On se représente rarement le cinéma français comme la patrie du genre, le royaume des monstres et des récits radicaux. C’est ignorer que le patrimoine filmique hexagonal recèle bien des joyaux noirs, dont un survival aussi implacable que radical, intitulé La Traque.
Une jeune femme, professeure d’anglais de son état, se promène en forêt. Elle fait la rencontre d’un groupe d’hommes ayant l’habitude de se réunir pour des journées de chasse au sanglier. Deux d’entre eux la violent, mais la malheureuse ne se laisse pas faire et juste après son agression, tire sur l’un d’eux. Les hommes entament alors une traque dont l’unique objet est des plus simples : retrouver la victime avant qu’elle ne puisse obtenir de l’aide et témoigner de ce qu’elle a subi.
Ce point de départ pourrait être celui d’un petit film d’horreur imaginé par Wes Craven durant les années 70, lorsque le réalisateur légendaire de Freddy était encore un jeune chien fou de l’horreur, provocant, expérimentant à tout va. À bien des égards, La Traque évoque le mariage entre La Dernière Maison sur la gauche et La Colline a des yeux, pour la place centrale qu’il donne à la violence sexuelle perpétrée par les hommes, ou encore le martyr de celles sur lesquelles elle s’abat, tout autant que l’irrésistible vertige provoqué par la poursuite carnivore d’individus lancés aux trousses d’un personnage qui n’en demandait pas tant.
Pour autant, le film de Serge Leroy n’est pas un “simple” écho d’un mouvement du cinéma horrifique venu d’outre-Atlantique. S’il appartient résolument à une certaine cartographie de l’horreur, c’est bel et bien un territoire mental français qu’il explore, et en le sublimant à travers un impeccable cauchemar, demeuré trop longtemps invisible.
Il y a les mauvais chasseurs et les très mauvais chasseurs
ÉCART DESTIN
C’est en 1975 que sort La Traque. En France, la censure est encore active, étatique et très puissante, un certain Massacre à la tronçonneuse en a fait les frais un an plus tôt. Nous sommes dans la France de Giscard, président ripoliné d’une image d’homme moderne, capable de dépoussiérer un pays qui commençait à ronronner sous un pompidolisme hérité du Général de Gaulle. Mais il ne suffit pas à des institutions de s’enorgueillir d’être dirigées par le plus jeune président de leur temps, pour qu’un pays se métamorphose. Valery Giscard d’Estaing se met en scène à la manière d’un conquérant qu’on ne qualifiera pas encore de disruptif, mais derrière ce vernis d’homme pressé, cette dernière phase des Trente Glorieuses fleure bon la tradition et le capitalisme à la papa.
C’est peut-être cette tension, qui habite l’Hexagone à divers niveaux, qui explique en partie que La Traque soit demeuré plusieurs décennies pratiquement invisible. Car le grand écart entre la représentation autosatisfaite de soi, l’image renvoyée de respectabilité et un fond de valeurs bien plus anciennes, discutables, voire franchement monstrueuses, voilà précisément l’équation qui sous-tend le long-métrage. Parce que La Traque va présenter ce paradoxe sous un jour évident, éclatant, pour ne pas dire aveuglant, il ne pouvait qu'inviter à détourner les yeux un grand public pas désireux d'être ainsi décortiqué. Il opère dès ses premiers instants un choix narratif aussi malaisant que radical.
"Bon bah ça va bien se passer"
S’il est entendu qu’on a bien affaire ici à un survival, et un survival corsé, le récit qui nous intéresse en tord ou détourne plusieurs règles usuelles. Premièrement, on ne suivra pas un groupe de personnages appelés à devenir victimes, pas même une cellule familiale réduite à sa plus simple expression, mais une unique protagoniste féminine. Inutile donc de chercher du côté du “bien”, de la chair à canon ou des victimes sacrificielles vouées à muscler le récit.
L’histoire s’intéresse d’abord aux bourreaux. Aux hommes. C’est eux que nous présente l’ouverture, un par un. Les héros, les agissant de cette histoire, ce sont bien eux, Philippe, Nimier, David, Albert, Paul Chamond, Maurois. À l’évidence, notre empathie ne leur est pas destinée, et pourtant, ils occupent dès le départ toute la place, ou presque.
Un cauchemar sans issue
LA LUTTE DES CHASSES
Car ces individus ne sont pas une banale troupe de gus se réunissant de loin en loin pour tirer un malheureux faisan. Ils forment une capsule psychosociale d’un certain état de la France, et des hommes qui la peuplent. Leurs milieux sont différents, on trouve là des notables comme les frangins Danville, de l’aspirant édile, un ancien militaire en quête de cadre, du faux type sans histoire... Une assemblée en apparence bienveillante, rigolarde et hétéroclite, mais qui s’assemble en vérité à la manière d’une meute interdépendante.
Les uns ont besoin d’être vus à la tête du groupe pour assoir leur domination, quand un autre dépend de leur bon vouloir pour améliorer sa condition, tandis que l’ex-militaire du groupe sait que son passé fait de lui un homme de main de fait. Il en va ainsi d’absolument chacun d’eux, à première vue bonhomme et souriant, en vérité pieds et poings liés à la destinée de ses pairs. C'est pourquoi quand deux des membres du groupe violent Helen Wells, avant que celle-ci ne parvienne à s'échapper en mutilant l'un de ses agresseurs, la logique évidente aux yeux de ses poursuivants est d'abord la négociation. L'enjeu est le silence de la victime. La liberté contre l'assurance de ne jamais mettre en cause aucun des membres du commando, la chute de l'un étant la chute de tous.
Pas marrant le Mariel
Mais cette équation s'avérera intenable pour Helen, qui préfère fuir et ne pas se risquer à laisser les attaquants approcher, tandis que celui de ses bourreaux auquel elle a adressé une salve de chevrotine se meurt. Une fois Paul Danville passé de vie à trépas, les cartes sont rebattues. Ces messieurs devront plaider un bien commode accident de chasse, ce qui rend la potentialité d'un témoignage - d'une accusation donc - intolérable. Et c'est peut-être ce qu'il y a de plus glaçant dans cette seconde partie du récit, qui mute rapidement vers une logique purement horrifique. Ces hommes peuvent le plus froidement du monde recycler leurs connaissances afin de chasser non pas le sanglier qu'ils étaient venus chercher, mais une femme.
C'est là où la musique de Giancarlo Chiaramello fait mouche. Présente depuis le début du film, elle semble de prime abord étrangère à cette atmosphère normande, à la représentation réaliste de ces patelins, et des liens finalement très banals de vassalisation qui unissent les différents personnages. Et quand la violence s'emballe, que la logique de dissimulation du viol puis le projet de meurtre se cristallisent, les compositions se font plus profondément ancrées dans la galaxie sonore du giallo. L'atmosphère musicale semble alors presque surréaliste, tout comme la mise en scène, imprégnée d'une fausse froideur, pave la voie vers la sidération.
Ni Angélique, ni marquise des anges
CULTURE DE MORT
Concept largement diffusé à la suite du mouvement #MeToo, la culture du viol est le sujet central de La Traque, tant le film établit, avec une froideur presque clinique, comment la société dans laquelle évoluent les personnages fait d'eux des acteurs irresponsabilisés - au sens où ils ne se considèrent jamais comme sujets agissants, potentiels coupables ou auteurs de violence - qui n'envisagent pas une seule seconde que le crime sexuel commis par l'un d'eux puisse être autre chose que tût. Et s'ils acceptent si naturellement, jusqu'au plus débonnaire, et, semble-t-il, empathique, de leurs camarades, la perspective de prendre Helen en chasse pour l'exécuter froidement, c'est parce que dans le fond, tout les a toujours préparés à cela.
Leur goût pour la traque, sa valorisation sociale, mais surtout des liens d'interdépendance exclusivement masculine, qui font de la publicité de leurs actes un motif d'opprobre et de terreur, compose une toile d'araignée mentale dont ils ne peuvent sortir. C'est dans ce terreau que naissent les racines monstrueuses qui aboutiront au climax insoutenable du métrage, celui où une professeure d'anglais agressée, puis prise en chasse, meurt tout à fait comme un cerf exténué à l'issue d'une chasse à court. La curée nous sera épargnée, mais de justesse.
Ce qui rend limpide cette démonstration, ce qui confère au récit cette puissance indiscutable, c'est d'abord le travail miraculeux accompli par l'éditeur vidéo Le Chat qui fume, sans la restauration duquel La Traque serait probablement resté une des pépites oubliées du cinéma français. Désormais disponible dans une qualité remarquable et accompagnée de quelques bonus passionnants, dont certains réalisés il y a presque cinquante ans, pour la sortie du film, la création de Leroy peut enfin révéler son venin et sa force.
Mortelle randonnée
À BOUT PORTANT
Force que le film tire évidemment de ses comédiens, les traqueurs de Mimsy Farmer symbolisant à eux seuls toute la respectabilité du cinéma français. Jugez plutôt : Jean-Pierre Marielle, Michael Lonsdale, Philippe Léotard, Paul Crauchet... Du théâtre en passant par le cinéma d'auteur, la comédie populaire ou les piliers de comptoir de la gouaille française, tout l'art hexagonal du beau jeu semble s'être donné rendez-vous. Et il y a quelque chose d'intensément contre-intuitif à voir ces artistes aimés incarner avec une perfection métronomique une bande de monstres ordinaires.
"L'espoir ? Il est parti par là !"
La banalité du mal, enfin, est le grand principe qui traverse tout le découpage de La Traque. Serge Leroy demeurera un fidèle artisan du cinéma énervé, du cinéma de quartier, du genre à la française, auquel on doit quelques créations délectables comme Légitime violence, L'Indic ou encore Attention, les enfants regardent et surtout Le Mataf. Mais ici, le cinéaste n'est pas dans cette forme de gravité récréative, voire régressive ou gentiment tordue qui préside au reste de sa carrière. Ici, sa caméra cherche perpétuellement l'épure, et l'évidence.
À aucun moment le montage ou les cadres ne viennent ajouter une quelconque emphase. Non pas que l'auteur se refuse à juger ce qui se déroule sous nos yeux, au contraire. Cette mise en scène qui jamais ne joue la carte de l'émotion pour singulariser les faits, qui cadre avec une forme de neutralité insupportable un lent dévoilement de l'horreur, sert de révélatrice. Elle rend en quelque sorte indiscutable l'abomination qui se déroule, et indiscutable sa banalité.
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« Nous ne sommes pas des gens facilement soupçonnables … »
« Cette mise en scène [ …] qui rend en quelque sorte indiscutable l’abomination qui se déroule, et indiscutable sa banalité » Voilà. Vous avez trouvé les mots juste.
Excellente analyse Mr Riaux.
Film violent, film glaçant, film puissant. Que dire de plus …
Ah si tient, d’après les statistiques 2020 du ministère de l’intérieur, les gendarmes et les policiers ont constaté en 2020 24 800 viols sur notre territoire, il y aurait donc près de trois viols commis toutes les heures en France. Voilà.
Je confirme que c’est un très bon film qui vaut le détour.
Les deux films, La traque et Le vieux fusil ont d’ailleurs plusieurs points communs : même radicalité, 2 scènes de mise à mort d’une violence insoutenable et qui marquent encore les esprits aujourd’hui, casting au top, mise en scène sèche.
Dans un genre assez proche de La traque, du moins dans le portrait au vitriol qu’il dresse d’une certaine France de l’époque, on pourrait citer également Dupont Lajoie.
Ça donne envie de tenter, je ne connais pas du tout. Vais essayer de me trouver ça.
@indy75
Tout à fait d accord, un excellent film de genre français, vraiment glaçant. Pareil pour le vieux fusil, également une vrai pépite.
@indy75 Le grand fusil , en effet très grand film.
Pas sur de l’avoir vu, ça ne me dit absolument rien.
Mais il semble avoir été d’une modernité incroyable et grande lucidité pour l’époque, fallait oser surtout avec ce cast. Même si pas plaisant, va y avoir surement du rattrapage dans l’air.
C’est à cause de ce film que j’ai violé la petite sœur d’une ex.
@lecocombremoisi
Assieds toi dessus et ferme ta bouche stp.
Pour moi le meilleur film de « genre » français (avec Le vieux fusil) même si on n’est plus dans le drame que le survival. Le revoir encore aujourd’hui est difficile, surtout la fin.