Top horreur n°15 : Les Yeux sans visage

Flavien Bellevue | 17 octobre 2009
Flavien Bellevue | 17 octobre 2009

Pour fêter le mois d'Halloween, la rédaction d'Ecran Large a pris son courage à deux mains et s'est lancée dans l'impossible : élire ses 31 meilleurs films d'horreur dans l'histoire du cinéma. Pour être le plus rigoureux possible, des règles ont été établies comme celle de ne pas avoir plus d'un film par cinéaste dans le classement final (sauf une exception mais chut on vous expliquera à la fin du mois pourquoi). 12 membres de la rédaction ont donc été invités à envoyer leur liste de leurs 40 films préférés. A partir de ces listes, on n'a gardé que les films cités plusieurs fois par chacun d'entre nous. On a alors resoumis la liste finale à un vote pour obtenir le classement final que nous allons vous faire découvrir quotidiennement jusqu'à la fameuse nuit d'Halloween qui révèlera le numéro 1 de la rédaction. Un éclairage par jour durant 31 jours sur des incontournables du cinéma d'horreur. 

 

 

15 - Les Yeux sans visage (1959) de Georges Franju

 

 

Laurent Pécha :

Les films fantastiques français de renom se comptent presque sur une main. Les Yeux sans visage est assurément l’un d’eux.

Sandy Gillet :  

Un film d’épouvante à la française réalisé presque sans le vouloir et qui reste une date pour le genre. Le problème c’est que depuis on cherche encore les héritiers ! 

 

La nuit, sur une route de campagne, défilent des arbres sans feuilles sur les mesures d'un thème digne d'une fête foraine enfantine mais inquiétante. Nous découvrons alors une femme intrigante vêtue de noir conduisant une 2CV à une vive allure avec un mystérieux passager au visage caché par un feutre. Ce dernier s'écroule, c'est un cadavre. La voiture s'approche alors d'un canal ; la femme sort le passager pour le jeter aux eaux...C'est ainsi que débutent les cinq premières minutes du second long-métrage de Georges Franju, Les yeux sans visage. Si l'action n'a rien de spectaculaire, elle est angoissante de par l'ambiance qu'elle dégage. Lorsque Georges Franju réalise son deuxième film, il est loin d'imaginer et de mesurer l'impact que son œuvre aura et déclenchera dans le Cinéma et chez de futurs cinéastes.

Á la fin des années 1950, Georges Franju a déjà derrière lui une dizaine de courts-métrages, la plupart des documentaires, dont le fameux Le sang des bêtes où il révèle la violence des abattoirs de la banlieue parisienne. Véritable homme de cinéma, Franju participe à la création de la Cinémathèque française aux côtés d'Henri Langlois, Jean Mitry, Germaine Dulac et Paul-Auguste Harlé en 1936. Auparavant, il avait déjà crée, en 1935, la revue « Cinématographe » et un ciné-club intitulé « Cercle du Cinéma » avec Langlois où étaient projetés des films muets et parlants. En 1946, il s'allie au côté de Dominique Johansen pour donner naissance à l'Académie du cinéma dans laquelle des conférences internationales sont organisées. Si en 1957, il signe son premier court-métrage de fiction La première nuit, il faudra attendre l'année suivante pour voir son premier long-métrage : La tête contre les murs.

Lorsque le cinéaste s'attèle à l'adaptation cinématographique du roman de Jean Redon, le cinéma fantastique et d'horreur voit l'apogée de l'âge d'or de la Hammer outre-manche tandis que des monstres de toutes sortes surgissent des écrans américains comme dans Tarentula ! (1955) ou encore Des monstres attaquent la ville (1954). Ce cinéma de genre verse généralement dans le démonstratif et le sensationnalisme brut où tout ou presque est montré. Ayant longtemps travaillé dans le cinéma du réel, Franju, lui, tente de tirer du quotidien, l'insolite, le mystère et par là d'y trouver une poésie parfois macabre.

Pour pouvoir adapter le roman de Jean Redon, le tandem littéraire (Pierre) Boileau-(Thomas) Narcejac connu pour leurs romans policiers qui ont déjà donné lieu aux Diaboliques d'Henri-Georges Clouzot et surtout aux Sueurs froides d'Alfred Hitchcock, est appelé aux côtés de l'écrivain, journaliste et dialoguiste renommé Pierre Gascar et du jeune Claude Sautet qui occupe également le poste de premier assistant-réalisateur. De cette association nait le scénario des Yeux sans visage qui raconte à la fois le désarroi de Christiane Génessier enfermée dans sa chambre et privée de reflets alors qu'elle est déjà dépourvue de visage, l'amour d'un père rongé par les remords de son accident et de ses opérations et dans une moindre mesure, une enquête policière qui permettra forcément de mettre un terme à cette Affaire.

Georges Franju crée ici un film à l'esthétique et à l'ambiance gothiques grâce au travail des ombres et des lumières favorisé par le noir et blanc. Le metteur en scène s'allie de nouveau avec le chef opérateur allemand Eugen Schuftan dont la particularité comme ses confrères teutons de l'époque, est d'éclairer l'avant et l'arrière-plan ; la zone intermédiaire crée une inquiétante pénombre et participe à la profondeur de champ. Cette lumière rappelle celle des films expressionnistes allemands dont le metteur en scène français est friand. 

« ...On vide de son sang, le sujet irradié. », ces derniers mots formulés par le docteur Génessier qui explique la théorie de l'hétérogreffe, donnent à ce dernier une allure de « vampire ». Le phrasé de l'acteur, sa carrure et son regard perçant enfermés dans un gros plan en disent long sur le personnage. Pourtant, ce chirurgien est tout ce qui a de plus normal en apparence mais il agit pour la cause de sa fille Christiane défigurée à cause d'un accident de voiture dont il est responsable. Après La tête contre les murs où il incarnait déjà un rôle médecin, Franju retrouve Pierre Brasseur, dans un rôle de névrosé maniaque qui semble fait pour lui. Son assistante Louise, jouée par l'actrice italienne Alida Valli ajoute un côté intriguant par son regard, son accent et ses mouvements ; et cela qu'elle file des étudiantes pour leur promettre des chambres de bonne à louer, ou qu'elle manie un scalpel.

Malgré sa volonté de suggérer l'horreur à travers le regard des victimes et de leurs « bourreaux », Georges Franju a tout même créé une séquence presque graphique en hommage à un film médical, le plus insoutenable qu'il ait vu, Trépanation pour crise d'épilepsie bravais-jacksonienne de Thierry Martel. On pouvait y voir un homme souriant face à la caméra alors qu'on lui ouvre le crâne et manipule son cerveau. Ici, Franju simule avec brio une séance de chirurgie faciale qui encore aujourd'hui met mal à l'aise par l'extension du temps, son silence, la tension entre les deux praticiens et les nombreux coups de bistouri. Le visage de Christiane sans le masque est tout aussi étonnant malgré la furtivité du plan qui joue avec le flou. Mais il ne faut pas oublier que ces moments graphiques sont submergés par des associations insolites qui créent le doute, le malaise.

En cela, Les yeux sans visage restent le film le plus connu dans le monde de George Franju. Il aura su inspirer des cinéastes de tous horizons comme le réalisateur chinois John Woo qui retiendra l'image de la colombe dans ses films et se servira de cette histoire d'échange de visage pour son long-métrage Volte/face en 1997. Comment ne pas imaginer une quelconque influence de l'œuvre de Franju sur le film d'Hiroshi Teshigahara, Le visage d'un autre (1966) ? Variation philosophique et plastique sur l'hétérogreffe où l'acteur Tatsuya Nakadaï change de personnalité avec son nouveau visage. Mais au final, les éléments de ce film ne serviront au mieux que le cinéaste français lui-même. En 1963, Georges Franju signe un flamboyant hommage à son cinéaste fétiche des débuts de la Gaumont Louis Feuillade avec Judex. Il y réutilise les colombes blanches, les bois inquiétants, les allégories mais surtout la silhouette de la ravissante Edith Scob qui s'évadait déjà avec grâce et poésie dans une forêt sombre pour une nouvelle liberté...Inoubliable.

 

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