Ghost in the Shell avec Scarlett Johansson : trahison honteuse du manga et de l'anime cultes ?

Christophe Foltzer | 12 décembre 2021
Christophe Foltzer | 12 décembre 2021

Ghost in the Shell, ce soir à 21h05 sur W9.

L'adaptation hollywoodienne de Ghost in the Shell avec Scarlett Johansson est-elle vraiment si mauvaise, comparée au manga de Masamune Shirow et au chef d'œuvre de Mamoru Oshii ?

Pourquoi le film Ghost in the Shell faisait-il si peur ? Parce que le manga est un objet culte. Parce que le premier film de Mamoru Oshii l'est encore plus. Et parce que l'idée d'un film hollywoodien à grand spectacle n'était pas spécialement rassurante vu l'univers particulièrement riche et complexe.

Ghost in the Shell est devenu en un peu plus de 25 ans l'une des franchises les plus lucratives de la science-fiction japonaise. Entre les films et les séries (Stand Alone Complex, 2nd GIG, Arise et Solid State Society), la saga a creusé un univers foisonnant, dans lequel le néophyte peut se sentir un peu perdu.

Tout l'intérêt du film en prises de vue réelles était ainsi de ramener cette histoire au niveau du grand public. De ce strict point de vue, le film Ghost in the Shell est une franche réussite : un condensé light des moments forts de son univers (comprendre par là, ses moments les plus connus), et c'est une bonne chose pour démocratiser l'appellation GITS. Malheureusement, le film nous prend aussi pour des cons. Voilà pourquoi.

 

Photo Scarlett JohanssonGround control to Major bof

 

LE problème MAJOR

C'était le gros défi du film : trouver la parfaite incarnation du Major Motoko Kusanagi. Et on peut dire que le scandale a été à la hauteur de la notoriété de Scarlett Johansson. Le choix de l'actrice a déclenché une énorme vague de protestations sur la question du whitewashing (un personnage non blanc incarné par une personne blanche), et la trahison de l'oeuvre originale. Est-ce justufié ? Pas forcément.

En effet, l'occidentalisation du personnage trouve son sens dans l'histoire. Ghost in the Shell, bien qu'il se situe à Hong-Kong, nous présente une société multi-culturelle, brassage d'influences et de marqueurs qui ont été floutés par la surcommunication et la mondialisation du réseau - un peu comme notre monde d'aujourd'hui.

Aussi, il n'est pas stupide de voir un robot occidental comme fleuron de la technologie, symbole de la dépersonnalisation de la culture asiatique au profit du rayonnement international. C'est d'ailleurs un débat qui agite le Japon depuis quelques années, la jeunesse nippone épousant de plus en plus les codes occidentaux au détriment des traditions du pays. Un point de vue qui se défend donc.

 

Photo Scarlett JohanssonLe sourire derrière la tempête

 

L'apparence du Major est un des points clés du scénario - et la première preuve du foutage de gueule. Ici, le Major n'est pas la Kusanagi de l'oeuvre originale. Il s'agit en fait du cerveau de la jeune Motoko Kusanagi, activiste révolutionnaire enlevée par le gouvernement pour la transformer en cyborg. Une trahison élémentaire du manga et du film.

En effet, dans l'anime de 1995, Motoko était un cyborg de modèle occidental qui se demandait ce qu'était un être humain. C'est-à-dire un être artificiel animé par un Ghost, une âme, dont elle ne comprenait pas l'origine ni le fonctionnement. Une idée hautement philosophique qui, symboliquement, posait la question de savoir ce qui faisait de chacun un individu : notre nature, notre culture, notre éducation, ou quelque chose de plus subtil et étrange que nous avons du mal à appréhender ?

 

Ghost in the Shell : photoNaître ou ne pas naître

 

La quête d'identité de Kusanagi passait par une nécessaire remise en question de son propre statut, de ses rapports aux autres et à elle-même, ce qui donnait un film contemplatif parsemé de moments d'action pure. La fin du film, très forte, montrait le Major dépassant son propre statut et trouvant chez le Puppet Master le moyen d'accéder à son étape supérieure. Elle n'était plus vraiment le Major à la fin, mais le prochain stade de l'évolution homme-machine ; un nouvel être à la fois dans le réel et dans le réseau, en pleine conscience.

Rien de tout ça dans le film, puisque c'est grosso-modo un remake de RoboCop 2014. Le Major veut retrouver son humanité, son passé, ses souvenirs. Elle n'est plus un robot qui se pose des questions, mais un humain transformé qui cherche à se souvenir. Ce qui représente la plus grande trahison du film - la fin, lorsqu'elle refuse de fusionner avec Kuze pour rester elle-même. Donc le film nous prend pour des cons.

 

Photo Ghost in the Shell Re-renaissance


Puppet master + KUZE = ?

Antagoniste principal du film hollywoodien, Kuze est en réalité un mix de deux figures légendaires de l'univers de GITS : le Puppet Master et Hideo Kuze. D'un côté, il y a l'intelligence artificielle développée par le Ministère dans Ghost in the Shell, le fameux projet 2501. Et de l'autre, le membre d'un groupe terroriste appelé les Individual Eleven, apparu dans la seconde saison de Stand Alone Complex, 2nd GIG.

Dans les deux cas, c'est un personnage trouble, hors des normes sociales, et dont la fonction principale est de remettre en cause nos acquis et notre façon de penser. Qu'il s'agisse d'une intelligence artificielle qui accède à une pleine conscience ou un révolutionnaire robotisé récupéré après le suicide collectif de son groupe, le projet est le même : nous faire réflechir sur nos actions, nos croyances et notre humanité.

 

Photo Michael Pitt Kuze version Michael Pitt

 

Dans le film avec Scarlett Johansson, le personnage de Kuze s'apparente davantage au Puppet Master, du fait principalement du nombre de séquences pompées sur l'anime de 95 - même si, très rapidement, on comprend que ses motivations vont bien au-delà. Le Puppet Master est un projet top secret qui s'est réveillé durant son développement et qui cherche à s'incarner dans la réalité parce qu'il n'accepte pas d'être un pur esprit. Il jette son dévolu sur Kusanagi parce qu'il pense qu'elle est sujette aux mêmes questionnements que lui, et à la même volonté d'évolution.

Ce qui amène à un postulat très intéressant, qui rappelle le Yin et le Yang. D'un côté, un esprit qui cherche la matière, et de l'autre, un corps qui se cherche une âme. Forcément, ils ne pouvaient que s'unir, pour devenir complets. Bien qu'il soit asexué et qu'il s'incarne dans le corps d'une femme, le Projet 2501 a une voix d'homme, ce qui conforte encore plus cette idée d'ambivalence, de dualité et au final de complémentarité.

 

Photo Puppet MasterRage Inside the Machine

 

Dans la série animée, Hideo Kuze propose un parcours légèrement différent, sur un terrain révolutionnaire. Avec un passif aussi tragique, il cherche à soulever les réfugiés contre le gouvernement, et espère pouvoir les faire plonger définitivement dans le cyberespace en laissant leurs corps derrière eux. Le virtuel devient ainsi la dernière terre de liberté et de libre-échange où, séparés de leurs prisons de chair, les réfugiés s'émancipent de leur nationalité, contexte culturel et couleur, pour devenir un esprit plus objectif. Et enfin commencer la vraie révolution : celle des esprits.

 

Photo Hideo Kuze Horizon-révolution

 

Rien de tout ça dans le film, puisque ce Kuze, à mi-chemin entre ses deux inspirations, n'est finalement que l'ancien mec de Motoko Kusanagi qui a repris conscience, et cherche à se venger de ceux qui l'ont mis dans cet état. Le personnage tragique par excellence, néanmoins beaucoup trop rare dans ses apparitions et son implication dramaturgique, malgré l'excellente performance de Michael Pitt.

Résultat : un cliché hollywoodien qui n'a pas vraiment sa place dans l'univers de Ghost in the Shell et qui détruit toute la portée philosophique de l'ensemble. Kuze est bien un projet top-secret, un raté de laboratoire, un esprit cyber-libre et un ancien activiste proche des réfugiés face à une société intransigeante. Mais le film nous prend quand même pour des idiots.

 

Ghost in the Shell : photoMajor problème, encore

 

LES POUPéES

Quand Ghost in the Shell 2 : Innocence sort en 2004, la surprise est de taille. Encore plus que dans le premier film, Mamoru Oshii laisse quasiment de côté toute construction logique pour proposer une introspection vertigineuse dans l'esprit humain, et explorer son rapport au réel. En découle un film cryptique, contemplatif au possible, complexe en diable, et qui en a laissé plus d'un sur le carreau.

Centré sur Batou, le partenaire du Major, le film nous confronte à ce que nous sommes au fond, et pousse encore plus loin le propos du précédent film en l'amenant vers des zones purement symboliques. Perdant volontairement son spectateur, il en profite aussi pour inverser le propos de Ghost in the Shell. Nous y voyons là Batou, un humain augmenté, amoureux du Major, seul depuis son départ, et qui se demande si son amie existe encore. Ajoutons à cela les fameuses poupées tueuses, objets de plaisirs charnels qui pètent progressivement les plombs et tuent leurs clients avant de se suicider. 

 

Photo Ghost in the Shell InnocenceCHEF D'ŒUVRE

 

Arrive ainsi l'une des questions les plus passionnantes de l'univers de GITS. Avec les avancées technologiques, la mondialisation et la globalisation du principe de plaisir facile au détriment des vraies responsabilités de société, sur fond de libéralisme futuriste dévorant... que signifie encore d'être un humain ?

La poupée représente cette innocence objetisée de façon ultime, puisqu'il s'agit en réalité d'esprits de jeunes filles emprisonnés à l'intérieur de corps cybernétiques, pour être vendus. Une critique acerbe du monde contemporain, qui fait écho aux fantastiques séquences de carnaval du film où l'on se travestit, obnubilés par les paillettes, grandiloquents mais désespérément creux.

Comment conserver son humanité et son identité si l'on devient le produit, le jouet des autres au nom d'une idéologie ? Passionnant de bout en bout mais difficile d'accès, Innocence reste un des chefs-d'oeuvre philosophiques que le Japon nous a offert ces 20 dernières années, en continuation directe d'Akira et de GITS évidemment.

 

Photo Ghost in the Shell InnocencePoupée hantée

 

Dans le film avec Scarlett Johansson, c'est une autre histoire. Evidemment mises en avant dans la promo, les poupées laissaient supposer que le métrage toucherait à ces questions de fond. Malheureusement, elles n'ont aucun impact réel sur l'histoire et sont davantage des clins d'oeil aux fans que de vrais ressorts dramatiques.

Elles ne servent finalement que d'instruments à Kuze et uniquement au début du film, puisqu'on ne les voit plus par la suite. Vidées de leur raison d'être et de leur complexité, elles deviennent ce qu'elles sont censées critiquer : des objets creux, sans âme, là uniquement pour notre plaisir (en l'occurrence celui du fan de la saga). Si ça ce n'est pas nous prendre pour des cons...

 

PhotoHappy ending monsieur ?

 

le problème ghost in the shell

Il y en aurait beaucoup d'autres, mais ces quelques réflexions permettent déjà de percevoir le problème de Ghost in the Shell, et pourquoi ce n'est ni un vrai bon film ni une adaptation réussie : c'est un film qui a le cul entre deux chaises.

D'un côté, le film a visiblement été produit par des passionnés de l'oeuvre originale. De l'autre, il doit obéir à une logique économique, compte tenu de son budget et des importants enjeux ; et donc, plaire au plus grand nombre et attirer ceux qui ne se sentaient jusqu'alors pas concernés par la franchise. D'où le choix de Scarlett Johansson.

 

Photo Scarlett JohanssonHollywood calmant le fan

 

En résulte une simplification à l'extrême, commune à tous les blockbusters. Il ne faut pas trop réfléchir, car il faut que tout le monde comprenne ce que l'on raconte. Il faut tout expliquer et souligner pour que le public ne doute jamais de ce qu'il vient de voir. Mais dans le même temps, il faut satisfaire les fans. Donc il faut reprendre la majorité des scènes les plus connues de l'anime de 95, apporter des variations du sujet et condenser le tout dans un pot-pourri en équilibre plus que précaire.

De ce fait, Ghost in the Shell se trahit en même temps qu'il essaye d'exister pour lui-même, trop enchainé à son propre passé. Obligé d'assurer le spectacle, il perd en profondeur, en réflexion. Bref, il sacrifie l'essence même de la saga. Pouvons-nous cependant lui en vouloir, nous qui adorons le matériau de départ ? Oui et non.

 

Ghost in the Shell : Photo Scarlett JohanssonAutopsie de l'échec

 

Oui, parce que c'est une belle occasion manquée d'avoir enfin de nouveau un film cyberpunk complexe, profond et sérieux. Oui, parce que nous sommes face à une imitation hollywoodienne creuse et plate qui ne surprend jamais dans le bon sens.

Non, parce qu'au final, quel est le plus important ? Si Ghost in the Shell arrive à séduire le grand public par sa démarche de vulgarisation, certains spectateurs voudront peut-être en savoir plus et plongeront de fait dans GITS. Le film ne serait alors qu'une introduction à cet univers, pour les néophytes. En partant de ce postulat, la pilule passe tout de suite mieux.

Sauf que Ghost in the Shell a été un échec au box-office, donc dossier clos. De là à dire que cette adaptation n'a servi à rien...

Tout savoir sur Ghost in the Shell

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commentaires
Baballe
14/12/2021 à 13:17

Avec un tel budget il fallait une star c'est sur mais pas scarlet. Avec son air inexpressif et son air ahuri on est loin du major.
Margot robbie, ou même megan foxx aurait été mieux

Joey Joe Joe Junior Shabadoo
13/12/2021 à 12:13

La vidéo de Nerdwriter1 : "How not to adapt a movie" est une des meilleures analyses que j'ai vu.

Concernant les scènes copiées-collées :
"Au delà du fait que le film ne parvient pas à recréer la beauté de son prédécesseur , c'est surtout qu'il ne parvient pas à comprendre l'objet de cette beauté"

"Les adaptations et remakes n'ont pas besoin d'adhérer, d'obéir ou même de respecter strictement l'oeuvre originale. Ils se doivent juste de comprendre ce qui a rendu l'oeuvre originale si puissante initialement."

Anderton
13/12/2021 à 10:59

Faut arrêter avec cette volonté de faire incarner des personnages de fiction par des acteurs ayant la même origine ! Surtout quand il s'agit de mangas avec des personnages japonais dont l'apparence physique est très occidentalisée et où finalement seul leur nom permet d'en déduire qu'ils sont effectivement japonais...

Morcar
13/12/2021 à 10:28

Je n'ai vu l'original qu'une seule fois il y a des années, peu après sa sortie, et j'ai vu cette version live lors d'une diffusion récente à la tv : j'ai bien aimé cette version. En soit, le film est bon à mon avis, si on le juge tout seul.

Thierry
13/12/2021 à 03:43

Ce qui manque à ce film excellent c’est la voix off de l’héroine aka la conscience réflexive.

aqualand
13/12/2021 à 01:20

Scarlett Johansson avec sa combinaison hyper moulante vaut tous les pornos du monde!
donc oui le film vaut le coup mdr

RetroBob
12/12/2021 à 19:06

Il ne faut pas oublier que l'anime GitS est une adaptation du manga dont la fidélité est tout sauf exemplaire.
Bien que les long métrage de Oshii soient des chefs d’œuvres, ils ont un parti pris artistique et scénaristique qui dénotent avec l’œuvre originale.
Finalement, le film de Sanders est plutôt un bon équilibriste dans cet entre-deux monde.
J'ai beaucoup aimé cette adaptation qui, justement, n'a pas eu le mérite qu'elle aurait dû avoir.
Et comme il a été dit dans la conclusion de l'article, c'est finalement une bonne porte d'entrée et de vulgarisation à l’œuvre de Oshii et Shirow!

RetroBob
12/12/2021 à 19:01

Il ne faut p

Maj
12/12/2021 à 18:05

L’occidentalisation des personnages des animes ou des manges date a minima des années 70 ! Donc je ne vois pas trop le point et par ailleurs parler d’une culture asiatique et d’une culture occidentale en parlant du Japon est limite ! Un peu comme un américain pour qui l’Europe est un pays

Pie
12/12/2021 à 17:09

Le seul problème de ce film est d'être un simp(le)iste blockbuster comparé au deux animés qui ont déjà adpaté le manga. Quand un live action est beaucoup moins bon qu'un animé, autant revoir l'animé et oublier le live action.

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