Tourné à la sauvette et porté par un casting d'acteurs amateurs, Fish and Elephant de Li Yu s'est imposé comme la toute première romance lesbienne de Chine continentale.
Inutile de rappeler combien l'industrie cinématographique est majoritairement dominée par le regard masculin aux quatre coins du monde ; le continent asiatique et sa culture assujettie au patriarcat ont beau n'être que des exemples parmi tant d'autres, les réalisatrices y peinent à se faire une place au sein du paysage audiovisuel. Aussi, là où les noms de Wong Kai-wai, Wáng Bīng ou encore Hou Hsiao-Hsien parlent sans doute aux cinéphiles, celui de Li Yu sonne probablement comme inconnu.
Pourtant, la cinéaste est l'une des figures subversives bien connues de la Chine continentale. Issue du documentaire, Li Yu aime à mettre en lumière les femmes et désire justement consacrer un récit à la communauté lesbienne, malgré la frilosité des moeurs. Elle décide alors de se reconvertir à la fiction en 2001 avec la production du long-métrage Fish and Elephant, soit la toute première romance saphique du pays. Un récit difficile à faire exister, encore aujourd'hui.
Aucune autre image du film n'étant disponible en ligne, on va composer autrement
police des moeurs
N'y allons pas par quatre chemins : la Chine n'est pas exactement le pays le plus progressiste qui soit au regard de la condition LGBTQ+. Au-delà du tabou qui entoure la question, le Parti communiste chinois a entrepris de criminaliser l'homosexualité à son institution en 1949, arguant qu'il s'agissait là d'une pratique décadente et occidentale.
De longues années seront nécessaires avant qu'un changement soit observé sur le sujet. C'est ainsi qu'en 1997, une nouvelle loi dépénalise la pratique de la sodomie, et qu'en 2001 l'homosexualité est finalement rayée de la liste des maladies mentales par la nouvelle Classification des désordres mentaux. Charmant.
Double Xposure, le quatrième film de fiction dirigé par Li Yu
Cela ne signifie toutefois nullement que le pays, toujours profondément traditionaliste, a totalement changé son fusil d'épaule. En effet, les couples de même sexe ne disposent toujours pas du droit de mariage, et a fortiori ne peuvent fonder une famille, que ce soit par l'adoption ou la procréation assistée.
Dans la culture cinématographique chinoise, quelques films réussissent malgré tout à mettre l'homosexualité en scène ; on pense notamment à la Palme d'or 1993 Adieu ma concubine, dirigée par Chen Kaige ou encore l'East Palace West Palace de Zhang Yuan. Ces films font néanmoins figure d'exceptions au sein de la République populaire de Chine. D'autant plus que depuis 2016, la SARFT (l'Administration générale de la presse, de l'édition, de la radiodiffusion, du cinéma et de la télévision) a interdit toute représentation d'une relation homosexuelle à l'écran.
The Fallen Bridge, le dernier film en date de la cinéaste
Fatalement, la production de films s'articulant autour de la condition LGBTQ+ ne peut s'opérer légalement, ce qui contraint d'une part les cinéastes chinois à tourner leurs récits sous le manteau et de l'autre condamne lesdits films à n'être diffusés qu'à l'étranger, ou lors de festivals plus ou moins clandestins.
Ces festivals ont par définition l'obligation d'être gratuits, et ne peuvent subséquemment qu'être organisés à l'ombre de lieux communs, tels que les bars ou les cafés. Bien entendu, cela complexifie le processus de visionnage de ces films, et perpétue invisibilisation de la communauté queer par le gouvernement chinois.
The Old Town Girls, que Li Yu a produit en 2020
adieu mon studio
C'est donc dans ce contexte extrêmement rigide que Li Yu entreprend la direction de son film au début du nouveau millénaire. Pour financer son projet et en l'absence de producteur, elle décide de revendre sa maison et d'investir elle-même, quitte à surfer de canapé en canapé avec son conjoint de l'époque.
Au vu de la délicatesse de son sujet, elle choisit de mettre en scène un couple qu'elle repère après avoir écumé plusieurs bars lesbiens à Beijing. Le principe est alors simple pour les deux femmes : prétendre jouer un rôle en vue de vivre leur romance au grand jour. À l'instar de Pan Yi et Shi Tou, le reste du casting est également composé d'amateurs, et le tournage se déroule sans la moindre autorisation.
Tourné en 16mm, sans scénario complet et à la façon d'un documentaire Fish and Elephant multiplie les plans fixes et les longues prises tandis que la caméra suit les déambulations de ses deux protagonistes. Il ne s'agirait toutefois pas de penser que la cinéaste s'est contentée de poser sa caméra et de laisser évoluer librement son duo de tête – bien que le film ait effectivement profité d'une large dose d'improvisation. Contrainte à une mise en scène hybride, Li Yu a tenté de rendre compte de son sujet de la façon la plus naturelle possible, insérant des scènes de fiction au sein d'un cadre réel.
Bien entendu, le tout est tourné en décors naturels, voire même en fonction desdits décors. Une scène en particulier se détache par ailleurs de l'ensemble, dans laquelle le personnage de Pan Yi s'adonne à une série de rencontres à l'aveugle avec différents hommes, pour faire plaisir à sa mère.
Buddha Mountain, que la cinéaste a dû considérablement modifier pour éviter la censure
Certains hommes en question pensaient prendre part à de réels rendez-vous après avoir répondu à une annonce publiée par Li Yu, et ignoraient tout du tournage. Leurs réactions lorsque Xiaoqun leur révèle préférer les femmes aux hommes est authentique, et reflètent selon la réalisatrice, l'opinion masculine sur les femmes queer en Chine.
Beijing est à considérer comme l'un des rares fils rouges du film. Simultanément ce qui lie les scènes les unes aux autres et prodigue au récit une continuité spatio-temporelle, la capitale chinoise est également l'entité contrariant la relation des deux personnages – et par extension, actrices. Aussi, les lieux sont un rappel perpétuel de ce qui rend le sujet du film aussi complexe à figurer ; métaphore coïncidant la cause et la conséquence.
The Old Town Girls, for old time's sake
this is a straight's world
Comme il fallait s'y attendre, le produit fini est considéré comme scandaleux par les autorités locales à plusieurs égards. D'une part, il figure tout ce que l'administration d'état s'emploie quotidiennement à condamner et bannir (romance homosexuelle, aventure d'un soir, relations intimes en dehors du cadre marital, etc...), mais il défie également des valeurs profondément ancrées dans la culture locale, telles que l'idéal des rôles homme-femme au sein de la société, ou encore la sacrosainte vertu familiale.
De fait, le film est immédiatement censuré à domicile. Envers et contre tout, il réussit néanmoins à brièvement exister à l'étranger. Peu après que le projet soit bouclé, une amie de la cinéaste résidant aux États-Unis soumet le film au Festival de Venise, lequel accepte sa participation. Ce qui aurait pu être un dénouement aussi heureux qu'inattendu tourne toutefois rapidement en nouvelle difficulté pour Li Yu ; l'une des cassettes sur laquelle est inscrit Fish and Elephant est perdue par erreur par les techniciens du Festival, et le film est donc projeté de façon incohérente lors de son passage.
Dam Street, dirigé juste après Fish and Elephant, et lauréat du Lotus du Meilleur Film à Deauville
La Mostra a finalement été en mesure de réparer son erreur initiale, mais le film ne disposant pas de sous-titres, l'audience est restée plutôt froide. En guise de dédommagement, le festival a remis à Fish and Elephant un prix pour sa contribution au cinéma féminin. L'année suivante, le film est sélectionné au Festival de Berlin, où il remporte le prix du meilleur film asiatique au Forum du Nouveau Cinéma, ainsi qu'une mention spéciale délivrée par NETPAC (Le Network for the Promotion of Asian Cinema).
En tout, le film sera diffusé dans quelque soixante-dix festivals autour du globe. Pour ce qui est de la Chine, Li Yu a bel et bien eu l'opportunité de représenter son projet, quoique cela fut bref ; en effet, le festival LGBTQ+ auquel Fish and Elephant était programmé a été suspendu par les autorités locales. En mai 2006, un distributeur spécialisé dans le cinéma queer, Ariztical Entertainment, distribue le film sur support physique aux États-Unis.
Lost in Beijing, toujours aussi controversé
Somme toute, Fish and Elephant est un film dont la production et la visibilité contrariée en disent peut-être plus long sur son sujet que le récit lui-même. En se faisant testament de l'éclipse perpétuelle que subit le cinéma queer chinois, et par extension, la communauté qu'il essaie tant bien que mal de représenter, il marque une volonté de reconnaissance par des individus que le système essaie d'oublier.
Si à date, seuls les courts-métrages parviennent à maintenir le sujet à flot dans le pays, ces divers projets continuent de défier les moeurs chinoises, espérant parvenir un jour à en élargir les esprits.
La suite est réservée à nos abonnés. Déjà abonné ? Se connecter
@Axelle Vacher
« Il faudra m’indiquer où j’ai écris le contraire ? »
Où avez-vous écriT le contraire? Si vous le saviez, alors c’est plus grave que je ne le pensais: vous rassemblez pêle-mêle, sans aucune précaution, plusieurs réalisateurs s’intégrant pourtant dans des contextes culturels distincts (cinéma taïwanais, hongkongais et chinois) sous le prétexte qu’ils sont… « plus ou moins » chinois, et par conséquents (pour vous) issus d’une Asie uniformément patricale. Superbe. Bien beau de donner des leçons de morale progressiste, encore faut-il soi-même déchausser ses gros sabots occidentalocentrés et vous informer un tant soit peu sur ce malheureux continent asiatique sous le joug de la tyrannie masculine.
PS: De nombreux cinéphiles et amateurs du cinéma asiatiques connaissent Li Yu; ce n’est pas parce que « son nom sonne inconnu » pour vous qu’il faut pour autant en faire une généralité, et encore moins justifier cet état de fait pour le moins discutable par son sexe…
@L’abdéritain | « Pour votre gouverne: Hou Hsiao-Hsien est Taïwanais, pas chinois »
Il faudra m’indiquer où j’ai écrit le contraire ?
Quand le cinéma devient politique, il n’est plus que de la propagande.
On s’étonnera donc (ou pas) de voir le milieu germano-pratin du cinéma et des critiques Français s’extasier sur des films qui n’intéressent personne.
(Coucou votre article sur la Cours des Comptes!).
Ils ont raison de ne pas suivre les idéaux de modernité occidentaux. Aujourd’hui t’as des gens qui sont prêts à accepter des mecs en jupe ou en robe de partout mais qui refusent que des jeunes filles aillent en robe longue au lycée. Pauvre France. Comment en est-on arrivés là???
Je ne vois pas ce qui devrait séduire la Chine et d’autres pays d’Asie chez les occidentaux et leur « progressisme ». Enfin … sommes-nous des pays qui donnent franchement envie ou des repoussoirs vu le bordel sans nom dans lequel nous sommes ? La question est posée.
A force de se poser en moralistes prompts à juger les autres cultures du haut de notre grandeur (comme cette « journaliste ») on ne fait qu’éloigner encore davantage la Chine et d’autres de notre « modèle » (guillemets gigantesques). Et ça beaucoup ne semblent pas le comprendre ; ce n’est pas comme cela qu’on s’y prend.
Quant à ce film, on imagine qu’il est jugé forcément fantastique pour ce qu’il représente et pas pour ses qualités cinématographies intrinsèques. C’est dommage. En tout cas ça ne donne vraiment pas envie de le découvrir.
Merci de donner de la visibilité à ce film invisible 🙂
(Enfin presqueinvisible, il est disponible sur Youtube dans une qualité disons… déplorable.)
Encore un formidable article d’Axelle Vacher placé sous le signe de l’indignation sélective, où la dimension moralisatrice ne sa cache même plus derrière un vernis cinéphile – inexistant ici. Placer une continent aussi protéiforme que l’Asie sous le signe du « patriarcat »… Vous êtes pleine de nuance et de surprise.
Pour votre gouverne: Hou Hsiao-Hsien est Taïwanais, pas chinois. Faites au moins l’effort de faire semblant, quand bien même l’exactitude des faits énoncés vous intéresserait-elle moins que vos insupportables leçons de progressisme mal embouché en direction de tout un continent.
Bravo à la Chine 🙂
Cool. Merci la Chine