Cannes 2006 - Jour 2

Vincent Julé | 19 mai 2006
Vincent Julé | 19 mai 2006

Changement de programme, il n'est plus question pour cette chronique de « puceau de ou à Cannes », mais bien de « cinéphage de Cannes ». En effet, après une première journée relativement calme, voire vide cinématographiquement parlant, la tempête s'est levée (pas comme certains) dès 8h30 et pour ne plus s'arrêter de tourbillonner de salle en salle, de film en film. Une façon de nous rappeler que Cannes, c'est avant tout les films. Du moins pour les amoureux du cinéma.

Le vent se lève (2006, Grande-Bretagne) – Compétition
Réalisateur : Ken Loach

Résumé : Irlande, 1920. Des paysans s'unissent pour former une armée de volontaires contre les troupes anglaises envoyées par bateaux entiers pour mater les velléités d'indépendance du peuple irlandais. Par sens du devoir et amour de son pays, Damien abandonne sa jeune carrière de médecin et rejoint son frère Teddy dans le dangereux combat pour la liberté. Alors que la détermination des insurgés mène les Britanniques dans l'impasse, les deux parties conviennent d'un traité de paix. Mais cette apparente victoire divise les Irlandais et déclenche un guerre civile : des familles se déchirent, des frères deviennent ennemis

 


Avis : Le cinéma de Ken Loach était devenu si identifiable, avec d'un côté les gentils ouvriers et de l'autre les méchants patrons, qu'il donnait parfois l'impression de se caricaturer malgré lui. De par son sujet et son époque, Le Vent se lève se présentait comme une alternative, un nouveau souffle peut-être. Et force est de constater que son style, sa mise en scène a évolué. Moins nerveuse, plus calme, sereine. Mais cela ne lui empêche pas certaines fulgurances bien senties. Une violence politique, sociale mais aussi absurde qui amène frères et amis à s'entretuer. En revenant aux racines du terrorisme d'Etat de l'IRA, Ken Loach livre à la fois un cours de rattrapage bienvenu et son œuvre la plus formatée. Son ton solennel, le surjeu des acteurs (à quoi s'attendait-il avec Cillian Murphy), la sublimation des sentiments renvoient directement au cinéma historique hollywoodien. Classique, voire artificiel et ne faisant pas de vagues.

 

Note : 5/10

Paris je t'aime (2006, France) – Un certain regard
Réalisateurs : Bruno Poladylès, Gurinder Chadha, Gus Van Sant, les frères Coen, Walter Salles et Daniela Thomas, Christopher Doyle, Isabel Coixtet, Nobuhiro Suwa, Sylvain Chomet, Alfonso Cuaron, Olivier Assayas, Oliver Schmitz, Richard LaGravenese, Vincenzo Natali, Wes Craven, Tom Tykwer, Frédéric Auburtin et Gérard Depardieu, Alexander Payne.

Résumé : Raconter en cinq minutes une rencontre amoureuse dans un quartier de Paris. Soit au final 18 vignettes par autant de réalisateurs et un seul Paris.

 


Avis : Le pari du film collectif est à tous les coups casse-gueule. Il faut le savoir. Cela revient d'ailleurs souvent à une compilation hétéroclite, pour ne pas dire bordélique, de courts-métrages autour d'un même thème. Le spectateur fait alors son marché, grappille à droite à gauche, un rire, un clin d'œil, une idée. Et comme toujours, ce sont les métrages misant sur l'humour qui remportent l'adhésion. Paris je t'aime n'échappe pas au constat avec trois répliques amusantes chez Bruno Podalydès, un Steve Buscemi « jet-lagé » chez les frères Coen et un Wes Craven blagueur… dans un cimetière. Il ne faudrait pas non plus que les auteurs s'éloignent trop de leur domaine de prédilection, pour le pire (Gus Van Sant et son disque arty & gay tout raillé) comme pour le meilleur (Vincenzo Natali et son Paris transfiguré). Au final, beaucoup de saynètes s'avèrent anecdotiques (même Cuaron ou Coixtet) et seuls deux metteurs en scène sortent du lot grâce à leur univers si spécifique. Le Sylvain Chomet des Triplettes de Belleville fait de la Tour Eiffel son aire de jeu avec mimes, voiture invisible et cartable géant, tandis que Alexander Payne clôture le film avec la seule vraie, humaine et touchante déclaration d'amour à Paris. Dommage alors que les minutes finales s'évertuent laborieusement à connecter certains personnages entre eux dans une volonté de cohérence qui n'existe pas. Paris ne tient donc toujours pas son film choral.

 

Note : 6/10

La tourneuse de pages (2006, France) – Un Certain Regard
Réalisateur : Denis Dercourt

Résumé : Fille de bouchers dans une petite ville de province, la toute jeune Mélanie semble avoir un don particulier pour le piano. Elle tente le concours d'entrée au conservatoire mais échoue, perturbée par l'attitude désinvolte de la présidente du jury, une pianiste reconnue. Profondément déçue, Mélanie abandonne le piano. Une dizaine d'années plus tard, Mélanie entre comme stagiaire dans un grand cabinet d'avocats dont le PDG, M. Fouchécourt, se trouve être le mari de la pianiste. La vengeance est toujours un plat qui se mange froid.

 


Avis : Première confirmation que les bonnes surprises viennent des sections parallèles avec ce quatrième long-métrage de Denis Dercourt, mais premier à ne pas passer totalement inaperçu. Il le doit avant tout à son casting où Catherine Frot et Pascal Greggory sont dominés par Deborah François, la révélation de L'enfant des frères Dardenne. Beauté à la fois glaciale et sensuelle, elle est l'attention de tous les regards. Personnages comme spectateur. Sa vengeance insidieuse et implacable se tisse lentement telle une toile d'araignée, et il est acquis dès le début que rien ne l'arrêtera. Il suffit en effet de voir le visage de cette fillette à faire pâlir (si c'est possible) les gamins du Village des damnés. Entre Merci pour le chocolat pour son univers mélomane et Haneke pour la mise en scène tendue, La tourneuse de pages joue ainsi sa partition mortuaire sans fausse note.

 

Note : 7/10

Fast Food Nation (2006, Etats-Unis) – Compétition
Réalisateur : Richard Linklater

Résumé : Don Henderson a un vrai problème. Il est responsable marketing de la chaîne des Mickey's Fast Food Restaurants, et de la viande contaminée (en fait, de la merde – NDA) a été découverte dans les stocks de steaks surgelés du fameux Big One, le hamburger vedette de la marque. Quittant ses confortables bureaux de Californie du Sud, il va découvrir les abattoirs et leurs employés immigrés, les élevages surpeuplés et les centres commerciaux de l'Amérique profonde et que ce sont les consommateurs qui se font bouffer par l'industrie du fast food et non l'inverse !

 


Avis : Dommage, ou plutôt difficile pour Richard Linklater de passer après les pamphlets de Michael Moore, les Yes Men, Outfoxed ou Super Size Me. Surtout lorsque les conséquences de ce genre de travaux, parfois unilatéraux, souvent irréprochables, sont minimes. Alors que Rupert Spurlock de Super Size Me s'intéressait aux dégâts du fast food en aval, Richard Linkalter démontre que déjà en amont cette industrie pose problème. Sur la structure d'un film choral, il multiplie les preuves à charge, les victimes du système et finit sa démonstration dans un abattoir. Redoutable, mais aussi démagogique. Voire opportuniste lorsque qu'il fait appel à des guests de prestige comme Bruce Willis ou Avril Lavigne. À l'instar d'American Dreamz sur la starification à outrance, Fast Food Nation joue la carte de l'humour pour ne pas trop alourdir son récit, ce qui le rend plus divertissant mais moins convaincant. Allez, qui veut s'amuser à mettre des coups d'épée dans l'eau ?

 

Note : 6/10

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