Les Classiques italiens selon Carlotta

Sandy Gillet | 19 juillet 2006
Sandy Gillet | 19 juillet 2006

L'éditeur Carlotta continue son travail de mémoire en ressortant Mamma Roma dans une copie certes restaurée mais non dénuée de critiques ainsi que trois autres classiques (Œdipe roi, Kapò et Umberto D.) tous issue de l'âge d'or du cinéma transalpin.

On ne présente plus Mamma Roma, ode à la perte de l'innocence dans un monde (l'Italie et son prolétariat urbain de l'après-guerre pris entre christianisme et marxisme) qui ne cesse de se désacraliser. Pier Paolo Pasolini entamait là en effet avec ce second film sa période néoréaliste dont il allait pourtant en repousser sans cesse les limites. Ainsi avec Mamma Roma, si le décor n'est autre que la banlieue ouvrière de Rome où chacun se débat avec sa misère ou sa petite condition, Pasolini s'intéresse surtout à cette histoire tragique entre une mère, ex-prostituée, et son fils de 16 ans. Et si l'émotion affleure au détour de chaque plan c'est bien que Pasolini n'hésite pas à laisser Anna Magnani porter son film à bout de bras, réfutant par la même l'une des règles induites du néoréalisme qui veut que cette émotion procède de l'exposition la plus objective des faits sans autres aides « cinématographique » d'aucune sorte.

On regrettera dès lors que la restauration proposée et reprise tel quel par Carlotta ne rende pas plus hommage à ce chef-d'œuvre car si le film a bien bénéficié d'un jolie dépoussiérage argentique et numérique, que dire de ces contrastes qui tellement boostés, en arrive à boucher les noirs à tel point que certaines scènes sont « illisibles » car beaucoup trop sombres. Il suffit pour s'en rendre compte de comparer avec le travail d'encodage effectué par Criterion aux États-unis qui s'il reprend le même master propose une image certes ultra contrastée mais à l'équilibre N&B beaucoup plus naturel.


Criterion


Carlotta

Pour être tout à fait complet et relever un peu la note globale, signalons la présence en bonus du sketch de Pasolini intitulé La Ricotta extrait du film Ro.Go.Pa.G (pour ROsellini, GOdard, PAsolini justement et Gregetti). Si Carlotta ne s'est pas « foulé » puisqu'il ne fait que reprendre ici un des films tirés du coffret Pasolini années 60 dont il est déjà l'éditeur (mais avec à sa décharge un prix bien plus abordable), quel bonheur tout de même de revoir ce segment qui voit un Orson Welles en réalisateur d'un film à gros budget ayant comme sujet un épisode de la vie du Christ. Mélangeant trivial (un des figurants du film, de condition modeste, a faim et ne trouve ni le temps, ni le moyen de ses sustenter) et sacré (le sujet même du film qui se tourne), Pasolini nous pond un petit bijou d'irrévérence qui dénonce avec une certaine délectation une société repliée sur elle-même et hypocrite jusque dans l'exercice de sa religion.

À la même date Carlotta propose aussi un autre film de Pasolini qui heureusement ne présente pas les mêmes problèmes de master bien au contraire, on a droit ici à une belle restauration reprise par un encodage au dessus de tous soupçons. Si Œdipe roi est une œuvre plus austère que Mamma Roma, elle répond à une logique propre à l'homme érudit qu'est Pasolini et s'articule au sein de la seconde période du cinéaste qui après avoir tordu le cou au sacré s'attaque dorénavant aux mythes. Et cet Œdipe n'est rien d'autre qu'une relecture de Sophocle en utilisant l'art cinématographique de la manière la plus libertaire possible. À l'arrivée, on est saisit par la maîtrise technique et l'acuité du regard porté par le cinéaste à l'encontre de sa propre sexualité et sur celle de ses contemporains. D'ailleurs en guise de bonus l'éditeur a eu la bonne idée de glisser le fameux documentaire du cinéaste intitulé Enquête sur la sexualité. Réalisé deux ans avant Œdipe roi, il témoigne via un micro trottoir entreprit dans les villes et campagnes d'Italie des années 60 de l'interrogation profonde du cinéaste et de sa place (qu'il ne trouvera jamais) au sein de cette société.


Reste que le cinéma italien de cette période ne se cantonne évidemment pas à Pasolini, aussi brillant soit-il, et Carlotta est là pour nous le rappeler en sortant donc en même temps le classique des classiques Umberto D. de Vittorio De Sica ainsi que le moins connu Kapò de Gillo Pontecorvo (à qui l'on doit l'extraordinaire La Bataille d'Alger). À eux deux ils tracent les deux extrêmes d'un cinéma à la fois engagé, créatif et empreint de fulgurances.

Umberto D. tout d'abord, considéré à juste titre comme l'un des plus beaux films néoréalistes, raconte l'histoire d'un fonctionnaire à la retraite que sa pension ne suffit pas à faire vivre. Vittorio De Sica filme à hauteur d'homme la détresse d'une frange de la société italienne aussi fière que misérable, aussi solitaire que se désintéressant de son prochain. La peinture est sublime tout autant qu'elle est terrible. Elle est de surcroît analysée fort brillamment au sein du documentaire daté de 1967 proposé en complément. On y croise d'ailleurs le cinéaste accompagné d'autres grandes figures du néoréalisme et plus généralement du cinéma italien d'après-guerre que sont Rossellini, Antonioni, Pasolini et bien d'autres.

Côté technique c'est à nouveau ici un peu la déception car on ne peut passer sous silence le problème de cadrage et le parti pris de proposer une image « lissée » et par trop charbonneuse au regard de celle contrastée et idéalement granuleuse du Criterion américain. Cela, même si l'apport de sous-titres français et un prix de vente bien plus abordable restent des atouts indéniables.


Criterion


Carlotta


Criterion


Carlotta

Dans le même registre Kapò doit s'apprécier comme tel (master annoncé comme étant restauré mais présentant tout de même de nombreuses scories) puisque à part l'Italie nous sommes le seul pays à proposer dorénavant une édition DVD de ce film. Moins apprécié par la « cinéphilie française », Kapò procède pourtant bien de la tradition néoréaliste italienne, mais s'apparente déjà en fait plus à ce que nous appellerions aujourd'hui un docu-fiction alors même que la fiction « fait » l'intégralité du film. C'est que Gillo Pontecorvo associé comme souvent au scénario à Franco Solinas en grand obsessionel de la véracité historique nous dépeind le quotidien dans un camp de travail nazi avec tant de force et détails que l'on ne peut être que saisit par le réalisme qui en découle à l'écran. Mais le côté pathos de l'histoire d'amour dans le dernier tiers du film entre une kapo (ces gardien(e)s de camps pris au sein même des prisonniers) qui dissimule ses origines juives et un soldat russe joué de surcroît par l'acteur français Laurent Terzieff déconcerte et nuit quelque peu à l'ensemble d'une œuvre par ailleurs extrêment forte.

Les deux segments vidéos produits pour cette édition par l'éditeur reviennent d'ailleurs avec beaucoup de sincérité (l'entretien avec Rony Brauman) et d'autorité (les neuf minutes très instructifs sur la réception mouvementée du film par la critique française avec à sa tête Jacques Rivette) sur la polémique engendrée par le film et de la véritable question qu'il pose en définitive : jusqu'où doit-on aller sous prétexte du devoir de mémoire ? Dire que cette problématique est toujours aussi forte aujourd'hui est un euphémisme qui renvoit tout naturellement au récent Vol 93 de Paul Greengrass.

Mamma Roma
Image : 6
Son : 7
Bonus : 4

Œdipe roi
Image : 8
Son : 7
Bonus : 5

Umberto D.
Image : 4
Son : 7
Bonus : 6

Kapò
Image : 7
Son : 7
Bonus : 7

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