Avec Les Chasses du Comte Zaroff, les pères de King Kong ont signé un classique indémodable et inventé le survival.
Depuis presque un siècle, le jeu préféré du comte Zaroff se joue et se réinvente constamment. La chasse à l'homme et la nouvelle The Most Dangerous Game (Le plus dangereux des jeux) de Richard Connell ont inspiré auteurs, scénaristes et cinéastes, qui ont repris et décliné le thème d'innombrables fois au fil du temps, sur différents supports et dans différents genres. Dès 1932, Ernest B. Schoedsack et Merian C. Cooper avaient déjà posé les bases du concept aux côtés d'Irving Pichel dans un film mythique : Les Chasses du comte Zaroff (ou La Chasse du comte Zaroff tel qu'il est sorti initialement).
Tournée pendant que les deux hommes travaillaient sur King Kong, cette histoire de traque entre un chasseur et un dangereux maniaque est restée dans l'ombre du singe géant alors que Les Chasses du comte Zaroff est une oeuvre fondatrice pour le cinéma d'horreur, qui a donné naissance à de ce qui deviendra le survival.
LES AVENTURIERS DU MONDE PERDU
Les Chasses du Comte Zaroff et King Kong sont indissociables l'un de l'autre, ne serait-ce que parce que ces deux classiques de l'âge d'or du cinéma hollywoodien sont nés grâce au talent de deux grands noms de l'industrie : Ernest B. Schoedsack et Merian C. Cooper. Tous les deux vétérans de la Première Guerre mondiale, les deux hommes étaient des explorateurs avides d'aventure, prêts à aller au bout du monde et mettre leur vie en péril pour trouver un endroit où poser leur caméra.
Après s'être rencontrés à Vienne en 1918 et à Singapour en 1922, ils s'associent au cours d'une expédition en Afrique et partent dans les montagnes de Perse, où ils filment leur premier "drame naturel" en 1925, L'exode, avant de tourner d'autres films muets dans des lieux exotiques (et dans des conditions souvent extrêmes) : Chang en 1927, réalisé au Laos et en Thaïlande, et Les Quatre Plumes blanches, dont une partie a été tournée parmi les tribus combattantes du Soudan.
Je l'aurai ce tigre, je l'aurai !
Au début des années 30, alors qu'Ernest B. Schoedsack tourne Rango dans la nature sauvage de Sumatra, Merian C. Cooper s'éloigne du cinéma et devient responsable d'une compagnie aérienne, mais délaisse ses responsabilités, préférant se consacrer à l'écriture d'un scénario auquel il réfléchit depuis quelques années : l'histoire d'un singe géant qui terrorise New York. À la recherche d'un studio pour produire son film, Cooper revient à Hollywood en 1931 et approche son ami David O. Selznick, devenu vice-président de la production à la RKO.
En 1932, Ernest B. Schoedsack rentre aux États-Unis et rejoint immédiatement Cooper à la RKO. Tandis que le producteur et réalisateur tente toujours de convaincre Selznick de produire King Kong, le duo se lance alors dans la production de son premier film parlant : l'adaptation de The Most Dangerous Game, une nouvelle de Richard Connell publiée en 1924 dans laquelle un célèbre chasseur s'échoue sur l'île d'un ancien membre de l'armée du tsar, le général Zaroff, qui organise des parties de chasse à l'homme en traquant les naufragés qu'il trouve.
Schoedsack et Cooper prévoient une production spectaculaire, mais la RKO freine leurs espoirs et leur donne un budget d'un peu plus de 200 000 dollars (l'équivalent d'environ 4 millions de nos jours) pour trois semaines de tournage. Inquiet par le fait que Schoedsack n'ait jamais tourné de film parlant, le studio envoie également Irving Pichel pour superviser les dialogues et partager le crédit avec lui. Neuf personnes disparaissent du casting et le scénariste James A. Creelman (qui travaillera aussi sur King Kong) réécrit le scénario selon les contraintes budgétaires et les exigences du studio.
Pour écourter les prises de vues le plus possible et imposer un rythme qui se ressent à l'écran, Schoedsack utilise un chronomètre pendant qu'il filme et retourne chaque prise qui dépasse les trente secondes. Le manque de budget force les réalisateurs à économiser par tous les moyens et à faire preuve d'inventivité sur plusieurs scènes en jouant avec le montage, les effets visuels ou la mise en scène.
Ainsi, la séquence du naufrage qui devait être filmée dans un réservoir avec des décors immergés est devenue une succession de plans où le bateau explose et où des marins se noient. Les bris de verre, le décor penché, les cris d'agonie des machinistes brûlés par la vapeur des chaudières et les incrustations d'images d'un requin mâchant un morceau de viande sont finalement encore plus terrifiants et sensationnels qu'une longue reconstitution.
Cette réduction des coûts forcée a certainement été infernale pour Schoedsack et Cooper, mais la courte durée (63 minutes), le rythme et l'ingéniosité qui en résultent font que leur film est toujours aussi prenant et efficace.
LA FACE CACHÉE DE KONG
Les Chasses du comte Zaroff débute avec le naufrage du bateau de Rainsford, qui trouve ensuite refuge dans le château du comte. Le film suit l'histoire de la nouvelle, à quelques exceptions près : Zaroff n'est plus un ancien général du tsar, mais un cosaque en exil ; le héros ne s'appelle plus Sanger Rainsford, mais Robert Rainsford, et des personnages ont été ajoutés au récit, notamment une femme, Eve, qui est présentée comme un enjeu entre Rainsfort et Zaroff. Séquestrée par le comte, qui veut la violer, elle s'échappe avec le chasseur et les deux rescapés tombent évidemment amoureux l'un de l'autre à mesure qu'ils s'enfuient.
L'histoire est très simple (le chasseur devient la proie dans une partie de chasse à l'homme) et, faute de temps, les personnages sont tous caractérisés comme des archétypes (le héros courageux, la gentille demoiselle en détresse, le méchant diabolique). Pourtant, le film frappe encore aujourd'hui par sa beauté et sa capacité à créer l'effroi.
Fay Wray, avant qu'elle ne soit capturée par Kong
Cette atmosphère malsaine, déjà macabre, se ressent dès le générique : la caméra montre un heurtoir représentant une créature transpercée d'une flèche qui tient une femme dans ses bras, puis une main entre occasionnellement dans le cadre pour frapper la porte au rythme d'un cor de chasse.
Cette figure du monstre impose directement l’image de la bestialité, sujet au coeur du film (et de King Kong, le heurtoir pouvant être vu comme une vision prémonitoire du singe et d'Ann Darrow) tandis que le point de vue subjectif de la caméra invite le spectateur à découvrir l'horreur qui se cache derrière l'imposante porte.
Seul survivant du naufrage, Rainsford (Joel McCrea) découvre le château de Zaroff au milieu de la végétation et de la brume. Lorsqu'il pénètre à l'intérieur, l'immense décor de la pièce qui l'écrase donne l'impression qu'il vient d'entrer dans le ventre de la bête.
Le chasseur croise alors un homme de main mutique au regard fou avant d'être accueilli par le comte Zaroff (Leslie Banks) et d'apprendre que d'autres personnages ont connu le même sort que lui : Martin (Robert Armstrong, qui sera aussi dans King Kong) et sa soeur Eve (Fay Wray).
Schoedsack maîtrise parfaitement sa mise en scène, établissant et renversant les rapports entre chasseur et proie par le cadrage, les dialogues ou l'assemblage des personnages dans les décors. Le réalisateur fait preuve d'une étonnante modernité, avec des expérimentations de gros plans et de mouvements de caméra qui continuent d'instaurer une angoisse insidieuse, mais capturent aussi l'inquiétude d'Eve ou le sadisme du comte, notamment avec ce fameux plan où la caméra plonge du haut de l'escalier où se trouve la jeune femme pour arriver en contrebas sur le visage sinistre de Zaroff, incarné par un Leslie Banks habité.
Lorsque Brainsford et Eve pénètrent dans la salle des trophées et découvrent les têtes empaillées du comte, les jeux d'ombres et de lumière entre clair-obscur et expressionnisme renforcent l'horreur de la scène et donnent un air quasi faustien au personnage de Zaroff avec sa barbiche et sa cicatrice (une blessure de guerre avait laissé Leslie Banks paralysé du côté gauche et Schoedsack a exploité cette particularité en le filmant du côté droit dans les premières scènes, puis de l'autre ou de face une fois que la chasse est ouverte).
À partir du moment où la traque commence, le film bascule brusquement. Le mystérieux et envoûtant château laisse place à une jungle poisseuse et humide où les ombres se confondent, et les confrontations en champ-contrechamp entre Zaroff et Brainsford disparaissent au profit d'un montage alterné qui suit la progression des deux personnages à travers la torpeur de la forêt tropicale.
"Viens avec moi si tu veux vivre"
Les paysages de jungle fabriqués sous la supervision du génie des effets visuels Willis O' Brien sont superbes, immergeant totalement le couple et le spectateur dans une ambiance étouffante, et Schoedsack les exploite à merveille dans ses travellings et ses plans larges.
Impressionné par les décors, qu'il espérait utiliser pour son film de singe géant, Michael C. Cooper a apporté des illustrations et des croquis à la RKO, qui l'a finalement laissé produire une bobine d'essai pour King Kong. Cooper se rendait donc sur le plateau des Chasses du comte Zaroff, donnait une perruque blonde à Fay Wray et filmait des scènes improvisées avec l'actrice et Robert Armstrong quand il pouvait. Schoedsack et Irving Pichel tournaient leur chasse à l'homme de jour, puis Cooper et son complice transformaient ces mêmes décors en Île du Crâne la nuit.
Le lien entre les deux films apparaît comme une évidence dès que Brainsford échoue sur une île où se trouve une immense jungle, mais Les Chasses du comte Zaroff n'est pas seulement le brouillon de King Kong, c'est aussi et surtout un film qui a inventé un genre à part entière.
Vous devriez vite traverser avant que le gros singe arrive
L'HOMME EST UN LOUP POUR L'HOMME
Les Chasses du comte Zaroff est un film qui marque un tournant parce qu'il est le premier à exploiter l'idée d'un homme qui en chasse d'autres pour le plaisir. Avec ce concept tout à fait original pour l'époque, le film bouscule le cinéma d'horreur et ouvre plusieurs questions sur la noirceur de l'inconscient, la sauvagerie de l'être humain ou encore la place qu'il occupe dans la nature.
Le chasseur qui se considérait comme un super prédateur n'est plus qu'une proie comme les autres et les pièges qu'il fabrique ne lui servent plus à capturer des animaux, mais à échapper à un de ses semblables. La menace est d'ailleurs personnifiée par la créature la plus redoutable qui doit : l'homme lui-même, loin des Frankenstein, Dracula et autres monstres qui se multipliaient au cinéma à cette époque.
Si sa cicatrice lui confère une apparence "monstrueuse" exacerbant son caractère pervers et sadique et que l'interprétation de Leslie Banks rappelle celle de Béla Lugosi dans la peau du vampire transylvanien, Zaroff reste un homme de chair et de sang, comme ceux qu'ils traquent, et représente donc l'expression d'un mal que tout être humain porte potentiellement en lui. Un mal qui trouve une résonance avec des peurs primitives et qui renverse tous les codes (moraux, sociaux, etc.).
En apparence, Les Chasses du comte Zaroff se présente donc comme une lutte entre deux hommes : d'un côté, Rainsford le chasseur qui se retrouve chassé, et de l'autre, le comte Zaroff. Cependant, dès les premières minutes, le film interroge le bien-fondé de la chasse et l'honneur qu'un homme peut bien en tirer quand le capitaine du navire explique à Brainsford qu’entre l’animal qui chasse pour se nourrir et l’homme qui le fait pour le plaisir, le barbare n’est peut-être pas celui que l’on croit.
Aussitôt, le chasseur balaie les arguments de son camarade en affirmant que le tigre qu'il chasse prend aussi du plaisir à se mesurer à lui et il conclut en exposant sa vision simpliste : "ce monde est divisé en deux catégories, les chasseurs et les chassés", ajoutant qu'ayant la chance d'appartenir à la première, "rien ne pourra changer cela".
Son face-à-face avec Zaroff apparaît donc comme une leçon pour son arrogance et son orgueil : l'homme n'est pas au-dessus de l'animal et n'est exempt de sauvagerie, comme le prouve son attaque finale contre le comte, qui finit dévoré par ses chiens. La chaîne alimentaire à laquelle Brainsford pensait être au sommet n'est pas une pyramide, mais un cercle en constante évolution. Au bout du compte, il ne s'agit que de survivre, à n'importe quel prix.
Et alors que le film se conclut, la porte du générique réapparaît à l'écran pour se refermer, comme pour clore cette parenthèse devenue une pierre angulaire du cinéma d'horreur et d'épouvante.
Elle n'était pas prête pour le choc
Ce qui ne devait être qu'un petit film pour la RKO est ainsi devenu une oeuvre qui a réinventé le film d'aventure et d'horreur pour créer un nouveau sous-genre. En plus de King Kong, l'héritage des Chasses du comte Zaroff a continué à vivre à travers de nombreux remakes, dès 1945 avec A Game of Death de Robert Wise, mais aussi avec une étrange suite fantastico-érotique réalisée en France, Les Week-ends maléfiques du Comte Zaroff (censurée et interdite dès sa sortie).
Depuis, ce classique du cinéma d'épouvante a influencé tous les films ayant repris le thème de la chasse à l'homme, involontairement ou non, de Délivrance à Battle Royale en passant par Hunger Games, La Traque, The Hunt ou encore Predator. En exploitant l'idée d'un homme qui chasse ses congénères, Les Chasses du comte Zaroff a ouvert la porte vers une inépuisable source de peurs et de variations cinématographiques et thématiques, qui peuvent remplacer les personnages, les décors et le contexte selon les genres, les générations et les changements, et c'est sans doute pour cette raison que la chasse ne s'arrête jamais vraiment.
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je ne l’ai jamais vu, mais il faudra que je le regarde, depuis le temps, dans le même genre, j’aimerais bien des dossiers sur chasse à l’homme, de j woo, et que la chasse commence!, avec rutger hauer.
Wow!!! C’est la première fois que je lis un article sur ce film injustement méconnu du grand public. Je ne l’avais jamais envisagé comme le premier survival, mais c’est tellement vrai 🙂