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Oubliez Titanic, l’histoire d’amour la plus tragique du cinéma est là

Par Axelle Vacher
13 mai 2023
MAJ : 24 mai 2024
La Rumeur : photo, Audrey Hepburn, Shirley MacLaine

Cinquante ans avant que La Vie d'Adèle divise le public, il y a eu La Rumeur de William Wyler, l'une des premières romances lesbiennes du Vieil Hollywood.

Si les modalités de référencement hollywoodiennes actuelles, régies par la sympathique MPAA (Motion Picture Association of America) peuvent sembler contraignantes, il fut un temps où industrie et intransigeance évoluaient gaillardement main dans la main. S'agirait-il de censure ? Perdu ! Puisqu'il est question de l'Oncle Sam, celui-là même qui interdit le commerce d'oeufs Kinder pour protéger ses bambins, mais continue de légitimer la vente d'armes à feu en grandes surfaces, autant ajouter à l'équation une petite touche de paradoxe. Allez, c'est gratuit.

C'est ainsi que toute production dirigée de 1930 à 1966 s'est vue affligée par l'administration du code Hays, un ensemble de restrictions intraitables établies en vue d'échapper à toute censure officielle. Parce que oui, l'autocensure, c'est nettement mieux. En proie à des moeurs bien conservatrices comme on les aime, le pays impulse pourtant à l'aube des années 60 un mouvement de libération sexuelle dans l'espoir de libéraliser les mentalités. C'est au coeur de ce contexte singulier, plus précisément en 1961, qu'est diffusé pour la première fois La Rumeur, lequel suggère une romance entre les personnages d'Audrey Hepburn et Shirley MacLaine.

 

La Rumeur : photo, Shirley MacLaine, Audrey Hepburn, Karen BalkinPire sale gosse qui soit

 

“And I say Hays, Hays, Hays”

Bien entendu, la notion de "romance lesbienne" est à prendre avec des pincettes. Loin des récits figurant sans détour une relation entre deux femmes tels que Carol, Bound, Mademoiselle ou Portrait de la jeune fille en feu (ou au demeurant, n'importe quelle oeuvre de l'univers étendu lesbien de Céline Sciamma), le film de Wyler traite son sujet de façon bien plus clandestine. Après tout, difficile d'imaginer plus révoltant pour l'Amérique puritaine de J.F Kennedy que deux adultes consentantes et heureuses en ménage. La perspective est d'ailleurs si épouvantable que la genèse même du projet s'est déroulé sous les auspices les plus indisposées possible.

Bien avant d'être un long-métrage, La Rumeur (ou The Children's Hour en version originale), est une pièce de théâtre de la dramaturge Lillian Hellman, elle-même inspirée par un scandale ayant eu lieu à Édimbourg plus d'un siècle auparavant. En 1810, deux directrices d'écoles, Jane Pirie et Marianne Woods, sont accusées par l'une de leurs jeunes étudiantes d'entretenir une affaire, ce qui, bien entendu, a détruit leurs réputations personnelles et professionnelles.

 

La Rumeur : photo, Karen Balkin, Audrey HepburnUn film plus efficace que Durex

 

La pièce débute sur les planches de Broadway en novembre 1934, époque formidable où l'énoncé même du terme "homosexuel" est formellement proscrit par le gouvernement américain. Ce qui devait arriver arriva, et Les Innocentes (titre français) est aussitôt interdite de représentation à Boston et Chicago. Mais, puisque rien ne vaut un bon plot twist, la production rencontre finalement un succès critique et commercial retentissant – ce qui attire bien entendu l'oeil des studios de cinéma. En 1936, les droits d'adaptation sont ainsi acquis par Samuel Goldwyn Productions et The Children's Hour aussitôt transposée par William Wyler sur grand écran. 

Malheureusement pour le cinéaste, la dramaturge, et l'ensemble de la communauté LGBTQ+ de l'époque, le fameux code Hays est strictement appliqué depuis six ans déjà. Il est alors impensable pour les producteurs de laisser entendre que deux personnages de même sexe puissent être attirés l'un par l'autre. Ni une ni deux, Goldwyn sort donc sa plus belle paire de ciseaux à bienséance avant de la confier à Hellman, qu'il embauche pour réécrire sa propre pièce.

 

La Rumeur : photo, James Garner, Miriam Hopkins, Karen BalkinWilliam Hays en PLS devant Céline Sciamma

 

Bye-bye les incriminations de déviances sexuelles : The Children's Hour, renommé These Three (Ils étaient trois, en français) pour mieux conjurer tout rapport à la pièce originale, fait désormais état d'un triangle amoureux. Parce que oui, l'infidélité, c'est nettement moins abject que deux femmes accusées de s'aimer. Au final, le cinéaste lui-même s'est senti trahi par les changements imposés au scénario. Dans un entretien accordé en 1967 à un Curtis Hanson (L.A. Confidential, 8 Mile) alors journaliste, Wyler admettra ainsi : "Je n'étais pas satisfait d'Ils étaient trois. Ce n'était pas le film que je voulais réaliser... il a été émasculé."

Il décide alors de refaire son propre film. En 1961, le cinéaste fraîchement couvert des lauriers de son Ben-Hur signe un contrat avec la 20th Century Fox, et impose aussitôt une vision plus fidèle au matériau d'origine. Ambitieux, et bien décidé à faire honneur à Hellman, il choisit trois stars de renom pour interpréter le trio principal : Audrey Hepburn, tout juste auréolée du succès de Diamants sur canapé, Shirley MacLaine, qui vient de boucler La Garçonnière de Billy Wilder, et enfin, James Garner, lauréat d'un Golden Globe pour son rôle dans la série télévisée Maverick trois ans plus tôt. 

 

La Rumeur : photo, Audrey Hepburn, Shirley MacLaine, James GarnerTiercé perdant

 

« These gays, they’re trying to murder me ! »

De cette nouvelle itération découle un récit au genre confus. Répudiée par la HCUA (soit le Comité parlementaire sur les activités antiaméricaines) pour ses positions ouvertement communistes, Hellman n'est pas mandée par la Fox pour adapter son texte une seconde fois. Cette fois-ci, l'écriture est plutôt confiée à John Michael Hayes, lequel est notamment connu pour avoir signé quatre reprises pour Alfred Hitchcock (Fenêtre sur cour, La Main au collet, Mais qui a tué Harry ? et enfin, L'Homme qui en savait trop).

De ce choix d'auteur découle une intrigue oscillant entre thriller psychologique, horreur, drame et romance. De multiples tonalités qui font par ailleurs écho aux différentes lectures possibles de La Rumeur. Pourtant, des années plus tard, le cinéaste regrettera lui-même son oeuvre et les divers messages qui lui ont été associés avec le temps. Dans son échange susmentionné avec Hanson, Wyler déclarera notamment :

"J'ai perçu l'histoire originale comme une tragédie sur le pouvoir du mensonge — et dans ce cas-ci, du mensonge qu'un élève peut perpétrer à l'encontre de deux de ses institutrices. Je considérais le film comme une étude sérieuse des répercussions potentiellement destructrices qu'un mensonge peut avoir sur des vies".

 

La Rumeur : photo, Shirley MacLaine, Audrey HepburnC'est pour ça qu'il n'y a plus assez de profs

 

Et effectivement, le lesbianisme tantôt réprouvé, tantôt acclamé selon les publics, est avant tout circonstanciel, et non le  grand "Mal" condamné par le récit. Avec son antagoniste plus efficace que n'importe quelle méthode de contraception, La Rumeur rappelle sans mal La Chasse, chef-d'oeuvre de Thomas Vinterberg. Celui de Wyler figure toutefois une enfant proprement démoniaque et déterminée à pousser le vice jusqu'à son paroxysme. Mensonge, chantage, manipulation... l'effroyable petite incarnée par Karen Balkin ne recule devant rien pour anéantir les vies de Karen et Martha.

Néanmoins, il est difficile de réellement associer le film à une plaidoirie en faveur de l'homosexualité (et a fortiori, de tout individu queer). Tout d'abord, parce qu'un tel projet n'aurait jamais pu voir la lumière du jour au vu du contexte sociopolitique de l'époque. Ensuite, parce que le cinéaste lui-même a réfuté ces allégations. Et enfin, parce que même Shirley MacLaine a soutenu au détour du documentaire Celluloïd closet que le sujet n'a jamais été abordé lors du tournage :

 

La Rumeur : photo, Fay Bainter, Karen Balkin"The wicked very young, the wicked very old"

 

"Aucun de nous n'était vraiment au courant. Nous avons peut-être été précurseurs, mais d'un autre côté, nous n'avons pas su faire justice au film. Nous étions dans l'esprit de ne pas franchement savoir ce que nous faisions. Aujourd'hui, on aurait droit à un énorme mouvement de protestation, et à juste titre. Pourquoi Martha devrait-elle s'effondrer [...] ? Elle se battrait pour affirmer son identité naissante. [...] Mais la profondeur de ce sujet ne faisait pas partie de nos échanges avant le tournage. Audrey et moi n'en avons jamais discuté. Incroyable, non ?"

Effectivement, c'est un peu incroyable. D'autant plus que le film sous-tend malgré tout les retors d'une société aux morales traditionalistes. Aussi, La Rumeur dépeint sans ambages le quotidien de Karen et Martha, bouleversé par le mensonge de la petite Mary Tilford. Par peur de corruption morale, les parents de chaque jeune élève décident unanimement de retirer les fillettes de l'école. Les deux jeunes femmes se retrouvent donc non seulement ostracisées, mais aussi financièrement ruinées par leur réputation "ternie". 

 

La Rumeur : photo, Audrey Hepburn, Shirley MacLaineLe meme "this is fine", années 60

 

Je t’aime, moi non plus (si)

Les détracteurs du film lui reprochent avant tout son final, lequel dépeint le suicide du personnage de Maclaine. Ce n'est pas tant la violence de l'acte qui est alors remis en question (après tout, la pendaison n'est que suggérée par l'image) que son exécution, laquelle intervient quelques instants seulement après que Martha ait confessé son amour à Karen. Digne héritière du mouvement "bury your gays" (littéralement, "enterrez vos gays"), la scène semble avertir son public des conséquences néfastes de toute sexualité "pervertie".

Les récits présentant des relations queer ne sont pas légion à ce moment de l'Histoire, mais l'écrasante majorité inclut un dénouement se résumant peu ou prou à deux options possibles : la rupture (en faveur d'une liaison hétérosexuelle, cela va de soi) ou mieux encore, la mort du ou des personnages incriminés. Un outil de campagne conservateur employé à décourager quiconque de s'adonner à un modèle déviant d'un modèle sur lequel salivent Christine Boutin, Nadine Morano et autres con(soeurs).

 

La Rumeur : photo, Shirley MacLaine, Audrey HepburnChristine et Nadine en 2023

 

Il existe cependant plusieurs appréhensions au film de Wyler, et même celles défendues par un public rétrograde appellent en sous-main à une certaine bienveillance. Certes, Martha passe l'arme à gauche. Tragique. Néanmoins, les évènements qui la mènent à commettre l'irréparable semblent moins relatifs à la réalisation de sa sexualité qu'au traitement que lui réserve l'opinion publique. Martha s'est-elle réellement ôté la vie par honte de sa propre "monstruosité", ou a-t-elle simplement été poussée à bout par le violent rejet dont elle a été victime ?

Une interprétation d'autant plus soutenue par la mise en scène de l'enfant, clairement dessinée comme l'antagoniste de l'intrigue, et de sa grand-mère bourgeoise, personnification de valeurs vieillissantes vouées à l'obsolescence. Face à ce duo infernal, un "couple" de jeunes femmes que le dispositif cinématographique de Wyler filme avec compassion, interprété de surcroit par deux actrices chéries des spectateurs. La question est donc la suivante : lesquels de ces personnages La Rumeur condamne-t-il réellement ? 

 

La Rumeur : photo, Karen Balkin, Shirley MacLaine, Audrey Hepburn, Fay Bainter, James GarnerHey Alexa, joue Bad Guy de Billie Eilish 

 

Il est également possible de s'attarder un instant sur le final du film. Non seulement la conclusion semble ériger le personnage de MacLaine en martyr (ce qu'implique, entre autres, l'expression accablée d'Amelia Tilford à son enterrement), mais elle interroge surtout la réciprocité des sentiments de Karen à son égard. Le cinéaste ignorait-il réellement l'éventualité d'un sous-texte lesbien alors que le personnage d'Audrey Hepburn, désormais au fait des affinités de Martha, lui propose de fuir avec elle pour "tout reprendre de zéro" ?

Que cherchait-il à transmettre en figurant par la suite sa course éperdue tandis qu'elle pressent que son amie est en danger ? La force désespérée avec laquelle le personnage enfonce la porte fermée à clef de la chambre de Martha ? Les larmes filmées en gros plan de longues secondes durant à la découverte du corps ? Quid de l'enterrement, où Karen prend soin de porter l'une des fleurs mortuaires contre son coeur avant de quitter le cimetière la tête haute, sans un regard pour la foule ni même pour son ex-fiancé ?

 

La Rumeur : photo, Audrey Hepburn"Et maintenant, joue Goodbye de Billie Eilish"

 

Somme toute, il est effectivement inexact d'affirmer que La Rumeur est l'un des premiers films ouvertement queer du Vieil Hollywood. Bien trop d'éléments, à commencer par le redoutable code Hays en vigueur, rendent cette qualification impossible. Avec sa conclusion ambigüe, laquelle plaira aussi bien aux conservateurs qu'aux libéraux, le film de Wyler s'inscrit résolument dans ce genre de zone grise qui ne résiste qu'assez mal au test du temps. Outre la réception plus tiède des spectateurs contemporains, Shirley MacLaine a notamment estimé dans ses mémoires, publiées en 1996, que le cinéaste avait trahi l'essence de la pièce originale :

"[Wylder], pris de panique à l'idée d’avoir traité une histoire de lesbiennes, coupa toutes les scènes où l'on sentait l'amour de Martha pour Karen, par exemple quand elle repassait amoureusement ses vêtements, lui brossait les cheveux ou lui confectionnait des petits plats ».

Il serait toutefois malavisé de franchement jeter la pierre au film, et ce indépendamment des intentions du cinéaste. En détournant le "monstre" de son récit, La Rumeur est notamment parvenu à redéfinir le rapport de son époque à la sexualité. Pour un pays qui a élu Donald Trump à la présidentielle de 2016, on s'en accommodera.

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Ray Peterson

Titre accrocheur de l’article mais j’avoue assez pertinent.

Wyler dans sa grande période et quoi qu’on en dise le film reste d’une modernité à toute épreuve. La musique d’Alex North est sublime et MacClaine toute autant.
Et ce put*** de dernier acte. Beau, troublant, passionnant. Intemporel.
Pas besoin de remake….