Films

Planète interdite : le premier blockbuster de science-fiction, qui inventa Star Wars et Alien

Par Simon Riaux
10 juillet 2021
MAJ : 21 mai 2024
Planète interdite : affiche américaine

Fascinant et en avance sur son temps, il fut une réussite telle qu'elle rendit possible Star Wars, Alien et beaucoup d'autres. Embarquez pour Planète Interdite.

Aux confins de la galaxie, un équipage se pose sur une planète censée accueillir une colonie installée quelques années plus tôt. Mais il ne trouvera que deux survivants, un robot trop serviable pour être honnête, et les vestiges d'une mystérieuse civilisation disparue. Difficile de ne pas voir comment dès 1956, on retrouve la matrice qui accouchera, quelques décennies plus tard, de chefs d'oeuvres révérés de la science-fiction. Si Planète Interdite est une inspiration majeure, ce n'est pas seulement en raison de son synopsis, aussi évocateur soit-il.

Le long-métrage, qui ose quantité d'audaces pour son époque et expérimente à tour de bras, a traversé le temps bien mieux que beaucoup de productions de science-fiction de la même période, et c'est presque intact qu'il nous parvient, tant il a traversé les épreuves du temps avec grâce. L'occasion de redécouvrir, quasiment 70 ans après sa sortie, le formidable geste qui rendit possible l'avènement d'un genre jusqu'alors cantonné au mépris des studios et aux microbudgets.

 

afficheCes robots, qui font rien que voler les femmes des mâles blancs terriens.

 

DANS UNE GALAXIE LOINTAINE, PAS SI LOINTAINE

George Lucas a révolutionné le cinéma populaire à grand spectacle, en faisant entrer d'un coup, d'un seul, le space opera dans la pop culture, avec une évidence et une intensité si forte que dès 1977, Star Wars : Episode IV - Un nouvel espoir devenait un classique instantané et un phénomène de société. Mais pour les vieux briscards de la science-fiction, la géniale création de Lucas ne venait manifestement pas de nulle part. Nombreux furent les lecteurs à repérer les emprunts au héros des Chroniques de Mars, John Carter. Mais l'épopée, entre séances d'écarquillage de pupilles, rappelle dès ses premières séquences sur Tatooïne, une tout autre oeuvre.

Dans Planète Interdite, l'équipage emmené par Leslie Nielsen débarque sur une planète mystérieuse au beau milieu d'une étendue désertique et ne tarde pas à y déployer divers moyens de communication, et aussi de transport. La direction artistique imaginée par Cedric Gibbons et Arthur Lonergan nous parvient grâce au filmage, doux, presque candide, du réalisateur Fred M. Wilcox. Il faut dire que l'ancien assistant-réalisateur a précédemment oeuvré pour la franchise canine Lassie, et que le technicien compétent est très loin d'être un théoricien de la science-fiction. Ainsi, quand il aborde ces espaces démentiels, son approche consiste à demeurer aussi simple, "naturel" que possible, afin d'accréditer l'idée que tous ses personnages évoluent dans une normalité de SF palpable.

 

photoUn mélange de techniques en forme d'invitation au rêve

 

Le rendu évoque instantanément l'épure de Lucas durant la première demi-heure d'Un Nouvel Espoir. Les occurrences vont se multiplier, jusqu'à ce que le doute ne soit plus permis. Certes, les soldats de Planète Interdite ne possèdent pas de Speeder pour traverser les plaines jusqu'à la résidence du professeur Morbius, mais l'image de leur véhicule fendant l'air dans un somptueux plan d'ensemble est clairement à l'origine de l'image emblématique de Luke accélérant en direction de Mos Esley.

Puis, sitôt qu'apparaît Robby le Robot, c'est tout un pan du design de La Guerre des Étoiles qui fait sens. Le ton docte de C3PO, sa rigidité duveteuse... Mais aussi les formes et mouvements de tous les autres droïdes qu'on croisera dans la trilogie originale, dont l'apparence, les textures, bips ou cliquetis semblent autant de déclinaisons de ce génial personnage secondaire. Robby est si révolutionnaire pour l'époque, qu'il semble une performance artistique et technique si incroyable qu'il deviendra quasiment l'unique argument promotionnel du film, comme en témoignent les affiches du métrage, opportunément mensongères quant au récit qui attend le spectateur.

 

photo, Jackie Kelly, Leslie NielsenUne séquence quasiment reprise à l'identique par Mario Bava

 

FINANCE-FICTION

Mais si Planète Interdite est en mesure de marquer au fer rouge son public, d'embraser l'imagination de toute une génération (et de demeurer encore aujourd'hui un grand spectacle par endroits merveilleux), c'est parce que le film marque une rupture avec la pratique hollywoodienne de son époque. Il est le premier film à ne pas envisager le genre comme un piège à demeurés que des techniciens sans inspiration ni goût pour ces univers sont priés d'emballer pour un budget ridicule. Au contraire, le producteur Nicholas Nayfack, lui-même neveu de pontes de la MGM, qui parvient à monter l'opération, est convaincu qu'aligner les  ambitions du genre sur les moyens que peuvent lui fournir les grands studios sera rémunérateur.

Les matte-paintings sont alors une technique tout sauf révolutionnaire, peindre des décors pour simuler de vastes étendues ou des perspectives impossibles étant pratiqué depuis belle lurette. Mais ceux du film de Wilcox seront plus complexes, plus grands, plus fins. Si bien qu'ils sont encore aujourd'hui de véritables leçons, certes désuètes, mais porteuses d'une poésie unique. Louis et Bebe Barron, pionniers des arrangements électroniques, vont tout simplement révolutionner la notion même de bande originale, puisqu'ils vont livrer la première partition de film intégralement électronique.

 

photoUn droïde qui influencera jusqu'à un certain Dr Who...

 

À son écoute, le choc est tel que pendant des années, il paraîtra impensable d'accompagner la science-fiction avec autre chose que ces nappes sonores électroniques, qui deviendront progressivement leurs propres caricatures. On trouvera d'ailleurs chez Tim Burton et Ridley Scott respectivement le délire pastiche et la sublimation de cette partition, dans Mars Attacks ! et surtout dans Alien, le huitième passager. À l'écoute, la partition de Jerry Goldsmith est bien différente, et quoique froidement anxiogène, plus mélodieuse. Mais on retrouve bien dans le premier épisode des mésaventures culinaires du xénomorphe cette angoisse sourde, accompagnée de quantité de petits décalages engendrant un sentiment de vide puissant, vertigineux.

 

photo, Anne Francis, Leslie NielsenY a-t-il un film pour sauver Leslie ?

 

PSYCHO-PROMETHEUS

À y regarder de plus près, la mystérieuse civilisation Krell, qui se révélera au centre de l'intrigue, mais aussi de la symbolique du récit, a de quoi évoquer le premier chapitre de la saga Alien. Avec ses ruines cyclopéennes, ses secrets technologiques qui transforment instantanément l'homme en vermisseau, on est là dans un terreau voisin de celui des Ingénieurs.

Toujours dans cette logique, le mal qui ronge le malheureux Morbius en fait bien une sorte de victime allégorique d'un mal Alien, enfoui en son propre sein, prêt à jaillir de ses entrailles. Cette idée est là aussi un réceptacle formidable pour l'imagination des spectateurs, et trace une ligne claire assez évidente entre Planète InterditeLa Planète des vampires de Mario Bava et le chef-d'oeuvre xénomorphe.

Peut-être plus encore que ce ventre fécond qui aura autorisé et démultiplié les aspirations sciences fictionnelles d'auteurs en devenir, Planète Interdite doit son succès à son approche de la psychologie des personnages, se positionnant à la fois comme une oeuvre férocement de son époque, et une création qui s'efforce de regarder au-delà de son temps. L'écriture du personnage d'Anne Francis est certes très naïve, mais elle permet de mettre en exergue la prédation exercée par la plupart des membres d'équipage à son endroit. Baisers volés et autres manipulations entretenant l'idée d'une certaine sottise féminine, tout en validant l'attitude sexiste à la limite de la brutalité des hommes, sont à l'époque un ingrédient du tout venant hollywoodien. 

 

photoDes décors toujours fascinants

 

Mais Fred M. Wilcox, en déplaçant cette situation de drague plus que limite dans le décor inquiétant d'une planète aussi louche qu'inconnue, exacerbe la dimension problématique, ou absurde, traitant le sujet avec bien plus de hauteur et de perspective que nombre de productions des années 50. Il en va de même pour les démons du Docteur Morbius, qui font de ce scientifique aux aspirations pour le moins glaçantes (quel rôle réserve-t-il vraiment à sa fille unique, dans l'Eden de pacotille qu'il a créé ?), un prolongement bienvenu des théories de Freud et Jung. Cette approche d'une personnalité torturée, qui va finalement affronter nos héros par le biais littéral d'une projection mentale, place le film à la pointe de son temps, dans une position résolument moderne.

Moderne, mais suffisamment ancrée dans la culture classique pour demeurer évocatrice. Les amateurs de théâtre reconnaîtront immédiatement la structure et la mécanique de La Tempête de Shakespeare, tandis que les amateurs de poésie auront l'impression de fouler Le Paradis Perdu de Milton, retranscrit dans un paysage de soucoupes volantes. Puissance inspirante, modernité de l'écriture et permanence des influences, ce trio fait de l'aventureux Planète Interdite non seulement un classique difficilement démodable, mais également une épopée dans laquelle on peut se replonger indéfiniment, sans jamais se reposer exclusivement sur la nostalgie.

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Darkgoku

Sais le film que j’ai vu le plus. Côté effets spéciaux j’ai trouvé bien fait pour l’époque et même maintenant. Je voudrais bien qu’il le repasse au cinéma sur grand écran ça doit être super et je serai un des premiers a allé le revoir avec des amis.

Brosdabid

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Mushu

Quel film incroyable, je trouve qu il a très bien vieilli et je le regarde toujours avec autant de plaisir… Un Grand classique qui trône dans mon coeur.

L'autre

Un classique que tout amateur de sf se doit d’avoir vu. Ma première vision gamin m’avait terrifié ! C’est bien qu’ Ecran Large remette en lumière des grands classiques qui sont à mon avis méconnu des jeunes générations…

Bob

Un film qui reste une source d’émerveillement et un objet totalement fascinant pour n’importe quel cinéphile.
Classique absolu.

Brosdabid

enfant, j’ai eu peur de ce monstre invisible, autant que pour Alien en étant cette fois ci adolescent
Ç est plutôt cette franchise qui me vient à l esprit

Yamcha

Difficile pour moi de voir Leslie Nielsen sans penser à ses rôles de potache !

Kyle Reese

J’aime ces petites piqures de rappel car pas sur de l’avoir vu .ou alors il y a tellement longtemps .. je sais pour un fan de SF c’est une hérésie ! Va falloir que je remédie à ça.

Pi

Ça reste toujours un film assez fascinant je trouve. Ses effets spéciaux, notamment les matte paintings et les incrustations sont superbes. Les décors sont cyclopéens et l’ambiance sonore à base de glitchs et de sons électroniques est très avant-gardiste.
Le robot est un des plus beaux du cinéma de science-fiction.
Le scénario est assez classique mais l’histoire est assez plan plan. Et le traitement du seul personnage féminin fait grincer des dents surtout vu comment les autres personnages se comportent par rapport à elle. Une ingénue que les mâles du vaisseau, notamment sont capitaine doit impérativement sauver.
Néanmoins c’est un film qui vieillit très bien et ça reste une référence du genre.
Très beau visuellement.

Flash

C’est peut être le premier film de science fiction que j’ai vu, j’avais une dizaine d’années.
Complètement fasciné par ce que je voyais sur l’écran.