L'Etrange Festival 2011 : Jour 1

Patrick Antona | 3 septembre 2011
Patrick Antona | 3 septembre 2011

Depuis son retour dans le temple du Forum des Halles en 2008, l'Étrange Festival trace de plus en plus profondément sa thématique de manifestation du cinéma du bizarre et du dérangeant. Pour cette année 2011, toutes les facettes du genre fantastique sont au rendez-vous, de la SF post-apocalyptique au thriller de vengeance asiatique, en passant par le film de super-héros subversif ou de Bollywood. Sans compter les différentes cartes blanches accordées à des réalisateurs comme Julian Temple ou l'indestructible Jean-Pierre Mocky, et un hommage appuyé à Rutger Hauer, le festival semble parti cette année pour être une cuvée mémorable, et dont le coup de feu a été lancé hier.


 

Pour la cérémonie d'ouverture et avant la présentation en avant-première européenne de The Divide, le premier film de Xavier Gens depuis Hitman en 2007, Jean-Pierre Mocky s'est fendu d'un petit discours où sa verve a encore fait mouche. Osant faire le parallèle assez habile entre son statut d'outsider éternel du cinéma français et le côté marginal et assumé du festival, il a présenté son choix pour la carte blanche qu'il va animer dans les jours à venir en  évoquant le souvenir de John Ford et Anthony Quinn dans des appartés aussi instructives que nostalgiques. Maintenant place aux films présentés pour cette première journée, avis mitigés et concertés pour les deux envoyés d'EL qui essaieront tirer le bon grain de l'ivraie tout au long de cette manifestation.

 

THE DIVIDE

Thriller post-apocalyptique en huis-clos qui marque le retour en selle de Xavier Gens qui avait réussi à faire son entrée dans le genre avec son percutant Frontière(s) en 2007, The Divide a quelque peu réussi à diviser notre petit comité. Beaucoup mieux maîtrisé que Frontière(s), disposant d'un cast international avec quelques revenants de calibre (Michael Biehn, Rosanna Arquette), le film prend son temps avant d'aller vers le grand-guignol, marque de fabrique du réalisateur. Même si le métrage trouve assez vite son ton et de s’y coller avec cohérence, il n'empêche qu'il persiste ce petit goût de déjà vu, qui ne permet pas de pouvoir faire oublier des réussites du genre que sont L'Expérience ou Out of Order. Le retour à l’état de nature, le chacun pour soi, la perte d’humanité qui accompagne la perte de cheveux (!), tout ça n’a rien de très inédit, en plus avec le peu d'intérêt que l'on ressent pour des personnages un brin caricaturaux (et qui ne vont pas en s’arrangeant au fil du récit), et surtout incroyablement antipathiques. Le processus de « détérioration de l’être humain » qui auarit du être central dans le récit en devient anecdotique. Un peu trop découpé, pas franchement aidé par l’absence totale de notion du temps, The Divide trouve enfin son rythme dans son final barré  mais qui arrive trop tard, et laisse assurément sur sa faim. Mais le public de l'Etrange a aimé à première vue, et c'est sûrement ce qui compte le plus pour Xavier Gens hier soir.

 

GUILTY OF ROMANCE

Dernier opus de sa trilogie consacrée aux deviances de la société japonaise après Love Exposure et Cold Fish, Guilty of Romance est le portrait de Izumi l'héroïne (Megumi Kagurazaka aux formes affolantes) qui pense découvrir dans la prostitution une voie à l'indépendance et à échapper à son statut de femme japonaise soumise. Mélant l'esthétique du roman-photo au thriller horrifique, s'appuyant sur une narration éclatée qui donne à l'ensemble une patine suréaliste, cette variation de Belle de Jour qui réussit l'exploit d'aller encore plus loin dans la perversion que Buñuel est assurément le premier choc visuel et sensitif de l'Etrange. Même s'il gagnerait à être alléger en ce qui concerne quelques séquences (un Sono Sion qui fait moins de 2 heures n'est  pas un Sono Sion !), il n'en demeure pas moins que Guilty of Romance est un must du genre, troublant, excitant et perturbant à souhait ,et prouve l'inspiration et l'inventivité d'un réalisateur dont on attend désormais le prochain film (Himizu) avec la plus grande impatience.

 

THE WOMAN

Du Lucky McKee vénère et sans concession qui nous revient ici avec une intrigue où l'élément féminin est plus que central, à l'instar de May ou The Woods. Le film évite intelligemment la surenchère gore, là où le synopsis faisait pourtant planer dangereusement le piège du torture-porn. Il y a un grand classicisme dans cette histoire de séquestration, le tout est relativement linéaire, mais The Woman se démarque vraiment par une sorte de rage sous-jacente, presque palpable, parfaitement contrôlée, prête à exploser à tout instant. Il y a quelque chose de profondément dérangeant dans cette quasi fable morbide, en dépit de l’absence de débordements de violence visuelle, ce qui n'a pas empêché un chaos de controverse qui l’accompagne depuis quelque temps. Des scènes d’une brutalité crue (mais jamais injustifiée) cotoient des instants d’une très belle sensibilité, et McKee raconte une histoire, avec un vrai questionnement, et des personnages consistants, une combinaison qui fait plaisir à voir. Seule la scène finale, un peu excessive, se démarque du reste du film, qui s’efforçait de garder un ton relativement crédible et vraisemblable. Mais le plan final fait vite oublier cette petite rupture de ton regrettable et montre que le réalisateur sait toucher juste et comme il faut…

 

 

CONFESSIONS

Film de vengeance et portrait d'une adolescence nippone à glacer le sang, le film de Tetsuya Nakashima est un OFNI hypnotique et troublant, qui peut decontenancer par certains parti-pris visuels et narratifs, mais qui se révèle diaboliquement fascinant. Révélé par  Kamikaze Girls et Memories of Matsuko, le réalisateur met en scène ici un drame criminel poignant et  pessimiste, centré sur la revanche d'une professeur qui persécute les assassins de sa petite fille et les conséquences à la clé. Somptueusement photographié, jouant habilement sur des flash-backs qui révèlent le point de vue et la destinée de chacun des protagonistes, il brosse une toile d'araignée qui se révèle vite étouffante mais qui n'en demeure pas moins passionnante, même dans ces excès. Si le thème récurrent de la délinquance juvénile a souvent été abordé dans le cinéma japonais, il trouve avec Nakashima une résonnance qui le rapproche plus de Michael Haneke que de ces pairs, même si certaines de ces appartés poétiques ont le don de diluer le propos, ou est-ce un moyen nécessaire de faire passer une pillule quelque peu amère ?

 

 

Dossier concocté par Aude Boutillon et Patrick Antona, avec l'avis éclairé de Vincent Julé.

 

 

 

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