Films

2010, l’année du premier contact : incroyable mais vrai, ce n’est pas nul, même sans Kubrick

Par Geoffrey Fouillet
22 janvier 2023
MAJ : 24 mai 2024
2010, l'année du premier contact : photo

Si 2001 : l'odyssée de l'espace demeure au firmament, sa suite 2010, l'année du premier contact, signée Peter Hyams, ne démérite pas et c'est déjà un exploit.

Moins d'un an avant que l'Homme n'ait posé le pied sur la Lune, Stanley Kubrick propulsait déjà les spectateurs du monde entier dans les étoiles avec 2001 : l'odyssée de l'espace. Un phénomène tel que le cinéaste a été soupçonné d'avoir mis en scène l'alunissage de 1969 (voilà où se posait l'influence du bonhomme à l'époque). Alors quand une suite à son magnum opus se profile une quinzaine d'années plus tard, impossible de ne pas y voir une entreprise vouée à l'échec et surtout un effet de manche en vue de surfer sur le space opera façon Star Wars.

C'est à Peter Hyams, déjà abonné aux escapades spatiales après Outland, qu'incombe le pari fou de mener à bien cette suite, 2010, l'année du premier contact, adaptée du deuxième tome de la célèbre tétralogie d'Arthur C. Clarke. Côté casting, c'est le rendez-vous des stars : Roy ScheiderHelen Mirren ou encore John Lithgow se partagent l'affiche, de quoi assurer un minimum de visibilité et de crédit au film avant même sa sortie. Conscient du défi insensé qu'il s'est lancé, Hyams choisit ainsi de déroger aux expérimentations de son prédécesseur et, contre toute attente, s'en sort avec les honneurs.

 

2010, l'année du premier contact : photoL'espace nous avait tant manqués

 

MONOLITH IS BACK

Qu'est-ce qui est de forme rectangulaire et noir comme de l'encre ? Non, on ne parle pas des monochromes de Pierre Soulages, mais bien du monolithe extraterrestre imaginé par Kubrick et Clarke pour les besoins de 2001 : l'odyssée de l'espace. Cet étrange objet de fascination, découvert sur la Lune, puis retrouvé en orbite autour de Jupiter, continue de faire des siennes dans ce second volet. Nous voici donc neuf ans après que les astronautes Bowman et Poole, aux commandes du Discovery, aient renoncé à accomplir leur mission, compromise par HAL 9000 (vous savez, l'ordinateur de bord un peu trop rebelle).

Le professeur Heywood Floyd (Roy Scheider), directeur de la mission d'origine, embarque alors à bord du Leonov, un vaisseau russe, aux côtés de l'ingénieur du Discovery, Walter Curnow (John Lithgow), et du créateur de HAL 9000, le Dr. Chandra (Bob Balaban), afin de comprendre ce qui s'est produit et en apprendre davantage sur le fameux monolithe. Un postulat tout ce qu'il y a de plus classique au demeurant, et rien ne viendra démentir cette première impression. Exit donc la structure insolite du film de Kubrick et ses bifurcations plastiques inouïes, mais est-ce un problème ? Non, pas du tout.

 

2010, l'année du premier contact : photo, Roy Scheider"Que Kubrick nous protège !"

 

"J'avais beaucoup de questions pour Stanley, et il a été génial. Je me souviens de notre premier appel téléphonique (…) je lui ai demandé : « M. Kubrick, j'aimerai savoir si j'ai votre approbation pour réaliser 2010, l'année du premier contact ». Il a dit : « Bien sûr ! » (…) et il a continué en disant : « Assure-toi de faire ton propre film »", racontait Hyams dans une interview pour le site Filmtalk. Et il est évident que la comparaison entre les deux films tient surtout à leur mythologie commune, plus développée encore dans cette suite, qui choisit de lever le voile sur certains mystères laissés en suspens.

Pourquoi HAL 9000 a disjoncté ? Le monolithe est-il capable d'envoyer des rayons laser ? Oui, vous saurez (presque) tout et en prendrez plein les mirettes par la même occasion, Hyams s'étant entouré des plus grands, dont Syd Mead, à l'origine par exemple des designs de Blade Runner et Tron, et Richard Edlund, superviseur des effets visuels sur Star Wars et S.O.S. Fantômes notamment. Le dernier acte du film, qui voit Jupiter se métamorphoser, est à ce titre une véritable consécration du talent technique déployé. Et si le vertige métaphysique du premier volet est absent, la générosité de cette suite en matière de grand spectacle a de quoi réveiller le petit enfant avide de merveilleux qui sommeille en chacun de nous.

 

2010, l'année du premier contact : photoAccrochez-vous, ça va secouer !

 

L'EXPLORATION PARALLÈLE

Rares sont les suites qui parviennent à s'affranchir de l'aura de leur prédécesseur, surtout lorsque plusieurs années voire décennies les séparent. Au rayon des franches réussites dans le domaine, citons Blade Runner 2049 ou Doctor Sleep qui, quoi qu'on en pense, ont trouvé le juste équilibre entre le respect à l'original et la réappropriation de son héritage. 2010, l'année du premier contact répond parfaitement à cette définition, multipliant les clins d'oeil à son aîné sans jamais tomber dans la redite facile ou le discours méta (une tendance davantage d'actualité maintenant qu'à l'époque, coucou Jurassic World).

Dès le prologue, Hyams recontextualise les évènements à la façon d'un journal de bord en réutilisant des plans du film de Kubrick ainsi que le thème musical culte et anxiogène composé par György Ligeti. Une façon d'inscrire cette suite dans une continuité directe avec le premier volet pour mieux l'autoriser ensuite à s'en écarter. Et le motif du décalage, du pas de côté, est au cœur de la démarche du cinéaste, qui va ainsi légèrement déconstruire le découpage ultra-symétrique de 2001 : l'odyssée de l'espace. 

 

2010, l'année du premier contact : photo, Roy Scheider, Keir DulleaBowman n'a pas dit son dernier mot

 

Même si chaque cadre est pensé avec minutie, Hyams ne s'interdit jamais d'imprimer un caractère aléatoire à sa mise en scène, entre plans plus ou moins longs, statiques ou riches d'informations, créant une vivacité accrue à l'écran, à l'opposé de la rigueur virtuose et quasi mathématique de Kubrick. Là encore, l'idée n'est pas de faire différent par pur caprice, mais de réinvestir autrement un territoire déjà conquis. Plusieurs scènes emblématiques du film original semblent justement retrouver une seconde vie ici.

Quand le Dr. Chandra s'apprête à réactiver HAL 9000 en renfonçant chaque bloc mémoire dans son compartiment, on se rappelle alors de sa désactivation dans 2001 : l'odyssée de l'espace. De même lorsque Bowman réapparaît sous les yeux du professeur Floyd et rajeunit/vieillit d'un cut à l'autre au montage, le souvenir de la séquence finale du précédent opus s'impose à nous. Des effets de correspondances qui n'empiètent par ailleurs jamais sur le premier degré du récit, que l'on peut tout à fait apprécier indépendamment de l'original.

 

2010, l'année du premier contact : photo, Bob BalabanDans l'antre de HAL 9000

 

OBJECTIF RENOUVEAU

Que les détracteurs de Kubrick se rassurent, le style froid et austère du monsieur (même si cela se discute) n'a rien à voir avec celui d'Hyams dans cette suite sortie en pleine période amblinesque (et ça se sent !). En conservant le point de vue du professeur Floyd (Roy Scheider, dans un rôle assez similaire à celui qu'il tenait dans Les Dents de la Mer), le film s'intéresse autant à sa vie de famille qu'à son ambition professionnelle, le héros dans le cinéma de divertissement hollywoodien de l'époque étant un père aimant et un honnête travailleur (Spielberg power !).

Là où l'intériorité des personnages nous était cachée dans le premier volet, 2010, l'année du premier contact choisit de laisser ses protagonistes s'exprimer à cœur ouvert, notamment via la voix off de Floyd, certes omniprésente, mais servant toujours de balise émotionnelle pour le spectateur (rappelant le récent Ad Astra de James Gray). Alors si l'exigence kubrickienne avait effectivement le mérite de ne rien prémâcher, on ressent ici une empathie nouvelle pour cet univers et ces astronautes lancés vers l'Inconnu, ce qui était loin d'être la note d'intention de 2001 : l'odyssée de l'espace.

 

2010, l'année du premier contact : photo, Roy ScheiderChabadabada, chabadabada...

 

Pour prolonger son approche humaniste, le réalisateur se propose de modifier le contexte du roman de Clarke en y ajoutant un conflit entre les États-Unis et la Russie, avec en ligne de mire la réconciliation des deux superpuissances, symbolisant la capacité de l'Homme à oeuvrer pour le Bien envers et contre tout. Un message d'espoir que l'on retrouve disséminé à intervalles réguliers, à travers de brefs moments où Floyd se rapproche physiquement de son rival russe, comme lorsqu'il prend dans ses bras une astronaute apeurée ou devient étonnamment complice avec le commandant du Leonov, Tanya Kirbuk (Helen Mirren, dont l'accent a de quoi décrasser les tympans).

Un running gag linguistique entre l'ingénieur américain Curnow et son homologue russe éclaire également cette lente et inéluctable réconciliation. Quand le premier dit : "C'est de la tarte", le second préfère dire : "C'est du gâteau", jusqu'à ce que chacun opte pour l'expression de l'autre, les deux camps devenant ainsi indissociables. L'épilogue du film, qui voit apparaître dans le ciel deux soleils distincts, représente alors à un niveau cosmique ce qui s'est joué à un niveau intime. Cela pourrait sembler incroyablement naïf, mais que voulez-vous, la simplicité de la métaphore vient titiller nos petits cœurs d'artichaut.

 

2010, l'année du premier contact : photoLe seul monolithe qui vaille est français !

 

Prenant donc le contre-pied de 2001 : l'odyssée de l'espace, tout en perpétuant respectueusement son legs, 2010, l'année du premier contact assume d'occuper une place particulièrement ingrate, celle de succéder à l'un des plus grands chefs d'oeuvre du cinéma. En tant qu'artisan plus doué que la moyenne, du moins jusqu'au début des années 1990 (on lui doit après La Fin des temps avec Arnold Schwarzenegger, et ça fait mal), Peter Hyams propose ici un divertissement plus qu'honnête que l'on aurait tort de remiser trop vite aux oubliettes. Alors on vous laisse embarquer !

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Penfrat

Tres décu pour ma part , vu il y a bien des années et rangé au fond de ma sélective mémoire des films bof US

captp

Super article pour un film qui le mérite.
Pour moi la grosse erreur à été de vouloir l ancrer dans le contexte politique de l’époque qui n’existera plus quelques temps plus tard le rendant à peine sortie déjà hors contexte.

Eddie Felson

Comme beaucoup ici, en écho à cette critique en forme de réhabilitation, un bon souvenir et l’envie de le redécouvrir.

Ça ne casse pas Kubrick a un canard

Ok ok elle est facile !

ZakmacK

Très bon film dans mon souvenir. Merci pour cette réhabilitation !

@Ratinho34

Dans 2010 il y a des bruits dans l’espace contrairement à 2001.

Ratinho34

Ce sont des rares films dans les quels il n’y a pas de bruit dans l’espace ni d’explosions.
Absence d’air.

Faurefrc

Je l’ai vu il y a pas mal de temps et je n’en garde aucun souvenir. Faudrait que je le revois… après, c’est dur de passer derrière Kubrick

Willpinner

MERCI !!! Ce film est une bombe injustement oubliée car sortie dans l’ombre des Star Wars (dure époque pour les films de SF adultes) et dans celle de Kubrick. L’intelligence de Hyams a été de faire dans la continuité sans chercher à se prendre pour Kubrick. Comme Cameron en son temps avec Aliens n’a pas essayé de se mesurer à Scott. Pas avec le même succès pour Hyams, hélas. La casting est fantastique, la photo magnifique et les VFX d’Endlud ont très bien tenue le coup. Je milite pour la réhabilitation ce film depuis très longtemps.