Bien avant Le Seigneur des anneaux, Peter Jackson s'est amusé à réaliser Forgotten Silver, un documentaire virtuose et fondamental dans sa filmographie.
Que les choses soient claires : si vous n'avez jamais vu ou entendu parler de Forgotten Silver, vous feriez mieux d’arrêter immédiatement la lecture de cet article pour découvrir ce bijou avec une innocence nécessaire à son appréciation. Car si le film de Peter Jackson est aujourd'hui considéré comme l'un des fleurons du "documenteur", c'est en grande partie parce qu'un nombre conséquent de spectateurs, et même de professionnels du cinéma, est tombé dans le panneau de son histoire rocambolesque, et presque trop belle pour être vraie.
Avec une sobriété somme toute assez désarmante, le réalisateur néo-zélandais des Feebles et de Braindead apparaît dans le jardin d'une amie de ses parents. Il explique alors que celle-ci lui a proposé de récupérer de vieilles bobines 35mm stockées dans son garage depuis des années. Et ce que Jackson ne pouvait pas savoir, c'est qu'il allait tomber sur une véritable mine d'or, à savoir les films supposément perdus d'un cinéaste visionnaire du début du XXe siècle : Colin McKenzie.
Le Retour d'un roi
À bien y regarder, Forgotten Silver est avant tout l'histoire d'une belle revanche. Alors qu'il sort du succès de ses premiers films, réalisés avec peu de moyens, Peter Jackson a l'opportunité de se diriger vers Hollywood pour y réaliser Créatures célestes, un drame basé sur une affaire criminelle connue dans son pays natal. Son succès d'estime ouvre non seulement certaines portes au réalisateur, mais il y trouve l'opportunité d'imposer aux majors la délocalisation de ses productions suivantes (à savoir Fantômes contre fantômes et une certaine trilogie basée sur les romans de J.R.R. Tolkien) en Nouvelle-Zélande, afin d'y installer le nouveau et important pôle du septième art que l'île mérite depuis tant d'années.
À travers ces choix de carrière déterminants, Jackson a donc affiché sa fierté culturelle, d'autant plus primordiale à ses yeux face au mépris qu'a souvent pu subir la Nouvelle-Zélande par rapport à sa place dans l'histoire. Et alors que le carton plein du Seigneur des anneaux a fait du pays le nouveau territoire privilégié des blockbusters (à l'instar des suites d'Avatar), la réussite de Peter Jackson en est d'autant plus belle lorsqu'on se tourne vers son expérimentation télévisuelle, réalisée entre Créatures célestes et Fantômes contre fantômes en 1995.
Apparaissant eux-mêmes avec un sérieux papal, Jackson et son producteur Costa Botes mettent toutes les chances de leur côté pour donner l'impression de délivrer un documentaire en bonne et due forme. Voix off limpide, musique ambiante efficace, archives faussement restaurées et interventions de grands noms de l'industrie (dont Harvey Weinstein, avec qui Jackson venait de travailler sur Créatures célestes)...
Forgotten Silver ne traîne pas pour enchaîner les prouesses de Colin McKenzie, qui a eu la bonne idée de développer sa propre caméra quelques années à peine après le brevet des frères Lumière, et ce dès l'adolescence. Comme le jeune ingénieur a utilisé le mécanisme d'une bicyclette qu'il devait conduire, le film nous explique qu'il est également par définition le créateur du premier travelling de l'histoire du cinéma.
À partir de là, la malice du moyen métrage se construit sur une amusante surenchère. En mêlant l'ingéniosité de McKenzie aux aléas de l'histoire, Forgotten Silver dépeint son génie de fiction comme un grand oublié, alors même que ses expérimentations lui ont permis de créer bien avant tout le monde le premier film parlant, le premier film en couleurs et même la première caméra cachée. Si Jackson se délecte des anecdotes qu'il façonne, et dont l'improbabilité ne cesse de grossir (McKenzie a fini lié à la mafia et au régime soviétique), son film évite cependant toute forme de cynisme. Au contraire même, le documenteur est tout entier dédié à sa passion pour le cinéma, qui se traduit par sa tendresse et celle de ses divers intervenants, accordées à ce héros d'une autre dimension.
Il y a aussi des films... alimentaires
En damant ainsi le pion à Thomas Edison, aux frères Lumière et à D.W. Griffith, le protagoniste de Forgotten Silver rend hommage aux pionniers du septième art, ceux qui ont aidé à en façonner la technique et la grammaire. La légèreté affichée du film s'accorde d'ailleurs avec une certaine réalité historique, où des trouvailles fondamentales se sont faites au travers d'heureux accidents. Un peu à la manière de la pellicule grippée de Georges Méliès, qui a permis à ce dernier de découvrir le jump cut, McKenzie devient a posteriori un visionnaire grâce aux erreurs humaines injectées dans son œuvre.
De cette façon, les images d'archive façonnées par Peter Jackson acquièrent une touchante humanité, au point même de se révéler particulièrement puissantes lorsque McKenzie est tué sur un champ de bataille de la guerre d'Espagne, et que la caméra capte ses derniers instants. Jackson choisit de faire de son héros une figure tragique, qui n'a jamais eu l’opportunité de mener à bien la plupart de ses projets, à commencer par son adaptation fantasmatique et ambitieuse de Salomé, épisode biblique retranscrit avec de nombreux costumes, décors et figurants, avant même les premiers exploits de Cecil B. DeMille.
Salomé, l'un des meilleurs "faux" films jamais créés ?
Mensonges et vidéos (mais pas de sexe)
Ainsi, deux jours après la première diffusion de Forgotten Silver sur la chaîne TVNZ 1 en 1995, son équipe créative révèle qu'il s'agit d'un canular, ce qui ne manque pas d'engendrer quelques réactions disproportionnées, comme des lettres d'insultes, voire des menaces de mort. Alors que certains universitaires se ridiculisent en faisant croire qu'ils connaissent le travail de Colin McKenzie, Peter Jackson est le premier à s'étonner du succès de son dispositif.
Pourtant, en plus de parfaitement refléter l'expression "plus c'est gros, mieux ça passe", son documenteur a pour lui une très grande force : on a envie d'y croire. On a envie de croire à cette redécouverte tardive d'un grand nom oublié. On a envie de croire à cette réécriture de l'histoire, et on a envie de croire à ce qu'elle représente sur le pouvoir du septième art.
D'un autre côté, la prouesse inattendue de Jackson s'intègre parfaitement au cœur des années 90, décennie charnière où le cinéma et la télévision s'interrogent plus que jamais sur la lecture des images et leur manipulation. Alors que le revival du found-footage s'apprête à frapper avec Le Projet Blair Witch en 1999, Forgotten Silver s'avère comparable aux Documents Interdits de Jean-Teddy Filippe, série de courts-métrages diffusés sur Arte, et dont la dimension fictionnelle a là aussi été révélée a posteriori. Et que dire du célèbre documentaire Opération Lune (2002), dans lequel le cinéaste William Karel a, comme Jackson, profité de la présence de personnalités publiques pour donner du crédit au tissu de mensonges qu'il a imaginé.
En somme, si Forgotten Silver incite à se méfier de la sacro-sainte vérité de l'image et de ses commentaires, il est aussi un film fascinant sur la mémoire du passé, qui nous rappelle que l'histoire est toujours écrite par les vainqueurs. Si les universités ont décidé de retenir une poignée de noms comme les frères Lumière ou Georges Méliès pour donner corps aux premières années du septième art, on sait pertinemment qu'une grande partie de la production cinématographique de l'époque a été perdue, notamment à cause du recyclage de la pellicule. De cette manière, le moyen métrage est avant tout une œuvre magistrale sur le hors-champ, et sur tous ces Colin McKenzie délaissés.
En réalité, derrière l'exercice de style malin qu'offre Jackson se cache une note d'intention on ne peut plus claire sur son cinéma, introduisant ses obsessions envers le pouvoir de l'imaginaire et les capacités des technologies de captation du réel. Forgotten Silver fantasme la restauration de l’œuvre de McKenzie, tout comme il emploie sa fiction pour offrir un nouveau point de vue sur une mémoire du monde inscrite dans le marbre. Le cinéma de l'auteur aide avant tout à revisiter, à offrir des images et du son sur des expériences fondatrices (comme la lecture du Seigneur des anneaux), à rétablir la vérité, même dans la mort (Lovely Bones), ou à replonger dans un passé que l'on aurait juré à tout jamais muet et sans couleurs (Pour les soldats tombés).
C'est autre chose que le Snyder Cut, quand même
À ce titre, il est même assez magnifique de voir le futur réalisateur du Seigneur des anneaux donner un sens aventureux à cette fausse proposition d'archéologie du cinéma. Puisque Colin McKenzie a fini par abandonner les décors de Salomé, construits dans le fin fond de la forêt néo-zélandaise, Jackson se filme, lampe torche à la main, en train de visiter ce temple manufacturé qu'il a retrouvé.
Avant d'y tourner l'odyssée de Frodon et de ses amis, le cinéaste utilise les paysages enchanteurs de son île natale pour saluer la préservation et la restauration des films. Tel un Indiana Jones cinéphile, il y retrouve d'ailleurs les bobines supposément perdues de Salomé, que leur auteur avait décidé de cacher symboliquement dans ce lieu. Une idée merveilleuse, qui souligne à elle seule le talent dramaturgique de Jackson, et sa manière d'amener avec vigueur la fiction dans un réel bien plus morne.
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Qu’est ce que j’aimerai voir ce monsieur nous faire une version de Conan la barbare… Un espece de seigneur des anneaux ultra gore ! Faudrait peut-etre lui souffler l’idée a l’oreille.
Mera, C’est l’heure de t’abonner
à chaque fois que Ecran Large propose un article réellement intéressant : payant ?