Alors que l’écologie occupe un espace croissant dans le débat public, il est temps de (re)découvrir ce film visionnaire, réalisé par un des grands artisans de l’ombre de la science-fiction. En effet, Silent Running, imaginé et réalisé par Douglas Trumbull, demeure un récit à l’influence profonde sur le genre, ainsi qu’une éclatante performance technique.
Dans le futur, la faune et la flore ont disparu de la surface de la Terre, ravagée par l’humanité. Le botaniste Freeman Lowell travaille à bord du transporteur spatial Valley Forge et veille sur les derniers échantillons de vie préservée de la désolation en surface. Quand les autorités lui signalent la fin de sa mission et la destruction prochaine des serres dont il a la garde, il se rebelle.
GET READY TO TRUMBULL !
Quand on évoque 2001 : l'odyssée de l'espace, Star trek, Rencontres du troisième type, Blade Runner ou encore The Tree of Life, on pense immédiatement à Stanley Kubrick, Robert Wise, Steven Spielberg, Ridley Scott et Terrence Malick. Pourtant, il est un artisan qui relie tous ces longs-métrages, un artiste devenu réalisateur, et dont l’œuvre a bouleversé en profondeur les techniques de prise de vue, les effets spéciaux et bien d’autres choses encore. Tout commence en 1968, quand un certain Stanley Kubrick remarque les travaux révolutionnaires de Douglas Trumbull en collaboration avec la NASA.
Ni une ni deux, il l’embauche pour concevoir les effets visuels de 2001 l’odyssée de l’espace. Deux ans de travail acharné, qui aboutiront à un chef-d’œuvre, lequel bouleverse durablement la représentation du vide intersidéral au cinéma. Au final, le technicien élaborera diverses méthodes particulièrement innovantes, qui vont constituer le socle de ses travaux futurs.
Inventeur du Showscan (système dopant luminosité et profondeur de champ, il fut principalement utilisé dans les parcs d’attractions), il fut aussi l’un des expérimentateurs et parrain du HFR. Si le bide de Gemini Man n’a pas accéléré l’adoption de cette technologie, ses travaux demeurent une source d’inspiration et de transformation pour l’ensemble de l’industrie hollywoodienne. Le créateur et inventeur a notamment reçu un Oscar d'honneur en 2012, célébrant l'ensemble de sa carrière et les nombreuses trouvailles que lui doit un secteur d'activité qui demeure, en première instance, une illusion, un effet spécial.
Mais Trumbull ne comptait pas rester un Géo Trouvetout du 7e Art et nourrissait ses propres ambitions de metteur en scène. Elles se concrétiseront dès 1972 avec Silent Running. Sa collaboration avec Kubrick l’a laissé avec quelques concepts inutilisés et plusieurs idées de scènes stimulantes, dont une dérive spatiale au cœur des anneaux de Saturne. Et cela tombe bien, car à l’orée des seventies, Hollywood est en pleine réinvention.
Au moins, il reste aux humains leurs petites voitures
SPACE BRICOLEUR
Les studios ont perdu la flamme. Budget colossal après budget colossal, les recettes de leurs grosses productions s’amenuisent. La machine s’est emballée sans que personne ne comprenne comment lui faire retrouver des proportions gérables. Mais les succès coup sur coup de Bonnie et Clyde et d’Easy Rider laissent entrevoir à l’industrie un chemin de traverse : confier aux auteurs des projets peu coûteux et audacieux, capables d’attirer un public qui a changé. La guerre du Vietnam, les assassinats des frangins Kennedy, de Martin Luther King, le Watergate, ont engendré un vent de défiance et de révolte puissant.
Dans ce contexte, les créateurs et leurs visions critiques sont, soudain, en odeur de sainteté et on leur donne rapidement les clefs du bolide hollywoodien pour en refaire le plein. C’est à ce moment qu’Universal lance la production de cinq longs-métrages, tous expérimentaux, dont les réalisateurs auront le final cut (fait rarissime à Hollywood). Douglas Trumbull parvient à en être et se trouve en bonne compagnie, puisque l'opération accouchera de Taking off, The Last movie, L'homme sans frontière, ainsi qu'American Graffiti, deuxième réalisation d'un certain... George Lucas.
Les ambitions visuelles de son Silent Running sont importantes, pour ne pas dire colossales, mais l'artiste possède un immense savoir-faire en la matière, déborde d'idées et sait qu'il pourra proposer des performances visuelles remarquables pour un coût très compétitif. Son métrage coûtera finalement un million et trois cent mille dollars, mais le résultat a de quoi laisser bouche bée tous les amateurs de défi technologique et d'effets visuels.
Ainsi, les maquettes et l'ensemble des séquences spatiales bénéficient d'un rendu exceptionnel, encore fréquemment impressionnant aujourd'hui. Car l'artiste ne sait pas seulement comment construire et assembler des images cosmiques, il a acquis une expérience précieuse, qui fait de lui un chef d'orchestre accompli pour ce projet. Il comprend parfaitement quels angles employer, quels objectifs sélectionnés comment éclairer et quelles perspectives travailler pour tromper l'oeil du spectateur. Presque cinquante ans après la sortie du film, il est frappant de constater combien il supporte les outrages du temps, et demeure visuellement cohérent.
Un design qui a fait ses preuves
MATRICE RELOADED
Une réussite qui n'est pas due à une débauche de moyens, mais bien un sens de la débrouille admirable. Le réalisateur recrute ainsi des étudiants d'université branchés cinoche pour l'aider à construire ses maquettes, ce qui n'avait rien d'une sinécure, puisque celle du Valley Forge mesurait pas moins de sept mètres de long, et nécessita les pièces détachées de 700 modèles réduits de tanks. Son design à la fois élégant et fonctionnel vous dit quelque chose ? Une poignée d'années plus tard, quelques plans des maquettes seront réutilisés dans la série culte Battlestar Galactica en guise de vaisseaux agricoles. Le remake du début des années 2000 les reproduira partiellement, assurant la traversée à travers les décennies de cette invention stellaire.
La guerre contre les Cylons ne sera pas la seule influence notable de cette oeuvre à part. Rob Grant, le créateur de la série azimutée Red Dwarf n'a jamais caché s'être inspiré de la conception des décors, mais aussi de la curieuse étrangeté de certaines séquences, ou des bizarreries engendrées par l'économie de moyens, les accentuant pour créer de la drôlerie dans sa sitcom diffusée par la BBC. De même, on peut se demander si le décor fantasmagorique de The Fountain de Darren Aronofsky ne doit pas beaucoup à la vision de ces gigantesques serres, ou à la manière d'un prêtre baba cool égaré, Freeman arrose et les plantes et cajole les animaux durant les premiers instants du film.
Chewbacca n'est pas prêt de passer la vitesse lumière
Mais pour bien saisir la force évocatrice comme influenceuse de Silent Running, il faut se pencher sur ses trois droïdes qui accompagnent le solitaire Freeman Lowell. Figures pathétiques, tragi-comiques, elles rappellent instantanément R2D2 et dans une moindre mesure le héros de Wall-E. Formidables vecteurs d'émotions, ils ne sont jamais directement humanisés, et c'est précisément ce qui fait leur force.
Créatures artificielles sur lesquelles le héros plaque ses affects, elles font également office de transfert émotionnel pour le spectateur, qui frissonnera quand l'un deux "meurt" lors d'une sortie hors du vaisseau-mère, et sentira toute la cruauté de leur nature artificielle lors des derniers instants du récit, alors que le protagoniste, désespéré, mime une partie de cartes avec eux. Cette vision désenchantée de la figure du robot, totem de la SF, est symptomatique du regard critique et déconstructeur du Nouvel Hollywood. Une perspective qui fait du film, encore de nos jours, une réflexion passionnante sur l'humanité et ses errements.
NATURATOR : DARK FATE
À bien y regarder Silent Running n'a rien d'une innocente fable écolo, qui aurait la noble, mais naïve intention de mettre en garde, comme le fera quelques mois après elle Soleil vert. Sur le papier, les deux films narrent une révolte, et celle de Freeman a tout pour nous émouvoir, alors que se profile une catastrophe climatique d'une ampleur difficilement concevable il y a presque un demi-siècle. Dans son déroulé comme la symbolique qu'il déploie, le scénario a tout de l'autopsie désespérée d'une civilisation non seulement indigne de la nature qui l'a engendrée, mais tout simplement incapable de la protéger, quand bien même elle s'y essaie.
Quand le protagoniste en vient à assassiner un des membres de l'équipage, au milieu de son cosmique jardin botanique, difficile de ne pas penser aux transgressions qui ont éclaboussé le jardin d'Eden, aux crimes mythiques qui nourrissent l'Ancien Testament. Freeman n'est pas tout à fait Caïn, mais le meurtre qu'il comment le marque, et ce n'est évidemment pas un hasard si la nature qu'il tente de préserver dépérit progressivement, malgré la fuite folle qu'il engage pour éviter sa destruction. On se dit bien sûr que l'assassinat y est pour quelque chose, et que cette terre sur laquelle le sang a été versé est désormais impropre à soutenir le vivant. Mais le constat que nous impose l'intrigue est à la fois pire et beaucoup plus simple.
Rien de tel qu'un petit apéro avec les potos robots
Si la nature se meurt, c'est tout bêtement parce qu'en voulant fuir l'humanité sacrilège, Freeman la prive de la lumière du soleil, désormais trop éloigné pour assurer la photosynthèse. Notre héros sacrificiel, en voulant soustraire le Valley Forge à l'incurie des humains, a signé sa perte, par pure ignorance. Terrible idée que d'ériger en gardien des derniers restes de la Planète Bleue un homme finalement incapable de comprendre les conditions indispensables à sa survie. Certes, dans un dernier geste spectaculaire, définitif, il assurera un sauvetage affligé, confiant à son dernier robot endommagé la tâche d'entretenir à travers le temps et l'espace ce vivarium dément.
Ce regard désenchanté, critique, qui n'entrevoit l'avenir que comme une apocalypse au sens premier du terme (une révélation) est typique du Nouvel Hollywood, qui fit de la déconstruction des mythologies américaines son premier carburant. Il est frappant de voir combien le film embrasse dans un premier temps une sorte d'idéal écolo, voire franchement hippie, pour narrer dans un second mouvement son échec patenté, l'isolement dans lequel il conduit celui qu'il incarne, et combien il ne permet même pas de sauver symboliquement le genre humain.
L'interprétation de Bruce Dern est à ce titre exemplaire. Puisant dans ses traumas personnels (l'acteur avait perdu sa fille quelques années plus tôt), il compose un botaniste tantôt lunaire, tantôt éteint, claudiquant derrière son destin, dont le sourire affable et les cheveux longs ne dissimulent jamais l'insondable tristesse.
Cette radicalité dans le discours prend aujourd'hui tout son sens, et au-delà de son inventivité technique, de sa maestria visuelle et de l'émotion que convoque son principal interprète, c'est bien le sentiment d'assister, avec quasiment 50 ans de retard, à l'oraison funèbre de l'humanité, qui confère aujourd'hui à Silent Running toute sa puissance.
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Je viens de regarder Silent Hill après avoir lu cet article. J’ai beaucoup aimé ! Même si la mise en scène a vieilli, le fond reste d’actualité ce qui en fait un film fort. La patte émotionnelle avec les petits robots m’a touchée également.
Et sur les conseils de Souleater84 en commentaires, j’ai aussi regardé Demon Seed, Soleil Vert, THX que je n’avais jamais vu. J’ai même fini avec Brainstrom de Douglas Trumbull avec Christopher Walken et Natalie Wood ! Du « Black Mirror » avant l’heure, je recommande pour les amateurs.
Et la musique de Joan Baez, belle à pleurer.
Des films de SF sérieux de la fin du XXème siècle, il y en a peu et Silent Running est de ceux-là. De plus, c’est un film qui parle d’écologie (et ce bien avant Dune). Bien sûr, au niveau scénario, c’est parfois faible, mais les serres spatiales et surtout les petits droïdes sont bluffants. C’est pour moi, un film qui mérite d’être connu au même titre que Génération Protéus (Demon Seed), Mondwest , THX1138, Soleil Vert (Green Soylent) ou Capricorn One… Ces film qui innovaient dans les SFX ne comptaient pas sur les CGI et des explosions en Dolby pour épater les spectateurs. A la différence des films des années de la Guerre Froide, il y avait de la matière et plus de cet anticommunisme primaire et paranoïaque assez ridicule.
Je ne veux pas spoiler mais le plan final est d’une tristesse.
à l’époque Cimino qui se lance dans le métier comme scénariste..
J’ai vu ce film étant enfant…ce devait être en 1980 et j’avais 5 ans…j’ai fait un cauchemar cette nuit là. Je me souviens parfaitement de ces 3 robots, et de la solitude que je ressentais à l’époque en voyant le derneir robot sur place donner de l’eau aux plantes…souvenirs.
Merci Ecran large pour cet article:)
je l’ai vu il y a bien 10 ans, visuellement cela est tres daté, affeusement vieilli, mais çà meriterait un remake pour les jeunes generations car le theme est d’actualité oh que ouir
Très bon film assez atypique en effet mais j’ai toujours eu du mal avec le personnage de Bruce Dern pour ses actes pas très jojos ^^