aucune trahison, article complètement inutile.

postman
31/03/2017 à 14:58

j'en sors et... bof.
Pas connaisseur du DA original (donc sans a priori), on se retrouve avec un film assez lambda qui brasse des questionnements usés depuis Blade Runner et Robocop sans rien apporter de neuf.
Visuellement, on souffle le chaud et le froid avec des trucs vraiment réussis (les immeubles en dur) et d'autres assez ratés (les rues vides, des design pas top, rythme mollasson).
Scarlett est très bien (imo).
6.5/10

Tomas
31/03/2017 à 14:58

@Greg

Ou alors, tu résumes un dossier et un propos qui revient sur plein de trucs intéressants, à un commentaire censé être malin "?!!" Désolé j'ai du mal à piger : soit t'as vu le film et tu as un avis sur la question, et c'est donc super intéressant de partager même si tu es en désaccord ; soit tu viens pour faire le "contre" par principe, car "peut-être" ou "possible" que ceci ou cela, et surtout ça permet de dire que c'est possible que l'argument de lé rédac soit pas bon (sachant que par argument tu parles apparemment de leur avis : et tout avis un peu argumenté et respectueux a une raison d'être, sauf pour celui qui se place comme un juge du bon goût et ou de soit-disant vérité). Bref, je ne comprends pas trop.
J'ai trouvé ce film gentiment fade. Et sans être grand connaisseur du matériau, je trouve aussi que le blockbuster a évacué une partie passionnante de la mythologie. Qui aurait, je pense, pu co exister avec le spectacle hollywoodien.

Greg
31/03/2017 à 13:51

Ou alors le film est tellement mauvais qu'il va freiner ceux qui découvre cet univers et qui aurait pu vouloir voir les animes ?!! Et à partir de là, le maigre argument favorable que vous trouvez à mettre au crédit de cette adaptation hollywoodienne, n'a plus de raison d'être.

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