Critique : A bittersweet life

Sylvie Rama | 10 mai 2006
Sylvie Rama | 10 mai 2006

L'un des trublions de la nouvelle génération des jeunes moviemakers coréens revient en jouant la carte du polar noir et du thriller lyrique asiatique dernier cri.

Explorant les genres au gré de ses envies, après la comédie noire (The Quiet family) ou loufoque (The Foul king), l'horreur de Memories (l'un des segments du collectif Trois histoires de l'au-delà), l'épouvante online de Coming out (moyen-métrage diffusé sur internet) et en famille dans 2 soeurs, l'éclectique Kim Jee-woon s'attaque cette fois à l'action et à la violence. Préoccupé par l'étude des rapports particuliers de domination qui régissent certains microcosmes de la société coréenne, le cinéaste dissèque dans A bittersweet life les réalités sociales, les liens et dysfonctionnements inhérents aux milieux mafieux.

Si A bittersweet life ne possède pas la consistance de 2 soeurs, il peut toutefois se targuer de beaux arguments bien calibrés. À commencer par son personnage central, Sun woo, manager de restaurant efficace, bras droit du chef de la pègre locale et faux mauvais garçon racé au charisme souligné. Son patron, Kang, lui confie un travail simple : surveiller en son absence sa jeune maîtresse dont il soupçonne l'infidélité. Sun woo surprend les deux amants mais ne se résout pas à les éliminer. Dès lors qu'il hésite, la seconde de trop, il est entraîné dans une spirale de violence irréversible.

Le réalisateur revisite le mythe du héros / anti-héros contemporain à travers son personnage principal en quête d'une vengeance absolue derrière laquelle prend forme une véritable quête existentielle. Excellemment porté par Lee Byung-Hun, littéralement habité par son personnage, Sun woo que l'on découvre abrupt et impassible libère une surcharge émotionnelle au fur et à mesure que la violence va crescendo. Les tourments psychologiques de Sun woo fonctionnent de manière efficace sur le spectateur qui, comme le héros, est poussé à bout et voit son espoir s'amoindrir.

Film d'action ultra violent flanqué d'un drame sentimental, d'un classicisme sans surprise, le scénario reste linéaire et sans réel éclat. Intrigue et mise en scène s'inspirent sans complexe des coutumiers et classiques du genre façon morceaux choisis ou du moins y font écho : Johnnie To, Tsui Hark et John Woo avec Le Syndicat du crime, en passant par les polars français seventies dont Un flic de Jean-Pierre Melville, Revenge de Tony Scott. D'aucuns diront que l'ombre de Park Chan-wook plane également. Or, si les héros respectifs des deux cinéastes coréens partagent une certaine similarité quant au thème de la vengeance, leurs chemins s'écartent là où Oh Dae-su recherche une certaine forme de rédemption et Sun woo est en recherche de la vérité cachée en lui.

Récompensé par le Prix de la Meilleure Photographie aux Blue Dragon Awards, le film n'a pas volé sa récompense. Kim Jee-woon livre une signature visuelle unique quasiment poussée à outrance. Car justement, dans A bittersweet life, tout est poussé à outrance, décalé, comme solennellement feutré par l'absurdité et l'ironie, piqué par d'éloquentes contradictions. Le film démarre sur une douce et naïve introduction philosophique en total décalage avec la dure continuité (de la vie ?). La baston et l'humour noir (notez l'excellente scène des trafiquants d'armes) s'opposent à un romantisme ingénu suggéré par certains plans (sur la belle, par exemple) et par un air symphonique classique (qui devient le fil conducteur que suit le protagoniste). L'intensité dramatique de certaines situations est volontairement ébranlée subito par des répliques qui frôlent le ridicule (« Vous alliez vraiment me tuer ? », « Il ne faut pas jouer avec la vie »). Sun woo lui-même est sujet à une impeccable opposition de son personnage entre le début et la fin du film (remarquerez-vous ce qu'il ne fait qu'une seule et unique fois dans le film ?). Enfin, relevons un élément intéressant dans l'histoire des gangs asiatiques, que le réalisateur met bien en exergue : l'utilisation des armes à feu – qui s'est difficilement et très lentement répandue avant son omniprésence abusive – et dont l'évolution est très nettement représentée dans le film à travers son apparition progressive jusqu'aux chaotiques scènes finales.

L'on finit parfois par ne plus distinguer le vrai du faux, le film en devenant alors presque jouissif, tant la caméra de Kim Jee-woon mêle habilement cruauté et beauté, absurdité et justesse. Un peu à l'image de ce tragique face-à-face entre Sun woo et Kang dans le lounge bar, durant lequel on peut clairement distinguer en hauteur la dénomination du lieu, La Dolce Vita. L'ingéniosité du réalisateur réside dans l'art de manier ce que l'on pourrait reprocher à son film, un manque de substance. C'est que la substance ne transparaît que durant de courts instants, elle ne se reflète qu'à travers de très courtes scènes, juste le temps de jeter un oeil dans le miroir et de voir subitement se refléter la réalité d'une vie douce-amère…

Dernier conseil : un film à aller voir sans à priori, sans parti pris, au risque d'en sortir avec l'effet contraire (plutôt aigri).

Résumé

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