Augustin Legrand, Don Quichotte

Julien Dury | 24 février 2007
Julien Dury | 24 février 2007

L'idée venait de Julio Lopez. Notre estimé rédacteur était tombé sur une interview télévisée d'Augustin Legrand, fondateur des Enfants de Don Quichotte. Récemment revenu d'un tournage africain, le monsieur s'indignait de voir que la situation des SDF ne s'était pas améliorée en son absence. Le sang de Julio ne fit qu'un tour : « Après tout, Legrand est un acteur et nous sommes un magazine de cinéma. Voilà qui pourrait faire une rencontre originale. Tu fais quelque chose demain ? ». Mon existence étant sinistrement vide, c'était toujours bon à prendre. En plus, on me promettait une bière.

Le lendemain, nous nous retrouvons donc au bord du Canal Saint Martin. Après s'être mutuellement avoué que nous sommes bien incapables de citer un titre de la filmographie de Legrand, nous partons à la recherche du petit père des peuples de la rue. En chemin, nous réglons l'organisation de l'interview. Je devais ressentir de la sympathie pour le mouvement et poser des questions consensuelles, tandis que Julio se chargerait des sujets qui fâchent (est-ce vraiment une bonne idée de partir un mois à l'autre bout du monde pour revenir se plaindre après ?). Au premier groupement de tente, on demande donc où trouver le fameux Augustin. Un homme assez massif d'une grosse quarantaine d'années nous répond : « Oh de toute façon Legrand, on n'est pas d'accord avec lui. » Ca commence bien. Une femme dix ans plus jeune nous rejoint et commence à étaler la liste des griefs.

Premier reproche : Augustin se dit apolitique et se contenterait de « gérer la misère ». « On ne peut pas négocier avec le gouvernement même qui a mis autant de gens dans la rue » affirme l'homme. Directement liée à cet aspect du problème se pose la question des soutiens du mouvement qui serait infiltré par la droite religieuse, « les Boutin et compagnie »... Nos amis se plaignent surtout de l'appartenance à l'Opus Dei du parrain de Legrand et somment celui-ci de se distinguer clairement de sa famille. Plus épineux encore, l'acteur aurait reçu dans le cadre de son action près de 120 000 euros dont l'emploi final n'a jamais été totalement éclairci. « Qu'est ce qu'il à perdre à le dire ? C'est une question de transparence. » laisse tomber la femme. Pour finir, la contestation serait plutôt mal acceptée sur les bords du Canal. On nous prévient qu'Augustin est toujours accompagné d'un groupe de personne qui menacerait systématiquement de « casser la gueule » à l'imprudent dont les questions se feraient trop dérangeantes. Paranoïa ou réalité gênante ? Sans prendre parti, nous quittons les dissidents qui nous souhaitent bonne chance et rappellent que Legrand « est toujours le bienvenu » chez eux. 

© www.canalsaintmartin.fr

Nous ne partons pas sans indication puisque nous avons appris que le quartier général du recherché est un bar situé au 96 du quai. On tente vaguement d'interroger quelques personnes près de la série de tentes et Julio se fait même prendre pour le frère de Legrand. Avec l'intégrité qui le caractérise, il ne profite pas de la situation et nous apprenons juste que le comédien s'est installé un peu en retrait dans une tente plus grande que les autres. Ne parvenant pas à trouver ce campement VIP, nous nous replions sur le 96 où nous contentons sagement de deux demis. Signalons au passage que les commerçants ne semblent pas si catastrophés par « l'anarchie » qui régnerait dans le quartier. En fait, tout est plutôt calme et les barmen semblent plutôt heureux de cette nouvelle clientèle qui leur arrive comme par magie. Aux dernières nouvelles, Augustin a malgré tout demandé à ses protégés de descendre camper sur les berges, histoire de calmer un peu le jeu.
 

En ressortant, la jeune femme qui nous avait indiqué la tente quatre étoiles nous croise et nous présente un « ami proche » de Legrand. Le petit homme d'un certain âge ne parle pas très fort, et je comprends mal ce qu'il explique à Julio devant moi. Je reprends confiance lorsque je saisis que nous nous dirigeons vers un autre bar. Là, nous rentrons en contact avec deux autres camarades d'Augustin qui nous apprennent que celui-ci se trouve actuellement à la télévision (chez Fogiel, saura t-on le lendemain) mais qu'il passera sûrement dans la soirée. Prenant notre mal en patience, nous nous installons au comptoir. Comme les choses sérieuses commencent, nous passons aux pintes. Sûrement échaudé par notre première rencontre, Julio change le plan de l'interview. Désormais, je suis chargé de parler politique tandis s'il se contentera du cinéma. Ah le lâche, le dégonflé ! Je suis presque soulagé quand notre contact survient pour nous annoncer que Legrand ne passera finalement pas. Mon collègue donne son numéro et en bons journalistes nous restons sur le terrain à enchaîner les verres (« allez, un dernier » « oh, on n'a rien d'autre à faire »). Au bout d'un moment, un fol espoir se fait jour dans son esprit. Et si Augustin était dans l'AUTRE bar ? Immédiatement enthousiaste, je suis le mouvement et nous refaisons le chemin inverse.

Après la série de questions habituelles pour trouver l'acteur, nous nous lions avec un ami de Legrand, Marco avec qui nous passerons le reste de la soirée. Comme la plupart des habitués du Canal que nous rencontrons, il s'agit d'une grande gueule qui n'hésite visiblement pas à se mettre en représentation permanente. Inexplicablement, il n'arrête pas de me demander si j'ai fait mon complexe d'Oedipe. L'alcool me donne l'inspiration nécessaire, et j'affirme que ma mère est décédée, ce qui me laisse tranquille cinq bonnes minutes. Notre interlocuteur ne tarit pas d'éloge sur son illustre copain. « Ah Augustin, il est allé voir la misère en Afrique du Sud. » Oui, ami lecteur, le but de ce voyage n'était donc pas de tourner un film mais de toucher du doigt la détresse du monde. On ne sait trop si Marco croit totalement à ce qu'il dit ou s'il tente de protéger la réputation de son camarade. Le voici qui continue « Augustin, il a ses entrées au ministère »… À ce sujet, tous les membres du gouvernement n'ont pas la même réputation dans le milieu. Si Jean-Louis Borloo a la côte (« lui vient nous voir »), Catherine Vautrin est accusée d'indifférence et plutôt mal vue. Et aux présidentielles, que votent les Enfants de Don Quichotte ? « Ah, José Bové ! Il n'hésite pas à passer chez nous vers trois heures du matin. » Rien d'officiel, nous précise quand même l'évangéliste du Messie Augustin.

En revenant des toilettes, je note que la présence de Marco a attiré du monde à notre table. En face de moi, un type porte une casquette de Prague et un pull Cuba. Trop ivre pour distinguer les deux pays, je m'embrouille au sujet des drapeaux qui ornent les vêtements et mon complexe d'Oedipe revient sur la table. C'est malin. Le bar finit par fermer et nous nous décidons à parcourir une dernière fois le trajet vers l'autre café. Marco nous avoue qu'il est suédo-corse, il tente sans succès mais avec mon appui de faire passer du Lou Reed, et nous finissons dans un grand débat pour savoir qui entre Bon Scott et Brian Johnson est le meilleur chanteur d'AC/DC. Au retour, Julio paye le taxi. Je n'ai donc pas tout perdu.

Le lendemain, il me réveille par un coup de téléphone. Finalement, Augustin ne souhaite pas qu'on le rencontre. C'est bien dommage, on ne connaîtra donc jamais la réponse à la question qu'un SDF nous a posée lors de notre recherche de la Tente Gigantesque : « Mais c'est qui, Augustin Legrand ? ».

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