Tuca & Bertie : après le nihiliste BoJack Horseman, ne manquez pas les oiselles délirantes de Netflix

Simon Riaux | 5 juin 2019 - MAJ : 05/06/2019 22:54
Simon Riaux | 5 juin 2019 - MAJ : 05/06/2019 22:54

Avec 5 saisons au compteur, BoJack Horseman constitue un petit triomphe critique et public pour Netflix. Et quand l’une des artisanes de son succès lance sur la même plateforme une autre série animée anthropomorphique, on s’y intéresse de près.

Quelques semaines après la mise en ligne de sa toute première saison, Tuca & Bertie est loin d’avoir engendré un ouragan médiatique. Rien de plus normal, l’œuvre supervisée de Lisa Hanawalt tranchant avec le tout venant de la production comique animée américaine, aussi bien visuellement que thématiquement. Mais quels sont les ingrédients qui font de cette nouveauté une petite pépite que vous auriez tort d’ignorer ?

 

photoLa classe à Vegas

  

PAS LE MÊME CHEVAL DE BATAILLE

Si la promotion soulignant les connexions avec BoJack Horseman vous a hérissé le poil ou fait redouter une pâle copie des aventures éthyliques du héros de Horsin’ Around, rassurez-vous, la série qui nous intéresse n’a à peu près rien à voir.

Tout d’abord, l’univers tranche radicalement. Bien sûr on y retrouve quantité d’animaux humanisés, mais plutôt que d’introduire dans notre univers un décalage du fait de la cohabitation entre humains et animaux, on assiste ici à une dynamique inverse. Les deux oiselles autour desquelles s’articule cet univers évoluent dans une cité manifestement bâtie pour elles et ne croisent presque jamais d’hominidés.

 

photoUn duo complémentaire

 

On y reviendra, mais cette bascule engendre une philosophie tout autre en matière de direction artistique, mais aussi de mise en scène. Le même constat s’applique aux domaines approchés par le scénario. Ici, point de super-héros, d’agents secrets, de voyageur temporel au verbe haut ni de stars décadentes. Tuca & Bertie se veut la chronique de deux femmes se débattant avec leurs vies professionnelles, leurs passions et leurs affects dans une société contemporaine crédible.

L'illustratrice et responsable créative de BoJack Horseman est ici showrunneuse, et injecte dans cette proposition animée une orientation féminine et féministe qui tranche nettement avec la concurrence.

 

photoDrame de la vie professionnelle

 

GIRLS IN DA HOOD

Si l’animation américaine ne manque pas de personnages féminins, parfois brillamment écrits et hauts en couleur, il est rarissime qu’ils constituent le cœur du dispositif narratif. Or, ici nous sommes à chaque instant immergés dans les psychés remuantes de Tuca & Bertie, ex-colocataires et malgré tout meilleures amies, s’entrechoquant au gré des pulsions et des ambitions qui les animent.

 

photoDe gauche à droite, Bertie, Tuca, et Speckles

 

La première est une grande gigue à l’existence bordélique, qui a fraîchement renoncé à l’alcool, mais certainement pas au chaos et à la volonté irrépressible qui la meut, celle de tirer le plus de plaisir et d’électricité possible de la ville bouillonnante où elle réside. Bertie pour sa part, s’efforce de mettre de l’ordre dans ses affaires. Elle s’installe avec son copain, veut de l’avancement professionnel et consacrer de l’énergie à sa passion pour la pâtisserie.

Toutes deux sont écartelées entre la représentation qu’elles se font de leur existence et l’expérience directe qu’elles en retirent. Fêtarde euphorisante pour ses proches, Tuca est encombrée par ses névroses et se désole de l’anarchie qu’elle répand. Obsédée à l’idée de sacrifier ses jours sur l’autel d’un bullshit job où sa parole de femme est déconsidérée, Bertie s’interroge sur la flamme qui brûle bien doucement entre son conjoint et elle, tout en acceptant progressivement l’idée de fantasmer ouvertement sur son prof de pâtisserie.

Cette équation de départ n’est pas sans évoquer les premiers films d’Almodóvar, et leur exploration du désir, notamment féminin, ainsi que la recherche perpétuelle de voix dissonnantes mais férocement enthousiastes, comme celles croisées dans Pepi, Luci, Bom et autres filles du quartier. On pense parfois, dans la manière qu’a Hannawalt de décrire le quartier en ébullition où vivent ses héroïnes, à la révolte hilare qui couvait dès Pipa, Bom et les autres.

 

photoUn dézingage de l'intimité du couple plutôt hilarant

 

LSD MOVIDA

Ce qui frappe instantanément dans Tuca & Bertie, c’est l’usage des couleurs. Véritable cauchemar pour daltoniens et épileptiques, le dessin animé passe à toute vitesse d’une ligne claire aux couleurs franches à des délires pastels, avant d’immerger ses protagonistes dans des trips fluorescents.

La direction artistique épouse également ces pulsations colorées, n’hésitant jamais à illustrer directement une métaphore, comme lorsqu’une remarque sexiste provoque littéralement la fuite des seins de Tuca, où que Speckles tente de reproduire un de ses fantasmes. Il en va de même quand les personnages se voient confrontés à des codes qui les dépassent, notamment au contact d’une voisine plantureuse.

La série se fait alors trip hallucinatoire, énorme délire entre LSD et Movida, qui semble muter perpétuellement et tirer au fond du cerveau du spectateur chaque flèche que le script lui permet de décocher. Jusque dans sa dépiction des rites de la vie urbaine, Tuca & Bertie fait preuve d'une richesse rafraîchissante. Sitôt devant son générique ouvertement débile, ou lorsque le duo emprunte des transports en communs reptiliens, ou quand il est question d'organiser un déménagement, le show s'efforce de jouer simultanément de la rêverie, de la métaphore et du gag, avec une joie parfois éreintante, mais le plus souvent virale.

 

photoUne galerie de personnages hauts en couleurs

 

TIFFANY & ALI

L’autre grande force du show, c’est son interprétation. Tiffany Haddish et Ali Wong traitent leurs héroïnes avec un panache et un engagement régulièrement prodigieux. Les deux comédiennes utilisent parfaitement les dialogues acérés dont elles disposent, et renforcent encore le sentiment euphorisant d’être embarqué dans une centrifugeuse de diversité azimutée.

Avec une classe contagieuse, elles nous embarquent dans ce duo et surtout permettent aux très nombreux sujets qu’il aborde, de l’émancipation économique, en passant par les injonctions contradictoires faites aux femmes, jusqu’à certaines dimensions peu représentées de la sexualité féminine, de gagner en humanité et en accessibilité.

 

photoOn n'est pas bien là ?

 

Le tourbillon énergétique qu’elles composent s’avère ainsi le passeport d’un spectateur, plus habitué aux dessins animés recyclant un catalogue de blagues nihilistes et de références méta, que des cliffhangers masturbatoires entre montée d’électro et résurgence Almodovarienne. Ce mélange permet à l'ensemble de trouver un ton souvent proche de la rupture d'anévrisme, mais très éloigné de tout menu militant, privilégiant toujours la dramatisation, l'évolution de ses personnages et leur douce dinguerie.

Imprévisible, humain, drôle et intensément créatif, Tuca & Bertie est une création stupéfiante et vivante, qui mérite toute votre attention et dont on attend de retrouver une deuxième fournée.

La saison 1 de Tuca & Bertie est disponible en intégralité sur Netflix.

 

Affiche

commentaires

WalterB
06/06/2019 à 11:04

J'étais un peu réticent après avoir lu une interview de la showrunner (qui descendait un peu Bojack Horseman) où l'aspect militant mis en avant de la série n'étant guère gage de qualité à mes yeux.

Et donc j'ai regardé en dilettante les premiers épisodes, relevant comme scories plus le brouhaha qu'un rythme acharné. Cependant c'est surtout dans la deuxième partie de la saison que l'histoire et les personnages prennent de l'ampleur. Le rythme plus maitrisé, les émotions plus palpables, quelques belles leçons de poésie à l'écran, la fin de la saison se fait même regretter tant elle délaisse la surenchère initiale pour poser un regard plus intimiste, plus introspectif.

Max
05/06/2019 à 20:30

J’ai adorer .
Faut s’y habituer au début mais un vent de nouveauté et de délire .

Celten
05/06/2019 à 18:09

Que c'est bruyant, comme ça bouge dans tous les sens... c'est pas drole... j'ai vraiment pas, mais alors pas du tout accroché. Aprés, les gouts et les couleurs !

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