De Hérédité à Midsommar : comment Ari Aster est passé des ténèbres à la lumière

Simon Riaux | 15 juillet 2019 - MAJ : 16/07/2019 15:55
Simon Riaux | 15 juillet 2019 - MAJ : 16/07/2019 15:55

Avec HéréditéAri Aster s’est instantanément taillé une place à part dans le paysage cinématographique américain. Midsommar vient la renforcer d’éclatante manière dès le 31 juillet 2019 au cinéma.

Avec son récit familial névrotique virant au cauchemar surnaturelHérédité, le premier long-métrage d’Ari Aster, adoptait une palette graphique somme toute plutôt classique. Il y générait la peur par des mécaniques de claustration, d’enfermement, une descente vertigineuse vers des ténèbres insondable. La maîtrise du jeune cinéaste impressionnait, mais la recette qu’il convoque avec son deuxième film est bien différente.

Se déroulant presque intégralement en Suède, alors qu’un soleil écrasant règne en maître de jour comme de nuit, Midsommar se lance l’improbable défi de nous offrir une plongée dans la terreur qui s’affranchit des codes traditionnels de l’aventure ténébreuse, afin de sacrifier ses héros sur un autel étincelant. Comment Ari Aster a-t-il emballé un récit si fondamentalement différent d’Heredité, une sorte de décalque contraire, tout en maintenant un si grand niveau de cohérence entre ses deux œuvres ?

ATTENTION PETITS SPOILERS

 

 

LE RÉEL COMME PUZZLE

Le cadre classique de la descente aux enfers, tel qu'on le retrouve dans Hérédité, est celui d'un assombrissement du monde. L'univers se contracte pour ne plus former qu'un tout cohérent, implacable, auquel le ou les personnages ne peuvent échapper, en cela qu'il écrase toute alternative. C'est le principe actif du climax tétanisant du premier film d'Ari Aster, dont le héros adolescent constate de bien cruelle manière que le domicile familial s'est métamorphosé en un territoire surréel, illimité et affamé.

Midsommar s'amuse à retourner complètement ce dispositif. L'intrigue s'ouvre dans une sombre opacité, alors que Dani (Florence Pugh) et Christian (Jack Reynor) sont sur le point de se séparer. Au coeur de l'hiver, la première est percutée par un drame terrible, qui pousse le second à différer la rupture, allant jusqu'à inviter celle qu'il n'aime plus à l'accompagner en Suède : avec des amis étudiants et dans le cadre de leurs études,  il doit rencontrer une ancienne communauté païenne. Cette dernière pratique tous les 90 ans un rite de solstice exceptionnel, que les jeunes gens comptent documenter.

 

photoUn portail vers une renaissance ?

 

Sitôt la mauvaise troupe arrivée en Suède, c'est une révolution totale qui s'opère. La photographie de Pawel Pogorzelski (déjà à l'oeuvre sur Hérédité) s'affole et embrasse la surréaliste luminescence des lieux. Le découpage ralentit, les plans gagnent en ampleur, la géographie éclate. Comme le note l'odieux personnage de Will Poulter balayé par un trip aux champotes, il sera désormais inutile de tenter de se repérer ; toute échelle de valeurs, notion d'espace ou de temps se voit progressivement abolie. Plutôt qu'un concept dont on ne peut s'échapper, le film vire à la matière aveuglante, un puzzle dont chaque pièce diffracte le réel et le soumet à interprétation.

 

photoBestialité et sexualité se mêlent avec une inquiétante aisance

 

JE L'AIME EN GORE

Nombreux sont les spectateurs marqués par la scène centrale de Hérédité, pivot émotionnel de l'oeuvre, qui y inscrit le motif du visage traumatisé. Ce motif est toujours présent, voire amplifié dans Midsommar. Dès les premières minutes du récit et le trauma originel qui s'abat sur Dani, le spectateur croise quelques faces frappantes, visages convulsionnés et crânes souffrants. On se dit alors que le cinéaste tient là une petite obsession qui le travaille, comme il l'a récemment expliqué à BloodyDisgusting. Sentiment confirmé lorsque Dani et Christian assistent à une scène ultra-violente, qui impose Aster comme un maître absolu de la gestion de l'espace et du gore clinique.

 

photoUn spectacle un peu particulier

 

Lorsque les os se brisent et que les organes se déchirent devant sa caméra, c'est avec un art de la rupture et un sens de la disruption qui sidèrent parfaitement. Mais le passage invraisemblablement brutal qui retourne le film sur son axe n'a pas uniquement pour but d'assommer le spectateur, pas plus qu'il ne le maintient durablement dans un état d'angoisse. Avec cette séquence sanglante, le réalisateur va s'amuser à retourner nos valeurs et nos inquiétudes. Ce n'est d'ailleurs pas pour rien que dans le dernier tiers de l'histoire, cette scène sera régulièrement revisitée, déformée, amplifiée, au gré des songes ou hallucinations de Dani.

Au gré de cette métamorphose morale, de l'héroïne, l'évènement qu'elle a perçu comme une irruption de la folie dans un monde dont elle tentait envers et contre tout de maintenir la cohérence, fait office de révélateur. Dans son esprit inquiet, tout se rejoue à l'envers, les chairs se referment, les blessures cicatrisent et les souvenirs se mélangent. Soudain, la fulgurance gore et traumatisante qui nous a laissés bouche bée revêt une signification nouvelle : elle pourrait bien laver le monde de sa démence.

 

photo, Florence PughFlorence Pugh, vue dans The Young Lady et The Little Drummer Girl

 

L'INDIVIDU CONTRE LE COLLECTIF

Si Midsommar est un bien une création cauchemardesque, c'est aussi, surtout, le récit d'une émancipation flamboyante. Ce que découvre Dani, après des mois d'une relation stérile avec un homme qui ne la comprend, c'est la puissance du collectif. Et Ari Aster de se livrer à un jeu de massacre cruel vis-à-vis du fondement de la culture anglo-saxonne, à savoir la notion d'individualisme. A ce titre, ce n'est pas un hasard si le personnage sympathique, mais pleutre qu'interprète Jack Reynor se prénomme Christian : il cristallise jusque dans cette labellisation la conception spirituelle et philosophique qui fait de l'individu l'unité de mesure du monde, un reflet à l'image de dieu, porteur pour lui-même d'une part de divin.

Cette conception, le cinéaste se propose de la pulvériser avec une joie contagieuse, proposant au contraire un modèle du collectif, celui de cette communauté païenne qui n'envisage la transcendance qu'à travers un continuum célébrant ses membres. Pour les malheureux héros venus visiter cette Suède faussement idyllique, le choc est total, la compromission absolue et le voyage sans retour. Parce que Midsommar est bien plus qu'un tract ultra-violent contre l'occident moderne, il s'amuse à brouiller les pistes lors de séquences formidablement ironiques.

 

photoEt bon appétit bien sûr !

 

Un portique évoque à la fois la secte Moon et le ventre que les pèlerins "neufs" traversent pour atteindre de remuantes festivités ; un ours se fait créature de conte, organe reproducteur géant, puis marionnette virile ; et un concours de danse caricature puis annule les clichés de nos concours post-modernes. Tout dans le film est objet de détournement, de sens caché, de sarcasmes tour à tour lumineux puis mordants. En témoigne la richesse délirante de l'image, qui dissimule partout et tout le temps des messages, des peintures rupestres, comme si les protagonistes évoluaient à travers le story-board de leur funeste voyage.

 

photo, Ari AsterLe réalisateur Ari Aster sur le plateau de Midsommar

 

FEU SACRÉ

Comme dans Hérédité, le réalisateur confronte une femme (hier Toni Collette, aujourd'hui Florence Pugh) à une structure essentiellement masculine qui, malgré elle, ne peut que l'écraser. Mais ici, Midsommar prend le chemin inverse, préférant l'illumination sauvage au monstrueux grand-guignol. Si retournement il y a, c'est non seulement par un jeu de bascule thématique, mais aussi par une véritable mise à feu filmique.

Non seulement Pawel Pogorzelski livre ici un travail splendide, mais Ari Aster ne se contente pas de citer The Wicker ManLes Diables ou La Nuit des maléfices : il en livre une réinterprétation enlevée. Grâce à ses plans ultra-composés, sa mise à nu (littérale) des personnages, son art de la métaphore, et la lumière irréelle qui irrigue la moindre image du film, il nous amène leur héritage sur un plateau, tout en repensant radicalement leur signification. Ainsi, d'un songe abominable, le métrage mute progressivement vers un feu de joie, un fondu au blanc bouleversant, offrant au spectateur une transe à nulle autre pareille.

Ceci est un article publié dans le cadre d'un partenariat. Mais c'est quoi un partenariat Ecran Large ?

 

Affiche

 

commentaires

sylvinception
16/07/2019 à 11:45

totalement d'accord avec le com de Stivostine...

Stivostine
15/07/2019 à 20:15

"Dossiers Films" sorti trop tôt

ploplo
15/07/2019 à 20:06

Ari Ester a fait un pacte avec le diable ou il lui a piqué toutes ses recettes.

banban
15/07/2019 à 17:46

@K la quasi-absence (ou absence tout court ?) de jumpscare c'est justement tout l’intérêt du cinéma de Ari Aster et ça fait du bien !

Geoffrey Crété - Rédaction
15/07/2019 à 15:50

@K.

Pas de mécanique de jumpscare ici, la peur et l'angoisse passe par d'autres procédés !

K.
15/07/2019 à 15:08

Peur de me spoiler avec la critique mais je voulais demander s'il y avait des jump scares dans ce film Ecranlarge ?

Je supporte pas trop ces saloperies au ciné alors bon...

Greg
15/07/2019 à 13:40

Tout cela donne diablement envie, mais je crains que ma fragilité chronique devant le gore « réaliste » ne m’empêche de voir ses films. Maudite faiblesse.

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