Hérédité : critique mâléfique

Simon Riaux | 12 juin 2018 - MAJ : 12/06/2018 19:21
Simon Riaux | 12 juin 2018 - MAJ : 12/06/2018 19:21

Annoncé par une bande-annonce au montage aussi réussi qu’anxiogène, le premier film d'Ari Aster, Hérédité, nous arrive précédé d’une fabuleuse réputation de choc horrifique. Ce premier essai, avec Toni Collette, Alex Wolff, Gabriel Byrne et Ann Dowd, est-il à la hauteur des attentes qui l’accompagnent ?

 

REQUIEM POUR UN MASSACRE

Au détour d’un plan faussement anodin, Annie (Toni Collette) passe devant une des nombreuses maquettes qu’elle réalise et place dans des galeries d’art huppées. Celle qu’elle expose à l’entrée de sa maison représente justement le domicile familial. La bâtisse apparaît au sommet d’un monticule en apparence anarchique, où se mêlent fondations absurdes, excroissances architecturales et coulées de terre organique. En une image remarquablement évocatrice, Ari Aster livre là le principe actif d’Hérédité et la source de la terreur qu’il distille dans l’esprit du spectateur.

 

photo, Toni ColletteArtiste maquettiste, Annie tente de rationaliser l'horreur qui s'abat sur elle via ses créations

 

Ellen, matriarche des Graham, succombe des suites d’une longue maladie. Alors que sa mort même est accueillie par chacun avec un mélange de soulagement et d’indifférence, ce qui unissait jusqu’alors la famille commence à se déliter pour précipiter chacun de ses membres dans un cauchemar éveillé. Voilà pour le point de départ du récit, lequel ne considère jamais la source de l’angoisse comme un élément extérieur, exogène, qui viendrait menacer une structure stable (en l’occurrence, une famille), mais bien comme le dernier stade d’une pourriture intérieure dont nous constatons ici l’aboutissement.

Des générations de secrets et de doutes ont transformé les Graham en un bourgeonnement malin, sur le point de mûrir atrocement. Fort de cette conception essentialiste de l’horreur – quasiment Racinienne dans son développement –, il n’a pas à jouer l’ambiguïté entre drame psychologique et roller coaster fantastique. En effet, Hérédité est un thriller intime impitoyable, autant qu’un conte fantastique surréaliste et enivrant de cruauté.

 

photo, Toni ColletteToni Collette au bord de la crise de nerfs

 

PEUR DU VOIR

Ce qui force l’admiration tout en provoquant régulièrement des accès de peur panique, c’est la souplesse avec laquelle le metteur en scène bascule d’un frisson quasi-psychanalytique – lorsqu’une mère vomit la haine indicible qui la ronge à la face d’un proche – pour mieux bifurquer soudain dans un surnaturel extrêmement agressif. D’où le sentiment vertigineux, notamment après le premier soubresaut narratif qui s’abat sur nos héros, que littéralement chaque élément, protagoniste, accessoire ou arrière-plan peut se transformer instantanément en menace.

Le cauchemar se fait oppression totale grâce au découpage et au montage chirurgical d’Aster. Selon une mélopée tantôt métronomique, tantôt dissonante, il joue du hors-champ, pour soudain nous jeter à la figure une image débordante d’un délire grotesque, hallucinatoire, ou ultra-violente. Impossible dès lors de savoir sur quel pied danser, et donc de résister à cette folle mécanique d’emballement, qui pousse chaque personnage au cœur de ce piège à mâchoire cinématographique.

 

photo, Alex WolffAlex Wolff, révélation du film, dans une scène paralysante d'effroi

 

Au-delà du pur dispositif de cinéma, dont la créativité ainsi que la précision ne cessent d’étonner, il convient de saluer les performances de l’ensemble du casting. Toni Collette et Gabriel Byrne, alternativement vaisseau et rempart de l’atrocité, sont excellents, mais ce sont surtout les interprètes de leurs enfants qui sidèrent. Milly Shapiro joue du regard ambivalent que pose le spectateur sur cette enfant (est-elle le symptôme ou la cause du mal qui ronge les siens ?) tandis qu’Alex Wolff donne chair à un adolescent écartelé entre sa veulerie de jeune mâle à l’égo piétiné et la vulnérabilité d’une enfance qui ne finit pas de s’achever.

 

LE MAL DU MÂLE

Tous ces éléments concourent à faire d’Hérédité une œuvre suffocante. Mais ce qui la transforme en une création singulière autant qu’une nasse irrésistible, c’est son choix de marier jusque dans son ultime plan l’horreur mystique et sociale. Comme si, dans un geste de cinéma d’une radicalité presque inédite, Ari Aster voulait combiner le désespoir de Ne vous retournez pas, le fanatisme de The Wicker Man et l’observation clinique de la défaite masculine d’un Shining.

 

photoMilly Shapiro, victime ou vecteur du mal ?

 

Ainsi, quand le métrage dévoile enfin les tenants et aboutissants de sa mythologie, ce n’est pas tant pour abandonner son terrifiant versant psychologique, que pour lui donner un sens incroyablement tragique, via un broyeur à viande métaphorique qui ne laisse aucune chance au spectateur. Dans un double mouvement, le cinéaste nous adresse une hallucinante représentation du mal, ainsi qu’une réflexion non moins inquiétante sur le mâle, et comment les névroses de tout un groupe social condamnent ce dernier à un éternel enfer.

 

Affiche française

Résumé

Autopsie des névroses familiales, piège à mâchoires horrifique et dédale mythologique sans issue, Hérédité est une des propositions de cinéma les plus terrifiantes de ces dernières années.

Lecteurs

(3.1)

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commentaires

Xavier59600
23/08/2019 à 00:23

Film pourri sans queue ni tête histoire pourri donc un grand rater au niveau cinema......triste de sortir des films comme ça a notre époque ......

MonsieurToutLeMonde
02/08/2019 à 03:44

Excellente critique.

J'ai vu des dizaines de films d'horreur, fantastique traitant de tous les sujets. Celui-ci est excellent.

MassLunar
01/08/2019 à 00:00

Je viens tout juste de le voir... Inutile de vous dire que je suis en mode fragile tout seul dans mon appart en train de guetter la moindre ombre derrière moi...

Bien sûr, je plaisante (ou pas), en tout cas, super coup de cœur pour ce film. Je savais qu'il y avait eu un certain engouement autour d'Hérédité et j'avais lu la critique de Mr Riaux à ce sujet. Je voulais le voir mais , par trouille, je n'osais pas et j'ai pas été déçu. Une ambiance suffoquante à souhaits, un jeu d'acteur impeccable, une mise en scène remarquable avec un sens du rythme, un cadrage et un montage qui vous enferme dès le départ dans le huit-clos d'un abyme familiale. C'est juste magique.

Je n'ai pas autant flipper depuis Les autres avec Kidman. Ce film me rappelle aussi Mr Babadook dans le sens où l'horreur psychologique côtoie étroitement l'horreur fantastique. Il me rappelle également Rosemary's baby mais trève de comparaison, Ari Aster impose son propre talent, il est temps de voir Midsommar maintenant.

Sin
26/11/2018 à 23:41

Comment dire... Malheureusement ce fut une grosse déception malgré un scénario plutôt bien ficelé. Toni Colette est surprenante dans ce rôle (dans le bon sens) mais cela n'est point suffisant pour porter un film. Je dois avouer que j'ai explosée de rire à plusieurs reprises (Le coup du poteau c'est magnifique) et que la fin et bien m'a laissée sur ma faim.

Gwadalolo
20/10/2018 à 23:07

Je vais dire un truc que je ne dis jamais, et qui m'insupporte habituellement, mais si vous considérez que ce film est un nanard mille fois vu, alors n'allez plus au cinéma c'est gâché.
Ce film se tape le luxe d'être meilleur que shining ou L'Exorciste, plus riche, plus profond, plus terrifiant, et surtout bien mieux joué, une expérience d'horreur et de désespoir total. Ça redonne espoir dans le cinéma d'horreur (a moins qu'il l'ait tué en se posant a une hauteur inaccessible).

SurEcoute
24/06/2018 à 23:59

une petite claque ce film
dommage que ma séance ait été gâchée par des wesh et leur attitude insupportable

la plupart des films d'horreur ont un scénario sans interet, la on a quelque chose de plus interessant, et le titre du film prend tout son sens

un film baigné d'une ambiance mystique autour du satanisme et spiritisme, des scènes d'horreurs efficaces , une tres bonne BO, un plan de fin assez marquant qui fait penser à une pièce de théatre greco romaine

Ram
19/06/2018 à 06:43

Par pitié, ne vous laissez pas berner par les comms, chacun est différent et voit chaque film avec son propre ressenti.

Stag
18/06/2018 à 15:47

Vu hier, en accord total avec la note de Simon Riaux. Le réalisateur maîtrise parfaitement son sujet. Avec trois bouts de ficelle, le suspense va crescendo jusqu'au délire final, une leçon exemplaire de cinéma. Scénario navigant entre les clichés, souci maniaque du détail, mise en scène, acteurs... tout est réussi. Une narration et des thèmes rappelant le génial "The VVitch".

Jozezette
17/06/2018 à 14:30

Un nouveau réal forcément biberonné au cinéma de M.Night Shyamalan sans le talent de ce dernier et la finesse d'écriture. Que ce fut long et ennuyeux, et hilarant à certains moments, un comble. Et surtout le plus triste: aucun effet de surprise, effectivement tout a déjà été re-revu (Rosemary's Baby, Echelle de Jacob pour les classiques, tous les récents films d'horreur pour le passable) et ça ne fait jamais peur! Bien resserré le film serait peut-être plus digeste, en l'état c'est juste une flatterie à destination de la critique. Et ça marche! Triste.

Shagon
15/06/2018 à 20:21

@ colloc 1

Je pense que ce que vous avez vu dans mille films, sans spoiler, n'est pas une résolution de film.

C'est un symbole qui illustre que dans une famille, certains actes de nos anciens, pas très catholiques et cachés, se transforment en inévitables névroses pour les générations suivantes, véhicules des non-dits malgré eux, ceux-ci s'exprimant inconsciemment dans des comportements inhabituels, maladies ou expressions artistiques...
Et qu'en bas de l'arbre généalogique, y'en a un ou une qui inévitablement va subir et prendre tout dans la gueule alors qu'il n'avait rien demandé...

Hérédité sournoise et silencieuse de nos chères familles.

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