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Boogie Nights : le chef-d’œuvre sur le porno que Mark Wahlberg veut oublier

Par marvin-montes
8 février 2023
MAJ : 24 mai 2024
Boogie Nights : Photo Burt Reynolds, Mark Wahlberg, Julianne Moore, John C. Reilly, Philip Seymour Hoffman

Avec son second long-métrage Boogie Nights, PTA inaugure son amour du film choral en plongeant dans les arcanes du porno, de l'ombre à la lumière tamisée.

En 1997, Paul Thomas Anderson n'est pas encore le quasi-monstre sacré du cinéma américain que nous connaissons (et apprécions, la plupart du temps). Ex-assistant de production pour le compte de la télévision, tout juste auréolé d'une petite réputation glanée en festivals après un premier film réussi, le réalisateur prend ses ambitions à bras le corps dès l'étape suivante de sa jeune carrière. Armé d'un budget de 15 millions de dollars et d'un casting d'une rare richesse – du jeune premier Mark Wahlberg à la légende Burt Reynolds – Anderson se réapproprie avec Boogie Nights le récit-choral sans jamais avoir peur de froisser.

Et de l'aplomb, il en fallait un paquet pour s'attaquer frontalement à la structure du Rise And Fall – genre indissociable du cinéma classique américain – au travers du prisme de l'industrie pornographique. Au pays de l'oncle Sam, le rêve prend parfois des chemins détournés, et PTA ne manque pas sa cible en traitant son sujet avec le plus grand des sérieux. À sa sortie, Boogie Nights divise autant la critique qu'une industrie aussi impressionnée que méfiante devant un tel phénomène de vulgarité virtuose. 

 

Boogie Nights : photo, Julianne MooreLes Pornstars s'aiment aussi

 

Lubrique mansion

Selon Paul Thomas Anderson, l'histoire de Boogie Nights débute avec ses propres fantasmes. Fils d'Ernie Anderson, contributeur prolifique de voix off pour la chaine ABC, le futur réalisateur grandit au coeur de la vallée californienne de San Fernando, dans une maison qui voit défiler les amis célèbres de son père. Autour de lui, les symboles de l'âge d'or de la pornographie sont partout: "Il y avait ces bâtiments industriels a chaque coin de rue. Il n'y avait aucune enseigne, mais des gens entraient et sortaient toute la journée. Je devinais ce qu'ils y faisaient."

Très vite, PTA développe un intérêt prononcé pour cette curieuse industrie. Mais là où la plupart de ses camarades s'accordent sur l'aspect lubrique de la chose, Anderson s'interroge avant tout sur les dessous d'un Business si opaque qu'il en devient mystique.

Âgé de 17 ans, PTA écrit et réalise The Dirk Diggler Story, un mockumentaire de 32 minutes grandement influencé par le Spinal Tap de Rob Reiner. Le court métrage relate le quotidien d'une star du porno fictionnelle, incarnée par l'ami d'enfance du réalisateur, Michael Stein. La première pierre vers Boogie Nights est posée. Le premier véritable film d'Anderson sort en 1996, mais Double Mise est autant une satisfaction critique qu'une expérience douloureuse pour son metteur en scène, qui perd durant la production le contrôle du montage et du scénario.

 

Boogie Nights : Photo Mark WahlbergDirk Diggler Origins

 

Décidé à ne plus jamais se laisser dicter sa conduite par les studios, Paul Thomas Anderson reprend l'histoire de Dirk Diggler et en tire un sulfureux script de 185 pages, à une époque où la majeure partie des scénarios hollywoodiens s'en tiennent à 90. Dans cette version (très) étendue du court métrage originel, Eddie Adams est un employé d'une boite de nuit californienne, à la fin des années 1970. Rejeté par sa famille biologique et désoeuvré, le jeune homme semble sans avenir, mais dispose d'un don atypique: un pénis d'une taille exceptionnelle. Repéré par le producteur de films X Jack Horner, Eddie devient Dirk Diggler, acteur porno à la réussite foudroyante.

New Line Cinema s'intéresse au projet par l'intermédiaire de l'exécutif Michael De Luca, et offre à PTA un budget de 15 millions de Dollars. Pour incarner Eddie/Dirk, Anderson compte miser sur Leonardo Di Caprio. La future star choisit d'embarquer avec James Cameron sur le Titanic, mais recommande son camarade de Basketball Diaries, Mark Wahlberg, tandis que le rôle de la figure paternelle Jack est confié à Burt Reynolds. Finalement, le casting s'étoffe pour former une distribution ahurissante composée entre autres de Julianne Moore, Don Cheadle, John C Reilly ou encore Phillip Seymour Hoffman.

 

Boogie Nights : photo, Mark Wahlberg, John C. ReillyLe duo dynamique

 

Balls of fury

La première erreur, au moment d'aborder Boogie Nights, serait de voir en son sujet un élément péjoratif. Or, Paul Thomas Anderson, en véritable explorateur de la contre-culture, ne regarde jamais l'industrie de la pornographie de travers, et se garde bien d'y apposer un regard puritain ou moralisateur. Au contraire, le réalisateur s'appuie sur le contexte de son récit afin d'élever le véritable objectif de son film: celui de raconter une pure et simple histoire de famille, jonchée de qualités, de défauts, et de multiples dysfonctionnements.

Eddie est malmené dans son foyer ? C'est en Jack et son entourage – constitué de personnalités issues d'une industrie jugée déviante par le citoyen lambda – qu'il trouve l'équilibre qui lui manque et l'expression de son plein potentiel. Le rêve américain par les chemins de traverse.

L'autre sujet central de Boogie Nights, c'est évidemment l'art. Pas seulement celui présenté devant la caméra d'Anderson, mais bien l'art cinématographique au sens le plus global du terme. Car en tant que véritable admirateur (et connaisseur) de la culture porno américaine, PTA place ce cinéma qui a aussi fait son adolescence au même rang de légitimité que n'importe quelle autre itération du septième art.

Certes, l'excès et la débauche constante de cet autre monde sont toujours présents, comme l'attestent la première moitié du film et ses multiples angles de caméra surréalistes. Mais dans l'oeil du réalisateur, ce rejeton du cinéma souvent réduit au rang de support masturbatoire est tout de même animé par la réelle passion de ses faiseurs. En témoigne une scène de sexe (la plus explicite du film) quasiment immaculée entre Wahlberg et Julianne Moore, déroulée devant une audience médusée et impressionnée par la performance. L'émerveillement est partout, y compris dans un coït parfaitement exécuté. La magie du cinématographe mesdames et messieurs.

 

Boogie Nights : photo burt reynoldsTo me, that's cinema

 

Le désir de reconstitution méthodique de Paul Thomas Anderson est aussi représenté sur le plateau par la présence de Nina Hartley, véritable actrice de films pour adultes bien connue du réalisateur. En plus d'interpréter la femme du malheureux William H. Macy, Hartley endosse auprès des autres actrices le rôle de consultante en scène de sexe, allant jusqu'à faire pression sur certains comédiens pour que les ébats filmés soient non simulés (elle ne s'est pas faite que des amis). Définitivement, rien n'est laissé au hasard.

Même la présence de Wahlberg (pourtant loin d'être le premier sur la liste) dans le rôle principal revêt une portée métafilmique intéressante: avant de débuter sérieusement sa carrière d'acteur, l'ex-leader du groupe Marky Mark and The Funky Bunch était l'égérie d'une campagne promotionnelle de sous-vêtements pour la marque Calvin Klein. Placardée sur les panneaux publicitaires du pays entier, la plastique parfaite de Marky était vendue comme un objet de fantasme à destination des adolescentes américaines. La crainte de l'acteur d'être de nouveau objectifié l'amène d'ailleurs à longuement réfléchir avant d'accepter de se glisser dans la peau de Dirk Diggler.

Paul Thomas Anderson fait donc autant preuve de respect envers son sujet qu'il l'utilise pour dresser un portrait plus élargi de l'industrie du divertissement. Car Boogie Nights n'est pas qu'une plongée mystique dans la folie des coulisses de la pornographie, mais aussi un véritable Rise And Fall alternatif, qui appuie formellement son allégorie du rêve américain. La première moitié du long-métrage, chatoyante, débullée, et gonflée de séquences surréalistes (dont l'improbable générique fictif mené par Wahlberg et John C. Reilly) contraste ainsi avec la brutale décompression de la seconde partie. La couleur s'envole, l'industrie est menacée par l'émergence de la vidéo, et l'icône absolue du X s'enfonce dans la drogue et la prostitution.

 

Boogie Nights : photo, Mark WahlbergQu'est-ce qu'on fait maintenant ?

 

une clope et on s'endort

À sa sortie en 1997, Boogie Nights est un succès commercial et se mue rapidement en machine à récompense. Le film remporte en effet 21 prix à travers le monde et s'adjuge trois nominations aux oscars (pour Burt Reynolds, Julianne Moore et PTA). Le pari d'Anderson semble tenu et pourtant, plus de 25 ans plus tard, la pilule a encore du mal à passer. Au-delà de ses pures qualités cinématographiques, la réussite de Boogie Nights tient aussi à l'étrange fragilité qu'il dégage. Au moment de la mise en chantier du film, personne n'est en effet vraiment sûr de vouloir y participer. 

Mark Wahlberg, catholique accompli, est terrifié par le sujet du film en 1997, et ne semble toujours pas s'en être remis, comme il le confie en 2017 au Chicago Tribune: "J'espère que Dieu me pardonnera, parce que j'ai effectué quelques très mauvais choix de carrière. Le pire de tous étant Boogie Nights." Burt Reynolds, qui a failli en venir aux mains avec Anderson durant le tournage du film, tente de se séparer de son agent au moment même ou il récolte une nomination aux Oscars et un Golden Globe pour sa performance dans le rôle de Jack Horner. Il ne travaillera plus jamais avec PTA, et refusera poliment le rôle que celui-ci souhaite lui offrir dans Magnolia.

 

Boogie Nights : photoBon OK je prends le Golden Globe, mais plus jamais ça !

 

Alors, Boogie Nights, jalon déterminant d'une filmographie ou boulet destiné à couler des carrières ? Le temps a livré son verdict, en érigeant le deuxième film de Paul Thomas Anderson au statut d'objet culte du cinéma indépendant américain. Entre incertitude insolente et témérité scandaleuse, PTA s'ouvre avec l'histoire de Dirk Diggler les portes du statut de spécialiste du récit-choral toujours filmé sans concessions. Tout ça en déclarant sans cesse sa flamme au médium qui l'anime, sans jamais avoir besoin de le hurler face caméra, et c'est peut être ici que se situe la plus grande réussite du film.

Une vision franche en direction d'un cinéma que peu osent regarder en face, y compris tant d'années après. Et surtout, le premier joyau d'un parcours qui en compte tout de même quelques-uns.

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Neji

Une petite bombe à l’époque ce film que j’ai toujours dans ma collection en DVD.
Tellement bien réalisé il y a du rythme du son des seconds rôles mortel.

Cinégood

Un de mes films cultes.
Totalement maîtrisé malgré sa tendance à imiter Scorcese dans la mise en scène (ce qui lui a été reproché), mais qui est fait avec un tel brio qu’on lui pardonne surtout que ce n’est qu’un second film.
Burt Reynolds aussi avait détesté le film et son rôle. Ironiquement, il a remporté un Golden Globe pour celui-ci !

dams50

Dans la même période, j’ai vu ce film et « Capitaine Orgazmo », et mon cerveau a du coup la fâcheuse tendance à mélanger les deux. Je me demande d’ailleurs dans quelle mesure le second ne fait pas quelques références au 1er (par exemple, le rôle du photographe de plateau).
Et sinon, la scène où Mark Wahlberg revient tout penaud quémander pardon à Burt Reynolds sur le « God only knows » des Beach Boys est juste magnifique.

Stivostine

Un de mes films préférés……..c cosmo, il est chinois, il adore les pétards (*_*)

Kyle Reese

Une claque ce film à l’époque. Mark W est devenu complètement inintéressant depuis quelques temps.

Guizmo

Acteurs, musique, mise en scène, j’adore ce film