De Sang-Froid : l'adaptation sidérante du chef d'œuvre de Capote renaît en Blu-ray

Simon Riaux | 9 mai 2021
Simon Riaux | 9 mai 2021

De Sang-froid, adaptation du texte éponyme de Truman Capote, nous revient enfin via une édition à la hauteur du film, éditée par Wild Side. 

Accompagné de critiques laudatives à sa sortie, transposition d’un roman légendaire, le long-métrage mis en scène par Richard Brooks s’est progressivement estompé de la mémoire collective. Un effacement facilité par les années, mais aussi le désir d’Hollywood de capitaliser de nouveau sur le fait divers et sur la figure de l’artiste qui façonna sa prospérité. 

D’où la production quasi-simultanée de Capote et Infamous, qui ne privèrent pas de s’inspirer intensément de leur prédécesseur, lui portant un peu plus ombrage. Il était donc plus que temps de profiter d’une version remasterisée, accompagnée de glorieux bonus. 

 

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PASSÉ DÉCOMPOSÉ 

Pour saisir ce qui fait la puissance du film, il faut revenir un instant au texte et au crime qui l’ont précédé. En 1959, les quatre membres d’une famille du Kansas sont assassinés, dans ce qui ressemble fort à un crime crapuleux ayant pris des proportions absurdes. Le romancier et chroniqueur mondain Truman Capote se passionne pour l’affaire et décide d’en suivre les développements. L’évènement le bouleverse tant que l’artiste en viendra à nouer une relation complexe avec l’un des deux meurtriers, avant de transformer son reportage en un texte, qui deviendra fondamental. 

Mélange de journalisme, de reconstitution, de fiction et de confession intime, De Sang-froid est un choc littéraire retentissant, qui donnera naissance à ce qu’on appelle aujourd’hui le “true crime”, sous-genre policier particulièrement vendeur, décliné également en fiction audiovisuelle (on ne compte plus les documentaires ou thriller hyper-réalistes consacrés à divers tueurs en séries ou affaires défrayant la chronique sur les plateformes de SVoD). 

Le succès est tel que l’opportunité d’adapter la tragédie en film de cinéma semble évidente. Mais alors qu’Hollywood espère tenir là de quoi se payer un grand film édifiant, de quoi réunir stars et paillettes pour que toute l’industrie se donne rendez-vous, mais c’est un tout autre type de projet qui se monte finalement. Le cinéaste Richard Brooks souhaite adapter De Sang-Froid, et il se lance sitôt les deux coupables exécutés, en 1965, dans un projet d’adaptation aussi risqué qu’ambitieux. 

 

photo, I Robert Blake, John ForsythePlusieurs plans inoubliables

 

AU COEUR DES TÉNÈBRES 

Brooks n’est pas un débutant. Si dans la décennie qui suivra, les jeunes et brillants loups du Nouvel Hollywood contribueront à faire pâlir son étoile, à la fin des années 60, on lui doit déjà au moins deux chefs d’œuvresLa Chatte sur un toit brûlant et Elmer Gantry le charlatan, deux plongées dans les vies de personnalités torturées, aux accomplissements stylistiques passablement délirants. Mais avec De Sang-Froid, il va prendre le contre-pied de son époque, aussi bien que des attentes des studios. 

En optant pour le noir et blanc, au grand dam de ses producteurs, il assume de prendre le public à rebrousse-poil, à une époque où le surgissement de la couleur est synonyme de modernité de spectacle, et in fine de motivation pour se payer un ticket. Un choix d’autant plus radical que la photographie de Conrad L. Hall n’émule pas les codes du film noir, qui fit deux décennies plus tôt la gloire d’Hollywood. Bien loin de ses effets de style, l’approche lumineuse assèche l’image, comme si chaleur, humanité et bienveillance s’étaient retirées du monde. 

 

photo, I Robert Blake, Scott WilsonRobert Blake et un certain Scott Wilson qu'on retrouvera... dans Walking Dead

 

Paradoxalement et de manière assez géniale, au fur et à mesure que l’intrigue se resserre, donnant à comprendre tant ce qui s’est joué entre les deux meurtriers que la nature exacte de leurs exactions, le dispositif plastique du film engendre un sentiment d’hyper-réalité. Un sentiment encore rehaussé par le montage de Peter Zinner, qui, en refusant la linéarité, suit le pouls intérieur de ses protagonistes. Et lorsque dans son ultime ligne droite, la stylisation prend peu à peu le pas, l'effet ressenti se fait alors proprement vertigineux.

Mais le plus intéressant, c’est peut-être le rapport qu’entretient la démarche du cinéaste, avec celle du romancier. Truman Capote a failli être emporté par l’intensité de son investigation, son empathie pour l’un des deux coupables. Et comme pour reproduire cette connexion dangereuse avec une réalité explosive, Brooks va investir le fait divers. 

Il tourne sur les lieux des meurtres, fait jouer leurs propres rôles à plusieurs des personnes ayant côtoyé l’affaire... un mélange des genres aussi peu hollywoodien que remuant, qui décuple encore l’impact de De Sang-Froid. Brooks va également se permettre, dans le dernier tiers du récit, en auscultant avec une infinie précision les ressorts de tension homo-érotique qui unissent ses personnages. Personnages qui lui permettront aussi, alors que Blake observe son complice emmené à l’échafaud, de laisser poindre une prise de position claire contre la peine de mort, comme un écho éclatant, qui évoquerait la puissance d’un autre texte, Le Dernier jour d’un condamné de Hugo. 

 

photo, I Robert BlakeQuand la lumière se retire du monde...

 

BONUS SIDE

Comme l’éditeur Wildside nous y a habitués depuis quelque temps, on est là face à un écrin éditorialement nickel, tant il aborde tous les aspects fondamentaux du film, de sa conception à son analyse. Cette dernière est laissée au très grand Patrick Brion, qui peut, au gré d’un bonus de 39 minutes, revenir en détail sur quantité d’aspects du métrage, en particulier sa genèse et également le module consacré à la partition de Quincy Jones, tant la musique demeure souvent oubliée quand il est question d’aborder la fabrication des films. 

Le livret qui accompagne cette édition, écrit par Philippe Garnier, est une formidable réussite, qui revient sur les difficultés de production de De Sang-Froid, qui fila pas mal de sueurs aux responsables de la Columbia, effrayés par les orientations esthétiques et la radicalité du projet. Loin de l’hagiographie facile d’une œuvre de rupture devenue un classique, le texte revient avec énormément de clarté sur les particularités de cette proposition qui demeure aujourd’hui encore, terriblement singulière. 

 

photo, I Robert BlakeEt le pire est à venir...

 

Visuellement, on a affaire au même remaster 4K que celui utilisé par Criterion en 2015, et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il fait le café. Les amateurs de noir et blanc seront tout particulièrement comblés, tant le travail sur leur profondeur, sur le piqué et sur la finesse des nuances de blanc et de gris est de première qualité. Mais on conseille également à ceux qui voudraient se frotter un peu à une des créations les plus abouties en la matière de tenter l’expérience.

Tant par la modernité de son ton que par l’excellence technique de la présente édition, De Sang-Froid pourrait bien écarquiller quelques pupilles. 

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commentaires
Pat Rick
10/05/2021 à 20:37

Un grand roman et un grand film.

Ray peterson
09/05/2021 à 21:38

Chef d'oeuvre du très très grand Richard Brooks à ranger aux cotés des Professionnels, Deadline USA, Blackboard Jungle ou encore Elmer Gantry. Comme ce dernier une édition bluray somptueuse merci Wilde Side!!!!!

warriors
09/05/2021 à 18:56

une pure merveille , La Restauration, en 4K est magnifique pour un grand chef d'oeuvre .

Gugusse 0
09/05/2021 à 13:03

Un film magistral. La photo est très belle et Robert Blake est fantastique. Amis cinéphiles foncez.

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