Provocateur et outrancier, Buveurs de sang de David E. Durston dynamite l’horreur des années 70 avec un cocktail de gore et d’humour macabre.
À la fin des années 60, le cinéma horrifique est bouleversé par la sortie d’un classique instantané nommé La Nuit des morts-vivants. Le film de George A. Romero inspirera d’innombrables cinéastes, pour le meilleur, mais souvent pour le pire. Deux ans plus tard, alors que la manie du zombie obnubile les cinéastes de genre, David E. Durston sort le mal-aimable Buveurs de sang.
Loin du mort-vivant typique, le film met en scène des infectés qui laissent libre cours à leurs pulsions les plus bestiales – un concept maintes fois repris depuis, qu’il va largement contribuer à démocratiser. Mais plus qu’un film d’exploitation particulièrement agressif et choquant, Buveurs de sang propose également un commentaire saisissant et impertinent sur son époque. Tentons de décrypter comment cette production fauchée est devenue une œuvre culte du cinéma bis.
ZOMBIELAND
En octobre 1968, le cinéma d’horreur nord-américain est totalement bouleversé par le triomphe inattendu de La Nuit des morts-vivants de George A. Romero. Le phénomène est tellement rentable que tous les producteurs de films d'horreur rêvent de reproduire la même formule lucrative. Cette folie du zombie va tout de même profiter à plusieurs cinéastes indépendants, dont David E. Durston qui donnera vie au classique transgressif Buveurs de sang en 1970.
Alors que les pâles copies de Romero sont déjà légion à l’aube des années 70, David E. Durston va proposer une nouvelle vision monstrueuse et provocatrice du genre. Dans Buveurs de sang, le cinéaste met en scène des hippies qui se transforment en créatures sanguinaires après avoir été empoisonnés. Petite révolution contre-culturelle, le film contribue à démocratiser le concept d’infectés qui prendra largement le pas sur les morts-vivants traditionnels dans les années suivantes.
S’il n’est pas le premier long-métrage à mettre en scène des infectés, Buveurs de sang bénéficiera grandement du parfum de scandale qui entoure sa sortie. Il sera notamment classé X, puis censuré et remonté par les producteurs afin d’avoir accès à une distribution plus traditionnelle. Vendu comme l’expérience extrême par excellence, cocktail de gore et de sexe, le film gagnera rapidement une réputation d’œuvre culte chez les amateurs de cinéma déviant.
Avouons que Durston a tout fait pour créer une œuvre sulfureuse qui créerait un véritable scandale. Loin de se prétendre héritier de Romero, il troque la tension minutieuse et intelligente de ce dernier contre un récit jovialement brutal et impertinent. Ses infectés ne sont pas seulement des monstres meurtriers. Ils se transforment en créatures lubriques et sadiques. Difficile de ne pas voir dans le récent traumatisme The Sadness de Rob Jabbaz un héritier direct de ce cinéma cruel, méchant et fier de l’être.
Autre subversion du genre, Buveurs de sang va humaniser le plus possible ses infectés. On suivra ainsi la secte de hippies pendant près de quarante-cinq minutes, soit la moitié du long-métrage, avant que l’infection ne commence à se propager. Pas question pour Durston de nous faire vivre l’invasion du côté de héros valeureux qui conservent leur humanité.
Cette envie d’humaniser le monstre s’avère particulièrement avant-gardiste pour le cinéma horrifique des années 70. On notera d’ailleurs que cette lecture plus subtile et complexe se retrouvera dans une grande partie des films de zombies des années suivantes. Notamment chez le maître Romero lui-même qui explorera cette thématique dans bon nombre de ses films suivants, jusqu’à pousser la logique à son paroxysme des décennies plus tard avec Le Territoire des morts.
Prendre le spectateur par la main
MAUVAIS GENRE
Dès l’origine du projet, Buveurs de sang semble avoir été pensé comme une expérience brutale et régressive. Pour parvenir à ses fins, le cinéaste va forger une œuvre particulièrement mal-aimable. Cela se traduit tout d’abord par un montage chaotique et déstabilisant, fait de coupes volontairement abruptes. À cela vient s’ajouter la musique entêtante de Clay Pitts qui contamine le récit par ses boucles infernales. Sans oublier les nombreuses séquences qui basculent dans le gore et qui restent encore impressionnantes aujourd’hui.
Autre caractéristique troublante du long-métrage, le récit nous fait suivre des personnages absolument détestables face auxquels le spectre moral semble totalement échouer. Ils ne sont ni des héros valeureux ni des méchants charismatiques. Simplement une bande d’illuminés médiocres qui n’attendent qu’une excuse pour basculer vers l’horreur. On retiendra tout particulièrement la performance hallucinante de l’acteur indien Bhaskar Roy Chowdhury en gourou sadique.
Plus qu’une relecture outrancière et cruelle du film de zombie, Buveurs de sang se distingue par son envie de flirter avec différents genres. Le long-métrage de David E. Durston peut ainsi être perçu comme une comédie noire particulièrement cynique et malsaine. Les dialogues infusent toujours un décalage comique de mauvais goût, le tout souligné par les performances souvent inégales d’un casting composé en grande partie d’amateurs et de débutants.
Paradoxalement, c’est dans cet entre-deux comique que le long-métrage s’avère être le plus choquant et crée du malaise. Il dégage alors une insolence brutale absolument saisissante. Politiquement incorrect et irrévérencieux au possible, Buveurs de sang est un plaisir coupable, mais contagieux qui invite son spectateur à se régaler d’un spectacle aussi sadique que décadent.
Impossible de détourner le regard
SANG POUR SANG
Avec La Nuit des morts-vivants, les zombies étaient devenus des monstres incarnant l’horreur du consumérisme. Et malgré ses provocations de mauvais élève du fond de la classe, Buveurs de sang n’échappe pas lui non plus au commentaire social. Loin de suivre un chemin tout tracé, Durston conduit cependant le message de ses infectés dans une tout autre direction.
Tout d’abord, le film est une réaction à chaud au scandale de l’affaire Charles Manson qui fait office de véritable traumatisme national le 9 août 1969. Buveurs de sang devient ainsi une des toutes premières œuvres de fiction – si ce n’est la première – à tenter d’expliquer l’impact colossal que cette tuerie aura sur la contre-culture hippie. Le mouvement pacifiste évoque désormais une terreur sans pareil aux yeux de l’américain moyen.
Notons cependant que le film s’avère bien plus subtil qu’il n’y paraît dans sa vision de la société nord-américaine. Certes, les infectés sont bien des hippies satanistes aux mœurs douteuses qui sèment la mort et le chaos dans une bourgade paisible des États-Unis. Mais il serait totalement erroné de n’y voir qu’une attaque réactionnaire et conservatrice visant à diaboliser une contre-culture agonisante.
Après tout, l’infection vient d’un enfant du village qui empoisonne les membres de la secte et devient involontairement le seul réel antagoniste du long-métrage. Le Mal absolu trouve donc naissance dans cette même Amérique blanche qui a peur de tout et pense agir en légitime défense. L’ironie est poussée à son paroxysme quand on comprend que les villageois menaçaient les hippies simplement parce qu’ils occupaient des maisons vides au cœur d’une ville presque fantôme.
Morale du jour : les enfants sont plus terrifiants que les zombies
Enfin, Buveurs de sang met en scène avec une froideur désarmante la prédation masculine envers les femmes. On retiendra ainsi une séquence glaçante lors de laquelle une femme infectée se retrouve entourée de travailleurs qui ne cherchent qu’à l’agresser sexuellement. Contaminés à leur tour, ces hommes sèmeront le chaos et la destruction sur leur passage.
Que l’on perçoive Buveurs de sang comme une simple provocation de mauvais goût ou comme un classique du cinéma bis déviant, il semble impossible de ne pas y voir un moment clé dans l’histoire du cinéma horrifique. L’arrivée des infectés sur les devants de la scène, figure que reprendra à son tour George A. Romero trois ans plus tard avec La Nuit des fous vivants. Sans oublier que l’œuvre de Durston annonçait tout un pan de cinéma horrifique gore et méchant qui semble inspirer encore de nombreux cinéastes aujourd’hui.
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Ca me fait penser à the sadness le film taïwanais et crossed de Garth Ennis. Sans doute que ce film de zombie des années 70 a du influencé le papa de preacher et the boys.
Désolé je ne suis pas abonné à vos articles, sans doute que vous avez peut être relevé les références.