Kim Jee-woon : Corée... graphe de la vie

Sylvie Rama | 11 mai 2006
Sylvie Rama | 11 mai 2006

Ses réalisations se comptent sur les doigts de la main. Mais dans cette modeste poignée d'oeuvres se distingue la griffe d'un créateur virtuose qui n'a encore aucun faux pas sur son parcours. Éclectique, curieux, l'explorateur des âmes est un touche-à-tout qui a déjà foulé maints terrains cinématographiques, au gré de ses aspirations, en fonction de l'inspiration. De la comédie au polar, l'incontournable coréen joue sur tous les tableaux et magnifie chaque fois plus sa peinture de la vie.

Homme de l'être

Né en 1964 à Séoul, Kim Jee-woon, enfant, est déjà fada de la scène et du cinéma. Surtout des tragédies grecques antiques (il lit beaucoup de pièces), des polars français de Melville et des oeuvres passionnées de Robert Bresson. C'est donc tout naturellement qu'à 19 ans, il envisage son avenir sur les planches et devient étudiant en Art Dramatique au Seoul Institute of Arts. Durant de longues années, il est avant tout homme de théâtre, maîtrisant parfaitement la mise en scène, s'essayant tantôt à l'interprétation. En 1994, il met en scène une pièce intitulée Hot sea, suivie par Movie movie, qui commence à faire germer en lui l'idée de se tourner vers le cinéma.

C'est qu'en réalité, Kim Jee-woon ressent le besoin d'ouvrir sa créativité et sa soif d'expression à d'autres espaces de jeu. Féru de photo, de musique, attiré par les décors, par l'habillage de lieux, et surtout obsédé par les questions de type existentiel, il discerne dans le Septième Art des possibilités infinies. D'emblée, il se plie à l'apprentissage de l'écriture scénaristique et se présente à divers concours. En 1997, il remporte un concours de scénario grâce à son script de Wonderful seasons. La même année, il participe au concours organisé par le magazine culturel Ciné 21 en présentant un scénario mûrement conçu intitulé The Quiet family, qui lui vaut également le premier prix.

Le temps est au beau fixe, le vent tourne en sa faveur. Un cadre de CJ Entertainment intéressé par son scénario lui propose d'en acheter les droits. Kim Jee-woon négocie avec le producteur-distributeur, premier industriel du film coréen, et finit par parvenir à un accord satisfaisant. Il signe non seulement le scénario, mais également la réalisation. Le réalisateur débute donc en portant à l'écran The Quiet family, en 1998. Sa comédie macabre aux allures de thriller relate l'histoire d'une famille qui ouvre une auberge dans laquelle les clients meurent les uns après les autres. Craignant pour la réputation de son entreprise, la gentille famille décide de faire disparaître les corps. Inspirée par les caustiques Petits meurtres entre amis de Danny Boyle, cette fable construite autour d'une sorte de Famille Adams coréenne, pointe du doigt une société de plus en plus en proie à la marginalité. Le procédé illustre des notions importantes dans le cinéma de Kim Jee-woon : l'étude des liens sociaux et des relations entre individus, l'observation de certains microcosmes telle une loupe brandie de façon éhontée sur le monde. Pour ce premier film et premier succès au box-office, récompensé au Festival de Fantasporto au Portugal, le réalisateur dirige deux monstres du cinéma coréen, Choi Min-sik et Song Kang-ho.

Il retrouve ce dernier pour son second long-métrage, le sportif The Foul king, comédie burlesque entraînée par le catch qui s'attaque cette fois aux relations et inégalités inhérentes au monde du travail. Son ami de toujours, l'acteur Shin Ha-kyun (qui formera avec Song Kang-ho l'un des duos les plus appréciés sur grand écran) répond présent. Outre le fait d'amuser la galerie entre deux contorsions sportives, le protagoniste du film est un petit employé de bureau, souffre-douleur de son patron, qui découvre un club de catch et les incroyables bienfaits de la discipline physique. Le réalisateur ose mettre en relief le ras-le-bol grandissant d'une société soumise, et en question les principes vieillissants édictés depuis trop longtemps. Si la démarche singulière mérite d'être évoquée, le public semble se conforter dans la vision du cinéaste qui signe avec brio le second succès coréen de l'année 2000. La popularité et les qualités du film lui permettent de voyager à l'international et d'être projeté de festival en festival, de Berlin à Toronto.

Jamais à court d'idées

Un challenge insensé le conduit ensuite à produire un court-métrage, The Power of love, dans lequel joue encore Song Kang-ho aux côtés de la talentueuse Moon So-ri (Une femme coréenne, Peppermint candy). L'idée étant de participer au festival 100 000 wons, sorte de concours qui met ses participants au défi de produire un film avec comme budget maximum de… 100 000 wons (70 euros). Pari réussi pour l'équipe qui a dû se soumettre au sympathique système D.

Porté peut-être par cette farfelue aventure humaine, Kim Jee-woon prend goût aux courts-métrages et enchaîne avec un original récit mêlant humour, douce comédie et pointe de fantastique dans lequel une jeune femme fait son coming out en avouant être un vampire. Projeté initialement sur la toile du web en 2001, Coming out s'apparente à un journal intime et témoigne de la difficulté d'être accepté avec ses différences. Au casting, le fidèle Shin Ha-kyun et la belle Shin Min-ah.

Kim Jee-woon qui vit avec son temps se met à la mode de chez lui et goûte à son tour aux joies de l'horreur. Avec son pote Park Chan-wook, ils parlent de prendre part à un collectif réuni pour concrétiser des projets de courts-métrages d'épouvante. S'ils se refilent très souvent les acteurs, ils s'échangent aussi volontiers les idées. Kim Jee-woon s'essaie le premier à l'exercice en signant Memories en 2002, l'un des trois segments de 3 Histoires de l'au-delà (les deux autres étant réalisés par le hong-kongais Peter Chan et le thaïlandais Nonzee Nimibutr ; Park Chan-wook se lancera à son tour en 2004 avec 3 Extrêmes). Lui aussi visiblement influencé par Hideo Nakata, son morceau témoigne néanmoins d'une étonnante maîtrise des cadrages, effets sonores et visuels, conférant à son histoire de disparition une atmosphère suffisamment trouble et froide pour insuffler un rendu percutant, particulièrement efficace si l'on n'est pas rompu au genre.

Chic for the choc

Kim Jee-woon continue sur sa lancée et décide d'adapter à l'écran, et à sa manière, un conte folklorique local. L'envoûtant 2 Soeurs sort dans les salles obscures coréennes en 2003 et offre à son réalisateur un nouveau succès critique et commercial. Plus que jamais, il démontre ses talents de plasticien du cinéma, tant son oeuvre dévoile un esthétisme superbe et ultra-travaillé. Le tour de force de Jee-woon est d'induire son spectateur en erreur, perdu entre l'épouvante ambiante et la psychologie avérée. Toute l'intelligence de l'oeuvre réside dans ses apparences trompeuses, cachant derrière un énorme édifice bâti sur le paranormal une effroyable réalité humaine. Le prodige coréen joue avec les cordes du genre, mais tire aussi ses propres ficelles.

Kim Jee-woon utilise très souvent l'habitation comme symbole révélateur de l'âme humaine, à laquelle dans 2 soeurs, il ajoute un élément clé supplémentaire : l'armoire, expression des traumatismes refoulés. Ainsi, les spectres de la maison sont en réalité l'apparition des émotions et traumas internes que vit le personnage qu'étudie son créateur : « un film d'horreur à mes yeux, c'est quelque chose qui montre de façon vraiment efficace la peur de la vie ».

Un peu à l'image de Bresson, il manie sa caméra comme un outil de pure création destiné à mettre en lumière les étranges contradictions des êtres humains, leur folie latente et leurs vérités cachées, leurs attitudes ostensibles et leur ridicule sous-jacent, l'ironie, si ce n'est l'hypocrisie des relations qu'ils entretiennent. La narration seule est insuffisante, le moindre détail est façonné au service de l'univers de l'oeuvre : couleurs, jeux de lumière, partition musicale, décors...

Une règle qu'il ne manque pas de prononcer davantage en portant à l'écran l'idée de la destruction – reconstruction interne. Sadique et maso à la fois, A bittersweet life traite derrière ses images léchées à outrance, comme ses prédécesseurs des liens interhumains et de la nécessité d'être soi, en nous plongeant cette fois dans le polar noir, genre qu'inaugure le réalisateur. Ce quatrième long-métrage traduit le mieux la personnalité de son auteur qui confesse avoir voulu y exprimer ce que lui-même passe son temps à faire dans la réalité : fantasmer… En Corée, cette dernière production est déjà estampillée culte. Trop convenu, opportuniste ou arrivé trop tard, brillant, agitateur, jouissif... le polar coréen partage les foules, assumant toutefois pleinement ses maladresses, ses influences, son absurdité, voire son narcissisme comme les clins d'oeil que le réalisateur se fait à lui-même (le corps traîné qui étale au sol son tapis de sang, écho direct à 2 soeurs).

À lui tout seul, Kim Jee-woon s'apparente à toute l'industrie coréenne du cinéma, dont la force vient surtout de sa propension à exploiter de nombreux genres et à se renouveler sans cesse. C'est la tête dans les étoiles qu'il envisage la suite. Avec de la science-fiction au planning, espérons que l'homme de pleine actualité, reste un homme d'avenir.

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