Films

Maternité éternelle : le miracle féministe de l’âge d’or du cinéma japonais

Par Léo Martin
11 avril 2023
MAJ : 24 mai 2024
Maternité éternelle : photo Yumeji Tsukioka

Après avoir été une des plus grandes actrices du cinéma japonais, Kinuyo Tanaka est devenue une réalisatrice majeure grâce au sublime Maternité éternelle.

Riche d’une filmographie de plus de 250 films (sur plus de 50 ans de carrière), le nom de Kinuyo Tanaka devrait sauter aux yeux de quiconque s’intéresse à l’histoire du cinéma japonais. À travers sa période muette et ses différents âges d’or, elle a été l’une de ses plus précieuses et importantes comédiennes. Connue pour avoir été, entre autres, la star des films de Yasujirô Ozu, Mikio Naruse et bien sûr Kenji Mizoguchi (leur collaboration sur 15 films étant l’une des plus remarquables du cinéma nippon), Tanaka fut aussi la tête d’affiche du premier film sonore japonais : Mon amie et mon épouse de Heinosuke Gosho.

Difficile de faire plus iconique. Et pourtant, aussi grande comédienne qu’elle fût, ce n’est pas cet aspect de la carrière de Kinuyo Tanaka qui nous amène à l’évoquer aujourd’hui. Si elle a été pendant des décennies la muse de certains des plus grands cinéastes du septième art, son plus grand tour de force est de s’être affranchie de ce rôle. Dans les années 50, de Galatée elle devient Pygmalion : Kinuyo Tanaka devient cinéaste et la transition n’est pas évidente. La comédienne peut heureusement compter sur son nom et le soutien de quelques autres réalisateurs pour arriver à ses fins. En 1953, elle devient la deuxième femme réalisatrice de l’histoire du Japon – après la documentariste Tazuko Sakane.

 

Kinuyo Tanaka : Photo Kinuyo TanakaKinuyo Tanaka dans Mon amie et mon épouse

 

La muse qui voulait être artiste 

Kinuyo Tanaka a ainsi réalisé six films (projetés pour la première fois dans les cinémas français en 2022) entre 1953 et 1962. Parmi eux, des films majeurs ; le plus important étant peut-être Maternité éternelle. Il s’agit de son troisième long-métrage et le premier qui soit véritablement personnel. Les très bons La lune s’est levée et Lettre d’amour, avec lesquels elle a commencé, étaient des idées originales d’Ozu et de Kinoshita. La cinéaste, émue par la vie de la poétesse Fumiko Nakajō (décédée à 31 ans d’un cancer du sein), décide de faire d’elle son premier sujet de film original.

L’entreprise est de taille : réaliser un film biographique sur une artiste japonaise avec un regard totalement féminin. Une démarche pratiquement inédite dans l’industrie du cinéma nippon, à l’époque. Pour ce faire, Kinuyo Tanaka entame sa première collaboration avec l’autrice Sumie Tanaka – à qui l’on doit nombre d’excellents scénarios des films de Mikio Naruse (dont Le Repas ou l’Éclair). Ce nouveau duo fait immédiatement des étincelles et accouche d’un portrait de femme révoltée, mélancolique, et totalement affranchie. Il sera précurseur et inspirera les deux artistes à retravailler ensemble sur des projets similaires, notamment avec La Nuit des femmes en 1961. 

 

Maternité éternelle : Photo Yumeji TsukiokaQuand le printemps revient

 

Maternité éternelle est donc un film de femmes sur les femmes ; mais à l’adresse de tout le monde. C’est un long-métrage semi-biographique qui sert de peinture de la condition féminine dans la société japonaise de l’époque. Une œuvre dans l’air du temps puisqu’elle arrive moins de dix ans après que le droit de vote ait été accordé aux femmes. Le traditionalisme nippon est alors en lutte avec un progressisme difficile à avaler pour les anciennes générations. 

Kinuyo Tanaka s’attaque à une problématique de taille et propose de bousculer le regard qui est porté sur les femmes japonaises pour remettre en cause leur place dans le monde moderne. C’est aussi un exercice cathartique pour elle. La cinéaste a dû batailler pour obtenir sa place derrière la caméra, quitte à s’attirer les foudres de quelques-uns. Notamment celles de Mizoguchi, qui refusa obstinément de lui apporter son soutien. Plutôt ironique de la part du réalisateur de La Victoire des femmes, film considéré comme un des premiers plaidoyers féministes du cinéma d’après-guerre. 

 

La Victoire des femmes : Photo Kinuyo TanakaEn 1946, Kinuyo Tanaka était aussi une femme avocate dans La Victoire des femmes

 

La petite révolution qui se joue donc dans Maternité éternelle n’est donc pas à prendre à la légère. À travers la vie tumultueuse de sa protagoniste, Tanaka trouve métaphoriquement sa propre émancipation en tant que réalisatrice. Sa représentation romancée de Fumiko Nakajō n’en est que plus touchante et emplie de sens. Et le film reste encore aujourd’hui extrêmement avant-gardiste, en particulier dans les thèmes qu’il aborde frontalement et dans leur traitement. 

Après avoir badiné dans Lettre d’amour et La lune s’est levée, Tanaka se débarrasse des histoires romantiques classiques (qui mènent inévitablement à un mariage entre de jeunes tourtereaux) pour dynamiter les narrations archétypales auxquelles elle est habituée. Pour cela, le meilleur point de départ est encore de commencer son récit là où les autres se sont achevés. Après la fatidique lune de miel. Une fois le bonheur passé et l’innocence consommés, il ne reste qu’une routine amère... ou la libération.

 

Maternité éternelle : photo Yumeji TsukiokaCouple goal

 

Portrait d’une poétesse amoureuse 

C’est donc sur ce postulat que démarre Maternité éternelle. Fumiko est une épouse et mère malheureuse, qui vit dans un couple sans amour. Son mari n’a guère que de l’indifférence pour elle et ses derniers souvenirs heureux remontent à sa jeunesse, auprès d’amis d’enfance qu’elle fréquente encore. Elle a d’ailleurs toujours une affection platonique pour le mari de sa meilleure amie. Celui-ci est toutefois mourant et sa disparition prochaine pourrait bien marquer une bonne fois pour toutes la fin de la jeunesse de Fumiko.

Classiquement, l’épouse esseulée ne devrait avoir ici que les lamentations pour toute réponse à sa condition. Ses rôles sont déjà attribués – elle est rangée dans le système – et il faudrait presque qu’elle devienne veuve pour qu’elle puisse avoir une liberté d’action plus forte. Heureusement, ce n’est soudain plus le cas. La vie n’est pas facile pour Fumiko, mais elle ne se laisse pas abattre. Après avoir surpris son mari en train de la tromper, elle divorce et sa véritable histoire démarre à partir de cette essentielle réaction.

 

Maternité éternelle : Photo Yumeji TsukiokaFemme au bord d’une crise de rêve

 

Et soudain on se pose la question : que devient une femme divorcée dans la société japonaise des années 50 ? C’est une interrogation à laquelle va répondre Tanaka, non sans illusions, mais avec beaucoup d’espoir et de vaillance. Si sa protagoniste ne cesse jamais d’être une mère (elle souffre beaucoup de sa séparation avec ses enfants causés par son divorce), elle se met en quête d’une identité beaucoup plus profonde que celle de la bonne épouse. Et cela commence par la poésie et une libération artistique. 

Encouragé par Takashi Hori, son ami d’enfance, Fumiko s’entraîne aux tanka (courts poèmes japonais sans rimes) dans un atelier où elle perfectionne ses talents en amatrice. Grâce au soutien de Takashi, elle parvient à croire en ses capacités et à prendre au sérieux cette activité. Une salvatrice relation que l’on pourrait presque mettre en parallèle avec l’aide que Naruse a accordée à Tanaka quand elle a souhaité passer derrière la caméra. C’est la pureté du respect que l’un porte à l’autre, en dépit du statut de chacun, qui amène Fumiko à se surpasser. 

 

Maternité éternelle : Photo Masayuki Mori, Yumeji TsukiokaUne amitié qui sauve plus qu’un mariage

 

Devenu une poétesse amoureuse, le personnage de Fumiko est déjà plein d’espérances dans la première partie du long-métrage. Elle incarne un modèle important pour les jeunes générations en remettant en cause par ses propres choix les normes du foyer japonais idéal. Son mariage avec un homme médiocre n’avait que pour finalité de l’empêcher d’exprimer son potentiel. Maternité éternelle frappe fort dès le moment où son héroïne décide privilégier ses sentiments à la bienséance sociale. 

Néanmoins, le film ne s’arrête pas là. Ce qui le pousse à être l’œuvre la plus remarquable de Tanaka, c’est la tragédie de Fumiko et sa fin. Une fois Takashi Mori passé de vie à trépas, le cœur brisé de la poétesse subit la plus brutale trahison de son corps. De façon aussi lyrique que cruelle, la nature vient l’accabler là où elle avait pourtant commencé à s’émanciper auprès des hommes : du côté de sa condition féminine. Un cancer du sein qui naît en elle vient la faucher à l’aube de sa renaissance. La bataille n’est pas finie pour autant ; ni celle de l’amour ni celle du bonheur... même s’il faudra qu’elle soit sur son lit de mort pour triompher.  

 

Maternité éternelle : Photo Yumeji Tsukioka, Ryōji HayamaUn lit de mort et d’amour

 

La victoire des femmes 

Le mal qui ronge Fumiko n’est pas anodin et, en 1955, n’avait jamais connu un tel éclairage. Maternité éternelle est effectivement l’un des premiers films de l’histoire du cinéma (si ce n’est le premier) à évoquer aussi frontalement le cancer du sein. Cette maladie conduit Fumiko à être hospitalisée une grande partie du film et à subir une mastectomie. Les terribles afflictions entraînées par le cancer sont alors filmées par Tanaka avec beaucoup de soin, sans puritanisme et avec une profonde empathie et le sens de la mesure. 

Yumeji Tsukioka, dans la peau de Fumiko, resplendit alors plus que jamais devant la caméra de la réalisatrice. Bien qu’elle soit statique, confinée dans un lieu clos où elle se meurt lentement, elle investit l’espace durant ce deuxième acte avec une grande intensité. L’actrice transporte toutes ses émotions dans son personnage avec brio et confère une authenticité saisissante à son épreuve. La poétesse est alors plus tourmentée que jamais. Inquiète pour sa survie, elle craint également d’avoir perdu sa dignité de femme à cause de l’oblitération de son sein.

 

Maternité éternelle : Photo Yumeji TsukiokaL’amour et son ombre

 

La peur de la mort, la mutilation et l’hôpital sont de nouvelles prisons pour Fumiko. Plus terribles encore que le mariage dont elle revient, elles sont toutefois, en un sens, similaires. Puisqu’un des attributs les plus essentiels de la beauté féminine et de la maternité, selon les normes classiques, lui a été arraché, elle se voit incomplète et profondément atteinte dans sa condition. Tanaka filme l’agitation de son héroïne à travers les barreaux de ses fenêtres ou ceux qui barrent l’accès à la morgue. Autant de barrières qui bordent la nouvelle cage de Fumiko.

Néanmoins, la poétesse trouve une fois de plus une issue à cette terrible destinée. Une issue sans retour, certes, mais qui peut encore la pousser à se transcender au-delà de ses peurs et de sa mortalité. La clé est la même qu’à l’époque de son divorce : d’abord la poésie... puis l’amour. En purgeant ses démons dans l’art, Fumiko voit ses poèmes être publiés et obtient de nombreux admirateurs. Son talent est doucement reconnu et même si elle est toujours recluse et en proie au malheur, elle s’ouvre sans le savoir une nouvelle voie vers la liberté. 

 

Maternité éternelle : photo Yumeji TsukiokaL’oiseau en cage ne détourne jamais son regard de l’extérieur

 

Akira Ōtsuki, jeune critique littéraire, vient ainsi la rencontrer alors qu’elle est au plus mal. Bien qu’elle le repousse, ses visites insistantes réconfortent Fumiko et, surtout, la poussent à se reconquérir. Alors qu’elle est une mère divorcée, mutilée et mourante, l’admiration que lui porte Akira se change peu à peu en affection sincère. Un amour qu’il porte à la véritable Fumiko, à cette femme artiste et combattante, et qui lui seul sera digne d’elle pour ses derniers moments sur terre. 

Aux yeux d’un ordre patriarcal japonais, Fumiko n’a plus grand-chose de féminin et n’est bientôt plus qu’une ombre. Sa féminité se révèle pourtant bien immortelle lorsqu’elle passe ses dernières nuits auprès d’Akira. Elle retrouve sa coquetterie, sa joie de vivre et une jouvence secrète. Aux portes de l’au-delà, elle déclare tout à coup que ses derniers jours auront été les plus beaux de sa vie. Une fin en apothéose qu’elle ne doit qu’au fait d’avoir vécu selon ses propres envies.

Ce n’est pour elle ni d’avoir été une mère ou une épouse qui a fait d’elle ce qu’elle est, mais ses choix, son talent et sa liberté. Tanaka filme sa mort comme une tragédie pour ses proches (ses enfants en particulier) mais aussi comme un silencieux et poétique triomphe. Celui d’une femme éternelle appelée Fumiko. 

 

Maternité éternelle : Photo Yumeji TsukiokaSans regret

 

Si Maternité éternelle est d’abord un éloge à la poétesse Fumiko Nakajō et un portrait de femme extrêmement précieux du septième art, il est aussi un miracle des années 50. Une véritable anomalie féministe qui n’a pu exister que par la volonté indéfectible d’une artiste. C’est un cri de cœur sauvage, beau et tendre de la part de cette immense réalisatrice (dont il faut absolument dévorer la filmographie), terriblement en avance sur les mœurs de son temps.

Maternité éternelle est un grand film qui tend à transmettre aux futures générations les immortelles leçons apprises par une poétesse sur son déclin. Mais aussi le témoignage le plus édifiant de Kinuyo Tanaka sur sa propre nature d’artiste. Un triomphe que l’on voudrait plus commun et une immense déclaration d’humanité qu’on aimerait universelle. 

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Ded

Merveilleuse actrice d’une puissance dramatique rarement égalée. Je pense notamment à « L’intendant Sansho » et surtout le biographique « L’amour de l’actrice Sumako » (la scène finale me bouleverse et me sidère à chaque visionnage). Tous deux sous la direction de Kenji Mizoguchi qui lui a donné ses plus beaux rôles… et qui paradoxalement refusa de lui reconnaître la légitimité en tant que femme d’être réalisatrice. Contrairement à Ozu, Naruse et Kinoshita qui eux l’ont beaucoup aidée à se révéler réalisatrice talentueuse.

Léo Martin

@dahomey Avec plaisir !

dahomey

Merci pour ce très bon article !très intéressant !