Le mal-aimé : Apparences, beau (mais bête) thriller hitchcockien de Robert Zemeckis

Geoffrey Crété | 19 avril 2020 - MAJ : 19/04/2020 19:37
Geoffrey Crété | 19 avril 2020 - MAJ : 19/04/2020 19:37

Parce que le cinéma est un univers à géométrie variable, soumis aux modes et à la mauvaise foi, Ecran Large, pourfendeur de l'injustice, se pose en sauveur de la cinéphilie avec un nouveau rendez-vous. Le but : sauver des abîmes un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie. Cette semaine : Apparences de Robert Zemeckis.

 

Affiche

  

"Ouvertement cheap" (NY Times)

"Plus drôle qu'effrayant" (Roger Ebert)

"On a déjà subi ça ailleurs" (Les Inrocks)

"Zemeckis n'est pas Hitchcock" (Les Echos) 

"Hitchcock doit se retourner dans sa tombe" (Télérama)

"Un thriller tout confort qui ferait sans aucun doute glousser sir Alfred Hitchcock" (Libération)

 

 

LE RESUME EXPRESS

Claire est mariée au beau et riche docteur Norman Spencer, a une grande maison au bord d'un lac, mais s'ennuie, puisque depuis le départ de leur fille, elle n'a rien à faire à part pleurer et ranger. Elle commence donc à espionner son voisin, et se persuader qu'il a tué son épouse. Encore mieux : le fantôme de sa voisine tente d'entrer en contact avec elle. Mais quand Claire la croise, vivante, elle passe pour une folle.

Sauf que les phénomènes paranormaux continuent et l'amènent sur la piste d'une mystérieuse Madison Elizabeth Frank, disparue depuis quelques années. Magie, Claire se souvient peu à peu : Norman avait une liaison avec cette étudiante, et lorsqu'elle les a surpris, elle s'est enfuit et a eu un accident de voiture qui a un peu endommagé sa mémoire.

Norman avoue que Madison s'est suicidée chez eux, et qu'il l'a fait disparaître dans le lac avec sa voiture. Mais Claire a des doutes, et elle a raison : Norman l'attaque avec un calmant qui anesthésie le corps. Il tente de mettre en scène son faux suicide dans la baignoire après avoir confessé le meurtre de Madison, mais le fantôme le surprend et il chute.

Après une longue lutte contre ses orteils, Claire s'échappe en voiture. Norman l'attaque et le véhicule plonge dans le lac, pour atterrir là où Madison est morte. Le fantôme attrape le méchant Norman et Claire survit.

Quelques temps après, elle se recueille sur une tombe au cimetière : celle de Madison, et pas celle de son horrible mari.

 

photo, Michelle Pfeiffer, Harrison FordOn mon dieu, le plot twist de l'amnésie

  

LES COULISSES

Avant d'entrer dans la galaxie Marvel dans le rôle de Coulson, Clark Gregg a entamé une carrière de scénariste. Il a ainsi été engagé par DreamWorks pour réécrire le scénario de Sarah Kernochan, réalisatrice de documentaire récompensée deux fois aux Oscars, qui s'est inspirée de sa propre expérience avec le paranormal pour écrire l'histoire d'un couple de retraités.

En 1998, Steven Spielberg offre personnellement le projet à son camarade de longue date Robert Zemeckis, alors à la recherche d'un scénario de thriller. Une équipe de premier ordre qui permet de caster les acteurs envisagés dès le départ : Michelle Pfeiffer et Harrison Ford.

Apparences est tourné lors d'une pause programmée dans la production de Seul au monde, pour permettre à Tom Hanks de perdre du poids. Le compositeur Alan Silvesti se souvient : "Vers la fin de 1998, Bob m'a dit, 'Je vais avoir besoin que tu bloques l'année 2000 pour moi. On va faire deux films et on va avoir un planning de fou'." Ce sont d'ailleurs les deux premiers films d'ImageMovers, la boîte de production co-fondée par Zemeckis, et évidemment en deal avec Dreamworks.

 

Photo Robert Zemeckis, Seul au mondeZemeckis et Hanks, le duo si populaire

 

Zemeckis assume parfaitement la tonalité hitchcockienne d'Apparences, entre Fenêtre sur cour, héroïne blonde et musique dans la grande tradition de Bernard Herrmann. Mais en grand amateur passionné de technologie, il en profite pour travailler la mise en scène et en repousser les limites, avec quantité d'effets, directement sur le plateau (le sol transparent pour des plans vertigineux) ou en post-production. Michelle Pfeiffer admettra avoir été un peu rebutée par cette lourdeur technique (un peu comme Meryl Streep sur La Mort vous va si bien).

Le cinéaste expliquait à l'époque : "J'ai dit à Rob, le superviseur des effets visuels, d'essayer d'imaginer ce qu'Alfred Hitchcock aurait fait s'il avait vécu à l'ère numérique et avait eu accès à cette technologie. Qu'est-ce qu'il aurait pu faire ? On s'est amusés à expérimenter différentes choses, mais j'espère que 90% sont invisibles".

Le réalisateur de Retour vers le futur et Contact avait néanmoins autre chose en tête : "On ne peut pas faire ce que les maîtres comme Hitchcock pouvaient faire, parce que le public aujourd'hui aurait 20 minutes d'avance. C'est le plus grand des défis, parce que je pense que le plaisir d'un tel film vient du fait de ne pas savoir à quoi s'attendre."

 

Photo Seul au mondeEn attendant le retour de Bob Zemeckis qui tourne Apparences

 

LE BOX-OFFICE

Succès. Avec un budget d'une centaine de millions de dollars (dont une grosse partie certainement consacrée à Robert Zemeckis, Harrison Ford et Michelle Pfeiffer), Apparences récolte plus de 155 millions sur le territoire américain, et presque autant dans le reste du monde. Box-office à hauteur de 291 millions donc.

 

photo, Michelle PfeifferSe payer une salle de bain toute neuve avec un cachet tout beau

 

LE MEILLEUR

Apparences est un exercice de style, que Zemeckis assume parfaitement comme un thriller hitchcockien modernisé, sous forme d'hommage à la sauce technologique moderne. Mais c'est sans aucun doute la forme la plus noble de l'exercice de style. Avec une maîtrise fabuleuse, au fil de deux bonnes heures envoûtantes, le cinéaste distille l'angoisse plutôt que se reposer sur les jump scares (rares), et profite du terrain du film de genre pour laisser sa caméra s'envoler.

Plans au-delà du réel, jeux de miroirs et d'ombres, mouvements incroyables dans le même esprit que Panic Room de Fincher qui sortira quelques mois après : Apparences rappelle que Robert Zemeckis a toujours été un explorateur des effets spéciaux, qu'il utilise ici pour encadrer le suspense avec une efficacité remarquable (le contre-plongée sur les clés, filmée sous un sol transparent).

Le cinéaste prend un plaisir réjouissant à illustrer ce scénario abracadabrantesque pour le remplir et habiller ses faiblesses, avec un sens du rythme fabuleux, aussi bien dans les frissons que l'adrénaline. Il étire à l'extrême une scène de baignoire silencieuse, où l'héroïne est immobile, pour créer un suspense de pur cinéma, puis emballe un final spectaculaire, où Claire fuit la maison en voiture (découpage ultra-précis et musique tonitruante).

Apparences ne court pas désespérément vers la ligne d'arrivée pour l'efficacité typique : le film se pose délicatement et délicieusement pour envoûter le spectateur, et l'amener à adopter le point de vue de cette héroïne ordinaire.

De chaque plan, la magnifique Michelle Pfeiffer porte tout le film sur ses épaules avec un talent d'une évidence irrésistible. C'est également par elle que s'établit ce superbe tempo. La musique d'Alan Silvesti, évidemment inspirée de Bernard Herrman, et la photographie très belle de Don Burgess (Contact, Forrest Gump), contribuent aussi énormément à l'atmosphère.

 

Photo ApparencesMichelle Pfeiffer est le moteur fantastique du film

 

LE PIRE

Un hommage reste un hommage, et au-delà de comparer frontalement Robert Zemeckis à Alfred Hitchcock, Apparences reste la mise en image prestigieuse d'un scénario passable, voire médiocre. A force d'empiler les stéréotypes du genre et vouloir se jouer des attentes, le film, persuadé d'être plus malin, s'y laisse piéger. 

La caméra est moins là pour raconter que pour embellir et saisir la valeur de quelques scènes clés. L'aspect décevant de l'intrigue, qui s'engouffre volontairement dans une impasse dans la première partie du film, peut désarçonner. Et le twist se révèlera si grotesque qu'il reste finalement l'un des éléments les moins mémorables, malgré un Harrison Ford dans l'un de ses rares rôles de bad guy. Même chose pour la ficelle de la mémoire abîmée de Claire, qui arrange bien l'intrigue, d'une manière parfaitement artificielle.

Malgré ses indéniables qualités formelles et la sobriété de Michelle Pfeiffer, qui maintient le cap de l'intrigue, Apparences porte donc le poids de ses ficelles grossières, qu'il faudra reléguer au second plan pour pouvoir mieux apprécier la valeur de l'entreprise au rayon thriller et tendres frissons.

 

photo, Michelle Pfeiffer, Harrison FordRegarde cette belle bougie et oublie le scénario stp

 

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commentaires

KastorSuper
21/04/2020 à 11:23

J’adore ce film !!

alulu
20/04/2020 à 19:06

Jamais pu le finir et pourtant il y a Michelle Pfeiffer dedans.

Jayjay
20/04/2020 à 15:08

Ford pas très à l'aise dans ce rôle mais ça reste un divertissement très honnête.

ComprendsPas
20/04/2020 à 13:01

Vu au ciné à sa sortie. Techniquement parfait mais je me souviens avoir trouvé l'intrigue assez grotesque. Cela dit, il faudrait que je le revois....

Sanchez
20/04/2020 à 10:17

J’en garde un bon souvenir , surtout la scène de la baignoire

Ytac
19/04/2020 à 22:24

Comme c'est Zemeckis c'est tjr bien filmé le problème c'est le scénario qui est nul de chez nul et puis honnêtement Harrison Ford pas terrible en méchant . Mais parcontre Michelle Pfeiffer quelle actrice elle manque au cinéma

corleone
28/11/2016 à 12:54

Y'a pas de mauvais Zemeckis. Y'a que de mauvais spectateurs de certains Zemeckis.Ce mec c'est un philosophe des temps modernes.

Dirty Harry
20/06/2016 à 14:38

On aurait dit que ce film possédait un agencement de très bonnes scènes qui linéairement produisent hélas un film quelque peu grotesque. Un excellent découpage mais au service d'un truc grossier...ce n'est pas plus mal qu'il ait changé de genres et n'y soit plus revenu : cet essai était peu convaincant pour moi malgré le soin de la mise en scène.
@ LaTeub : c'est exactement ma technique pour ne plus être déçu lorsque je me rend au cinéma.

Matt
20/06/2016 à 09:26

Un Zemeckis mineur mais toujours agréable à regarder. Les thématiques du réalisateur sont toujours présentes (les différentes temporalités, le poids de la célébrité, la transmission des connaissances entre autres).
La scène de la salle de bain reste un gros moment culte. Bref, ce film reste pour moi un plaisir coupable!

LaTeub
19/06/2016 à 14:50

Vu au cinéma à l'époque, j'étais accompagné d'une blonde a très forte poitrine... aucun souvenir du film!

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