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Avant The Handmaid’s Tale : le film choc sur un monde sans femmes qu’il faut avoir vu

Par Clément Costa
19 novembre 2023
MAJ : 14 décembre 2023
Matrubhoomi, un monde sans femmes : photo

Des années avant le phénomène de la série The Handmaid’s Tale, le cinéma indien imaginait déjà une dystopie patriarcale dans Matrubhoomi, un monde sans femmes.

En 1987, l’autrice Margaret Atwood imaginait dans son roman de science-fiction La Servante écarlate un futur dystopique dans lequel l’oppression patriarcale la plus brutale est devenue un modèle de société. Et malgré l’adaptation éponyme sur grand écran par Volker Schlöndorff en 1990, il faudra attendre la série The Handmaid’s Tale en 2013 pour que ce récit devienne un véritable phénomène de pop culture.

Une quinzaine d’années avant la série mettant en scène Elisabeth Moss, un cinéaste indien proposait pourtant déjà une variation passionnante de la dystopie féministe. Avec Matrubhoomi, un monde sans femmes, Manish Jha imaginait un futur cauchemardesque en mêlant science-fiction intimiste et œuvre politique particulièrement lucide. En résulte un long-métrage choquant, brutal, mais tristement toujours nécessaire et d’actualité.

 

Matrubhoomi, un monde sans femmes : photo Seule contre tous

 

LA NATION ÉCARLATE

Il suffit de quelques plans à Manish Jha pour nous poser le décor terrifiant de son Matrubhoomi. Le postulat de l’œuvre est aussi simple que frappant : dans un futur proche, toutes les femmes indiennes ont disparu de la surface, victimes des traditions patriarcales qui dominent le pays. On suivra alors le destin tragique de Kalki, dernière femme indienne qui se retrouve mariée de force à cinq frères. À partir de cette idée glaçante, le film va nous dépeindre un monde dystopique qui n’est malheureusement pas si improbable qu’il n’y paraît.

Le premier thème social majeur auquel s’attaque le cinéaste est celui des fœticides et des infanticides. Véritable tragédie sociale, il est courant en Inde de voir des familles se débarrasser de bébés de sexe féminin, particulièrement dans les zones rurales du pays. Incapacité à payer la future dot, pression sociale, les raisons sont nombreuses, mais tournent systématiquement autour de traditions patriarcales meurtrières.

 

Matrubhoomi, un monde sans femmes : photo La Dernière Femme sur Terre

 

Avec Matrubhoomi, Manish Jha pointe du doigt de nombreux maux qui frappent la société indienne. Viol conjugal, violences domestiques, le cinéaste ne recule devant aucun choc pour tendre à son pays un miroir bien peu flatteur. À sa sortie, le long-métrage marquera une véritable rupture pour le cinéma social indien. Les films engagés sont légion à Bollywood comme à Kollywood, cependant le message est souvent enrobé d’une bonne dose de divertissement et de grand spectacle.

De son côté, Manish Jha opte plutôt pour une mise en scène naturaliste et sans concession. Loin du cinéma politique très esthétisé et poétique d’un Mani Ratnam, l’approche brutale de Jha ouvrira la voie à toute une nouvelle génération de cinéastes indépendants. On ressentira encore l’inspiration de son film-choc des années plus tard dans des œuvres brillantes comme Nor de Nagesh Kukunoor ou encore La saison des femmes de Leena Yadav.

 

Matrubhoomi, un monde sans femmes : photoUne œuvre qui ouvre la voie

 

Au-delà d’un simple choc superficiel, Matrubhoomi va toujours en profondeur dans son analyse des traditions et du mal causé par le patriarcat. Le paradoxe auquel fait face notre héroïne Kalki est d’être à la fois une proie potentielle pour chaque homme qu’elle croise et une ressource précieuse pour la survie de l’espèce. Elle devient alors une femme dont on ne prend soin que dans une logique utilitariste, jamais par bienveillance.

Cette notion d’absence totale de bienveillance apparaît de façon frappante jusque dans les relations que les personnages masculins entretiennent entre eux. Ainsi les hommes qui approchent Kalki avec une sincère douceur et gentillesse finissent brutalisés, voire assassinés par la meute. Manish Jha nous décrit un modèle social dans lequel le fantasme du mâle Alpha finira par mettre à mort les restes d’humanité une fois que les femmes en auront subi les conséquences.

 

Matrubhoomi, un monde sans femmes : photoL'homme est un loup pour l'homme 

 

GODS OF INDIA

Une des forces majeures de Matrubhoomi est sa capacité à jongler entre récit dystopique et symbolisme mythologique. De façon évidente, le film nous plonge dans un futur cauchemardesque. Le cinéaste filme avec détachement des villages d’hommes qui s’affrontent dans des combats que l’on devine sanglants, préférant souvent laisser le hors-champ suggérer l’ampleur de la violence. L’œuvre entière est traversée par ce sentiment qu’un effondrement définitif est imminent.

Mais en parallèle, Manish Jha va énormément puiser son inspiration du côté de la mythologie hindoue pour enrichir son récit. Tout d’abord de par le prénom choisi pour son héroïne. Kalki étant dans la tradition hindoue le dernier avatar du dieu Vishnou, censé apparaître dans un futur lointain. En plus d’en faire un symbole censé représenter toutes les femmes du pays, Jha vient ainsi déifier son héroïne incarnée par la brillante Tulip Joshi.

 

Matrubhoomi, un monde sans femmes : photoLa farce du sacré 

 

Mais les références aux écrits hindous ne s’arrêtent pas là. Le mariage forcé de Kalki avec cinq frères est une référence directe à Draupadi, célèbre princesse du Mahabharata qui se retrouve mariée à cinq vaillants héros. Mais là où le texte mythologique présente cette situation comme une bénédiction, Matrubhoomi vient questionner les notions de consentement et de désir. Une façon subtile de rappeler que la condition des femmes indiennes a été fortement influencée par des traditions ancestrales nauséabondes.

La critique de ces textes sacrés est plus évidente que jamais lors de la séquence mettant en scène une relecture absurde et indécente du mariage hindou. La séquence de mariage traditionnel est un grand poncif du cinéma classique indien, un de ses motifs les plus récurrents. Le cinéaste vient ici tordre ce fantasme pour en révéler toute l’obscénité et la cruauté.

 

Matrubhoomi, un monde sans femmes : photoJusqu'au bout de l'horreur

 

NOIR C’EST NOIR

À l’instar de The Handmaid’s Tale, le long-métrage de Manish Jha peut perdre des spectateurs en chemin tant il propose une plongée incessante vers un univers de plus en plus sombre et déchirant. Lorsque le film nous propose un rare moment d’espoir, c’est souvent pour mieux le briser et le piétiner quelques séquences plus tard. Mieux vaut avoir le cœur bien accroché avant de s’attaquer à une œuvre aussi impitoyable.

Le personnage de Sooraj illustre bien cette impossibilité de maintenir l’espoir. Il semble incarner le potentiel changement de la jeune génération. Le seul des cinq maris qui traite Kalki avec respect et douceur. Mais c’est justement parce qu’il est différent que ses frères le mettent à mort, tant par jalousie que par incapacité à concevoir qu’une autre masculinité est possible.

  

Matrubhoomi, un monde sans femmes : photoUn autre monde presque possible 

 

Cette noirceur se retrouve jusqu’à la toute fin du récit qui propose une sorte de happy end trompeur. Alors qu’une explosion de violence a conduit tous les tortionnaires de Kalki à s’entretuer, cette dernière donne naissance à une fille. Ce qui pourrait apparaître comme une touche d’espoir peut également être perçu comme une nouvelle terrifiante. Car le spectateur sait pertinemment à quel point la protection de cette petite fille sera une lutte constante, même au-delà du village.

Désormais propulsée au rang de déesse et figure maternelle, notre héroïne va devoir affronter le monde entier. Difficile d’y voir la promesse de jours meilleurs imminents. Matrubhoomi semble nous dire qu’un autre futur est possible pour s’émanciper du patriarcat, mais qu’il faudra pour cela tout reprendre à zéro. Et la route sera longue.

On retiendra ainsi le film de Manish Jha comme un véritable pilier du cinéma d’auteur indien des années 2000. Une fable dystopique terrifiante dont les échos réguliers avec The Handmaid’s Tale ne font que nous rappeler à quel point son message est encore tristement d’actualité.

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