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Hurlements : la thérapie par le loup-garou selon le papa des Gremlins

Par Antoine Desrues
11 décembre 2021
MAJ : 21 mai 2024
Hurlements : Affiche us

Outre ses incroyables effets spéciaux, Hurlements est un film de loup-garou qui tire sa spécificité de son approche post-moderne et psychanalytique du genre.

Avant Quentin Tarantino, Joe Dante s'est affirmé comme un grand réalisateur post-moderne. Sa riche cinéphilie l'a amené au fil des ans à créer un cinéma du patchwork, rempli à ras bord de références ou de symboles hérités d'autres œuvres. Ce jeu de décodage et de relecture, l'auteur Frank Lafond l'a judicieusement analysé dans son livre dédié au cinéaste, qu'il qualifie d'artiste "allusionniste".

Ce n'est sans doute pas un hasard si le premier film de Joe Dante, The Movie Orgy, est un montage expérimental rassemblant des plans de publicité et de vieux films pour en tirer une charge satirique. Le raccord et la coupe ont un pouvoir particulier, qui se révèle être justement au centre de Hurlements, le film qui est parvenu (pratiquement) à lui seul, à réinventer la figure alors désuète du loup-garou.

 

Hurlements : photo, Belinda BalaskiAttention, un maquillage super bien fait !

 

Loup-phoque

Sorti au tout début de l'année 1981, soit quelque mois avant Le Loup-garou de Londres de John Landis, Hurlements prend pour postulat – assez moderne pour l'époque – de dépeindre un univers où ses personnages sont conscients de l'existence de la lycanthropie. C'est même à travers un extrait de film, tiré du Loup-garou (1941), que deux protagonistes du récit (un couple de journalistes) apprennent les effets d'une morsure de monstre.

Cette scène, caractéristique de la malice de Joe Dante, souligne l'importance de l'écran comme fenêtre vers une toile de métaphores sur la condition humaine. Après tout, le personnage principal de Hurlements n'est autre que Karen White (Dee Wallace), une journaliste et présentatrice qui travaille pour une chaîne de télévision. Elle est une figure publique, qui joue de son image pour attirer Eddie, un tueur en série qu'elle aide la police à arrêter au début du long-métrage.

 

Hurlements : photo, Dee WallaceDans la forêt, on vous entendra peut-être crier

 

En flirtant dans un premier temps avec le thriller urbain, le long-métrage nous plonge dans une ambiance poisseuse, où le danger semble pouvoir venir du moindre coin de rue. Si Hurlements devait à l'origine raconter l'invasion d'une ville par les lycanthropes, Joe Dante a gardé cette idée dans le premier acte du film, où la créature est toujours cachée par un jeu malin sur le hors-champ, comme à la belle époque de Jacques Tourneur.

Pour autant, toute la démarche de son metteur en scène est d'interroger la relation entre le monstre et son image ; ce qui relève, en somme, de la monstration. Pour ce faire, Eddie attire Karen dans un sex-shop, où il se transforme dans l'ombre face à un film pornographique. Joe Dante lui-même explique que cette séquence prend la forme d'un viol par procuration, qui mène d'ailleurs son héroïne à subir un traumatisme tel qu'elle en oublie l'événement. La note d'intention du réalisateur ne peut être plus claire : l'image est un instrument.

 

Hurlements : photo, Dee Wallace#BalanceTonLoup

 

Or, dès le titre de Hurlements, qui apparaît en brisant l'écran, Dante ramène le loup-garou à une figure du fantastique façonnée par le cinéma. Là où le vampire, ou même la créature de Frankenstein ont un passif littéraire important, le lycanthrope a défini une grande partie de son imagerie et de son folklore via le septième art. Ce n'est d'ailleurs pas anodin si le cinéaste s'amuse à donner à ses personnages les noms de réalisateurs de classiques du genre (à l'instar du Dr. George Waggner, nommé ainsi en hommage au créateur du film de 1941 cité plus tôt).

La mise en scène sert ainsi d'intermédiaire entre le spectateur et le monstre. Si Joe Dante a d'abord envisagé de faire de sa grande scène de métamorphose un plan-séquence, les limites de la technologie l'ont poussé dans une autre direction, où chaque coupe et chaque raccord dévoilent une nouvelle micro-évolution du corps.

 

HurlementsUn sacré loup-bard

 

Et cela semble totalement en accord avec le propos du film : Hurlements est une œuvre du défeuillage, oserait-on même dire du strip-tease, comme le souligne sa dimension ouvertement sexuelle. Son montage est constitué de multiples couches, qui amènent par l'assemblage des plans à la monstration totale de sa créature, à une jouissance par le voyeurisme et par la matérialisation de nos peurs les plus enfouies.

Cette dimension ouvertement méta n'empêche jamais le film d'avoir pour priorité l'immersion de son spectateur. A ce sujet, il est difficile d'aborder Hurlements sans évoquer ses effets spéciaux proprement révolutionnaires. Si le légendaire Rick Baker a quitté la production en cours de route pour aller travailler sur Le Loup-garou de Londres, son apprenti Rob Bottin a pris la relève, et a créé parmi les prothèses les plus impressionnantes de l'histoire du septième art. Grâce au succès de Hurlements, cet artiste talentueux a eu l'opportunité dès l'année suivante de se transcender, en accompagnant le mythique The Thing de John Carpenter.

 

Hurlements : photo, Christopher StoneUn film gloup-ton

 

Veloup-té d'images

Mais alors, qu'apporte cette relecture post-moderne du loup-garou ? Dès la scène d'introduction du film, où le Dr. Waggner s'exprime à la télévision, Joe Dante renvoie son monstre à une dimension psychiatrique. Puisque ses personnages comprennent le lycanthrope, il est aisé pour le métrage de le ramener à sa force d'évocation, celle d'une humanité qui disparaît derrière ses pulsions animales.

Pour reprendre les termes de Freud, Hurlements s'amuse à faire de ses loups-garous des êtres tragiques, dont le "surmoi" (cette loi intérieure issue des interdictions parentales) se voit dépassé par le "ça" ("la partie la plus obscure, la plus impénétrable de notre personnalité. [Lieu de] Chaos, marmite pleine d'émotions bouillonnantes.")

 

Hurlements : photoMerci Rob Bottin !

 

Or, il est passionnant de voir dans ce rapport à l'interdit l'une des données fondamentales du cinéma de Joe Dante. Des règles transgressées de Gremlins au quartier pavillonnaire des Banlieusards, filmé comme une cocotte-minute au bord de l'implosion, le réalisateur se passionne pour des personnages qui répondent sans réfléchir à leurs pulsions. Sa caméra se lance ainsi dans un maelström cinétique, qui trouve une partie de son inspiration dans l'une de ses références centrales : les dessins animés de Chuck Jones.

Mais la véritable idée de génie de Hurlements, c'est de coupler cet aspect psychanalytique à un contexte particulier, que l'on doit au scénariste John Sayles, comparse de Dante avec lequel ce dernier avait travaillé sur Piranhas. Suite à son amnésie, Karen accepte, sur les conseils du Dr. Waggner, d'aller se ressourcer avec son mari à la Colonie, un camp isolé où les patients du médecin travaillent sur leurs problèmes. Bien évidemment, le lieu s'avère être un repère de loups-garous, qui en ont assez de se cacher au reste du monde.

 

Hurlements : photo, Dick MillerDick Miller, toujours aussi réjouissant à voir

 

Ainsi, Hurlements approfondit son rapport à l'horreur par ce changement total d'ambiance, qui renvoie bien vite le film aux sociétés alternatives, et au traumatisme des sectes américaines qui ont tant scarifié le pays depuis les années 60. Non sans ironie, Dante démontre qu'en cherchant à repenser la vie en communauté, ces groupes ont surtout laissé réémerger les plus bas instincts de l'être humain, le plus souvent dans des élans de violence terrifiants. L'une des meilleures séquences du film, qui se déroule chez un libraire spécialisé dans l'occulte (et incarné par le toujours génial Dick Miller) fait justement référence aux passions morbides de la famille Manson.

C'est pour cette raison que le goût pour la relecture de Joe Dante est aussi important. En se réappropriant une figure laissée à l'abandon, et en la mixant dans un melting-pot d'images, Hurlements éclot grâce à sa dimension politique et satirique premièrement insoupçonnée, qui ne cesse d'ailleurs de rendre son récit actuel.

 

Hurlements : photo, Dee WallaceDroit à l'image

 

Si le cinéaste s'est toujours assumé comme un grand fan de L'Invasion des profanateurs de sépultures, il a passé sa carrière à en transposer le sens de la paranoïa. Au-delà de la présence évidente de Kevin McCarthy (le héros du film de Don Siegel) en producteur de télé cynique, Dante s'amuse ici à reproduire le regard-caméra dérangeant de son modèle, celui même qui a donné l'impression aux spectateurs que la menace sortait de l'écran.

Dans son dernier plan, Hurlements s'attarde sur le personnage de Marsha, loup-garou que l'on retrouve dans un bar, à commander un steak saignant en jetant son regard sur nous. La violence est toujours là, tapie dans l'ombre, prête à fondre sur nous. Dante nous prend simplement à parti, de sorte à déployer un éternel recommencement, qui fait de son film de lycanthrope un chef-d’œuvre de la série B toujours aussi immortel.

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JR

@M.X.
Complètement, l’épisode d’X files etait top (comme toute la première saison d’ailleurs)

@Flash
Merci,ca fait des années que je traîne dessus… (en même temps, je ne suis pas scénariste et c’est une put*in de montagne que d’écrire)
L’idée etant de reprendre des thèmes très King (Ça, la nuit déchirée, peur bleue) dans le Périgord… On s’était amusé a faire une sorte de moodbord/teaser un week-end https://youtu.be/Rcb6YUzLN8Q

@Ray
J’ai beaucoup aimé Teddy (bien plus que l’énorme mauvaise blague qu’est Titane, mais c’est un autre sujet). Juste déçu que le film s’achève quand l’histoire commence vraiment (la fête), j’aurais voulu plus, mais le risque etait sans doute de risquer du kitch (et manquer de moyens)

Kyle Reese

Revu il y a peu car ce film découvert tard sur C+ à la belle époque m’avait traumatisé et je voulais le revoir par nostalgie après tout ce temps.
C’était glauque, surtout le début dans les bas fond, c’était chaud, un petit coté sexy, les transformations étaient incroyables et c’était d’un sombre. Donc évidement en tant qu’ados à l’époque ça ne pouvait que me plaire. Mon film de loup garou préféré. Je n’ai jamais trop aimé Le loup garou de Londres à cause de sa tonalité particulière.

Donc revu et … bah ça a quand même vieillit. Heureusement que le scénario tient bien la route et les acteurs jouent bien mais l’age des SFX se voient beaucoup maintenant. Les transformations ont maintenant un coté vintage qui reste chouette mais ça reste plan, plan niveau caméra, pas le choix à l’époque. Je trouve qu’il y avait plus de dynamisme dans la mise en scène des transformations dans The Thing qui lui ne vieillit pas d’un poil.
Par contre la fin est toujours aussi bouleversante, Il y en a peu de fin aussi fortes que celle-ci qui me déchire le cœur. J’aurai donné l’oscar à Dee Wallace rien que pour sa dernière scène.
Et c’est là que je me dit qu’un remake fait avec amour comme pour Evil Dead par ex pourrait être intéressant.

Pas vu Peur bleu mais adoré la nouvelle de King évidement.
J’aime bien les 3 premiers Underworld, question Loup garou ces films sont très généreux.
Le Loup garou de Dracula est en effet magnifique, enfin tout le film est magnifique.
Et Les enfants loups est absolument superbe, un pur chef d’œuvre en effet.

Aoooouhhhhhhh !

Mx

oui, il faudrait que je mate la trilogie ginger snaps, d’autant que les deux suites ont recueillis des critiques plutôt positives, mais quand je pense à loup-garou, je pense à des trucs un peu z genre my best friend werewolf avec nina dobrev, red moon, sylverhyde, cursed, de wes craven, skinwalkers et ses garous pas top, faudrait que je vois bad moon, d’eric red, par contre!!

Mais la liste est faible, pour les amateurs, mad movies a créer deux dossiers spécial loup-garou, (mad movies 88, et mad movies 224), et j’ai toujours eu un petit faible pour l’épisode métamorphoses, de x-files, très classique, mais bien mis en scène!!!

Flash

JR en effet on a été biberonné aux mêmes programmes.
La malédiction du loup garou bien que peu connu était pas mal du tout.
Bien aimé Dog Soldier et surtout Wolfman dans sa version longue , quand à peur bleue, en effet c’est un navet, mais il y avait cette sale trogne de Gary Busey et puis l’affiche est magnifique.
J’espère que tu parviendras au bout de ton scénario.

Ray Peterson

Tous ces commentaires en bas me réchauffe le coeur!
A quand un nouveau bon film de loup-garou ? Ok, y a eu « The Wolf of Snow Follow » qui était pas tout à fait réussi pour moi et la tentative alléchante de « Teddy » qui m’a laissé mich mich.
Par contre en terme de transformation maquillage j’adore la version de Coppola sur Dracula qui dure pas longtemps certes mais qui reste sublime.

Dans un autre genre (style même, mais est-ce vraiment du loup-garou d’ailleurs ?), il y a le formidable Ame & Yuki de Okami Komodo en animation.

Dee Wallace Stone dans The Howling reste mimi jusqu’au bout!

Amrik

La trilogie Ginger Snaps fait aussi honneur à ce genre peu répandu. Après, a peu prés d’accord sur les films cités dans les commentaires.
Pas trop aimé les loups-garous dans la saga Underworld et pas vu la saga Twilight 🙂

JR

@Glowy, il me semble l’avoir découverte sur Babylone (1991,voir des extraits de films d’horreur dans une émission jeunesse, c’était cool).
Pour la série, pas canal hélas… Mais diffusée plus tard en deuxième partie de soirée le jeudi soir, pré « jeudi de l’angoisse » (si ma mémoire est bonne)

Mx

Jr, je suis pareil que toi, écrivant divers nouvelles (sf, fantastique, horreur, cyber-punk), et trainant très souvent sur le site d’ecran large, et adorant les loups-garous depuis ma tendre enfance, que j’ai toujours trouvé bien plus fascinant que les vampires et autres zombies, mais le constat est dramatique, les lycans sont sous-représentés, et quand ils apparaissent, sont souvent desservis par des péloches de seconde zone aux faibles moyens, et surtout avec des scénars inexistants!!!

Je connais bien tous les films que tu as cité, en effet, j’adore la nuit déchirée, mais le film ne peut se classer dans la catégorie « films de loups-garous », et oui peur bleue est en effet une madeleine de proust des années 80, qui vaut plus pour ses acteurs et son ambiance délicieusement rétro que pour le gros poilu en titre, pas crédible pour un poi, HAHA!!!

J’attends la prochaine prod del toro, qui peut être intéressante à plus d’un titre, mais les scénars sont souvent trop faibles et trop référentiels, howl, oui moyen, quoi, série b du samedi soir, mais dans le même esprit, je lui préfère largement dog soldiers, en attendant dog soldiers part 2, que devrait réaliser l’ami marshall!!!!

Glowy

@JR « Peur Bleue » la nouvelle est effectivement géniale quant au film j’adore (avec tous ses défauts) avec Gary Busey en tonton bourru. Ça fait longtemps que je n’ai pas revu « Hurlements » tout comme le « Loup-Garou de Londres » qui m’avait traumatisé étant gosse avec sa transformation douloureuse. Un extrait avait été diffusé dans l’émission cinéma de Jacques Martin le dimanche matin…. sous vos applaudissements. Quant à la malédiction du Loup-Garou c’était diffusé sur Canal à l’époque, j’aimais beaucoup aussi mais je n’ai jamais vu la fin de l’histoire d’Eric Cord…

JR

Et Peur Bleue, le film est naze bien qu’une madeleine de Proust, mais la nouvelle de King est géniale.