Le mal-aimé : Cypher, thriller parano par le réalisateur de Cube

Geoffrey Crété | 10 mai 2018 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Geoffrey Crété | 10 mai 2018 - MAJ : 09/03/2021 15:58

Parce que le cinéma est un univers à géométrie variable, soumis aux modes et à la mauvaise foi, Ecran Large, pourfendeur de l'injustice, se pose en sauveur de la cinéphilie avec un nouveau rendez-vous. Le but : sauver des abîmes un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie. 

 

Affiche française

     

"Une série B platounette et grisailleuse" (Télérama)

"De cette fable futuriste à l'inspiration un peu frelatée ne subsiste qu'un vague story-board filmé, entre jeu de rôle poussif et rêve de designer appliqué" (Les Cahiers du cinéma)  

"le cinéma de Natali reste un petit objet formel inconséquent dont on peut déjà prédire qu'il ne renouvellera pas grand chose" (Chronic'Art)

 

 

LE RESUME EXPRESS

Parce qu'il en a assez d'être un homme marié ordinaire, Morgan Sullivan décide de travailler pour Digicorp, un entreprise spécialisée dans l'espionnage industriel. Sous l'identité de Jack Thursby, il sillonne le pays pour enregistrer des conférences obscures.

Alors qu'il commence à se prendre pour James Bond, il rencontre Rita, une femme fatale à perruque qui lui révèle que tout ceci n'est qu'un leurre. Il en a la preuve lorsqu'il découvre que tous les autres gens chiants aux conférences pensent eux aussi être des espions, mais que DigiCorp leur lave le cerveau à la Orange mécanique. 

Le petit malin se retrouve bientôt agent double au service du mystérieux Sebastian Rooks, pour lequel Rite travaille aussi. Parce qu'il s'ennuie là encore, il accepte une mission dans un coffre fort high tech.

En fin de compte, il réalise qu'il est Rooks, et s'est lui-même lavé le cerveau pour pouvoir infilter le réseau, et arriver à son but : effacer un ordre d'assassinant de Rita, qu'il aime. Ils finissent tous beaux et bronzés sur un voilier.

 

Photo Jeremy NorthamJeremy Northam 

 

LES COULISSES

Le succès de Cube en 1999 a poussé Vincenzo Natali sur le devant de la scène. Il travaille quelques temps avec le scénariste Brian King sur un projet pour un studio américain, qui termine dans une impasse. C'est King qui lui donne à lire le scénario de Cypher, simplement pour avoir son avis. Natali a immédiatement un coup de cœur pour l'histoire, comme il expliquait à IndieLondon : « Il m'a donné le scénario pour avoir une opinion, et mon opinion était qu'il devrait me laisser le réaliser. J'ai aussitôt su que c'était un film pour moi. On a commencé à tourner huit mois après que j'ai signé, ce qui était presque trop rapide, mais c'était un peu comme si ça devait arriver de cette manière. »

Vincenzo Natali conçoit Cypher ainsi : "Et si Franz Kafka avait écrit un film James Bond". Il cite Hitchcock et Philip K. Dick comme les inspirations premières de l'histoire.

Après le tournage très serré de Cube, qui a coûté 350 000 dollars et a failli tourner au désastre, les 7 millions de Cypher sont une étape importante. Le cinéaste expliquait à BBC : « C'était en fait très libérateur. On pourrait penser que tourner sur un seul décor comme Cube est plus simple, pour contrôler l'environnement, mais c'est psychologiquement très difficile. Sur Cypher, j'étais comme un môme dans un magasin de bonbons. On était dans un lieu différent chaque jour, et c'est une histoire bien moins intense que Cube. Donc même si c'était plus gros, c'était plus simple à faire. »

 

Photo Vincenzo NataliVincenzo Natali

 

Contacté sur Twitter, Vincenzo Natali, qui est d'une gentillesse fantastique, a donné quelques détails sur la création de son film, et notamment sur le casting du héros : "J'ai rencontré de nombreux acteurs. Dont Kiefer Sutherland qui, si je l'avais casté, aurait théotiquement été indisponible pour le pilote de 24 heures chrono. Donc sa carrière a été sauvée par Jeremy Northam".

Il a aussi expliqué son souvenir du film : "Je n'ai pas vu Cypher depuis un long moment. Le tournage a été une expérience fantastique. Même si on avait un petit budget, on a fait tellement de choses... sous terre, en hélicoptères sur l'eau. C'était un plaisir débridé. En terme de qualité, je ne pourrai jamais juger mes propres films. Je vois les défauts plus que n'importe qui, et Cypher en a beaucoup, mais je l'aime aussi pour ses défauts. Les films que je fais sont vraiment mes enfants, donc je ne peux séparer ce que j'aime de ce que je n'aime pas... les deux existent ensemble. Pour Cypher, je pense que le scénario de Brian King était vraiment malin et audacieux. Je l'ai fait avec une totale liberté créative, et j'ai essayé de repousser les limites de ce qu'on pouvait faire visuellement. Notre casting était super. La photo de Derek Rogers est belle. Peut-être que si je devais le faire, il y a une version plus tranquille, avec moins d'action, qui serait intéressante à voir..."

 

Photo Jeremy Northam, Lucy Liu

 

LE BOX-OFFICE

Cypher n'a curieusement pas eu droit à une vraie belle exploitation en salles. Il est notamment sorti directement en DVD aux Etats-Unis en 2005, une fois que Disney a racheté Miramax, et après être passé dans les salles françaises, japonaises, anglaises, australiennes, irlandaises, grecques, espagnoles ou encore italiennes entre 2003 et 2004. Il est également inédit dans les cinémas au Canada, patrie du réalisateur.

Le deuxième film de Vincenzo Natali a coûté environ 7 millions de dollars, et n'a pas été un succès. En France, seuls 124 740 curieux se sont déplacés en mars 2003, contre plus de 913 000 pour Cube.

Le cinéaste explique : "Cypher n'a pas eu de bons résultats lors des projections-tests et je pense que Miramax a décidé qu'ils ne voulaient pas s'embêter avec. J'ai essayé de les inciter de différentes manières à faire quelque chose, mais ils n'étaient pas intéressés. C'est peut-être parce qu'ils venaient d'essayer deux échecs financiers avec des films de science-fiction au ton similaire : Equilibrium et Impostor. J'étais très impliqué dans la distribution. En France, Metropolitan (qui avait géré Cube) a donné une chance au film et en Allemagne il y a eu une édition DVD deluxe. Ils étaient d'un grand soutien mais tout le monde attendait la sortie américaine et quand ça n'est pas arrivé, ça a tout stoppé"

 

Photo Jeremy Northam

 

Quand on le questionne sur l'idée que Cypher aurait mis un frein à sa carrière après la révélation Cube, il est clair et honnête : "Oui. Cypher a ralenti ma carrière. Et mon film d'après, Nothing, l'a en gros stoppée. Du moins pour un moment. Mais le film a ses fans et je n'oublierais jamais la première fois que j'ai rencontré Guillermo del Toro. Il m'a attrapé pour me faire un gros calin. Il m'a dit, 'Hey, j'ai adoré ton film...'. J'étais sûr qu'il allait parler de Cube, mais il m'a dit, 'Cypher'. Ça m'a beaucoup touché". Il mentionne aussi à quel point ne pas réaliser High-Rise, auquel il était attaché, lui a brisé le coeur. Mais le cinéaste reste en paix avec sa carrière : "Je suis devenu fataliste ces dernières années. Je pense vraiment que si un film ne se fait pas, c'est que ça ne devait pas arriver."

Après avoir confirmé que l'adaptation de The Tall Grass, de Stephen King et Joe Hill, sera son prochain film, Vincenzo Natali nous a écrit : "Merci de m'avoir donné l'opportunité de parler de Cypher. Je pense vraiment qu'il n'a pas eu sa chance quand il est sorti". Ecran Large valide.

 

Photo Jeremy Northam

 

LE MEILLEUR

Vincenzo Natali avait démontré avec son premier film Cube un sens certain de la mise en scène, et une maîtrise de l'espace, du cadre et de la dramaturgie sensationnels. Qu'il ait réussi à emballer ce tour de force avec un budget si minime, était un point non négligeable. Avec Cypher, il passe un cap, joue dans la cour des un peu plus grands avec des rêves plein les yeux, et des envies évidentes d'assembler un thriller hitchcockien classique.

Dès les premières minutes, Cypher frappe par sa beauté formelle. Le générique, la musique de Michael Andrews, le travail quasi monchrome et la photographie de Derek Rogers (déjà derrière Cube) installent d'emblée un univers, que Vincenzo Natali impose avec notamment un mémorable plan sur l'immeuble perdu dans les nuages gris. Le réalisateur a un talent indéniable pour composer ces mondes mi-réalistes mi-irréels, qui menacent de céder au cauchemar au détour d'une scène. Sa version du thriller à twist a suivre un schéma classique, il en tire un film envoûtant à l'atmosphère électrique, qui trouve sa force dans son rythme peu ordinaire.

En terme de direction artistique, c'est une réussite discrète, qui ne cherche pas à chatouiller les yeux à tout prix. Se rencontrent ainsi des espaces classiques, déshumanisés et contemporains, et des décors hallucinés, notamment dans le climax sous-terrain. Cypher envoûte par son rythme anormal, moins bercé par l'action et les péripéties que par le trouble, l'attente et le cheminement obscur de son héros. Le film trouve son harmonie dans ce mélange aux frontières du réel, entre film d'espionnage et d'anticipation, avec une pointe de paranoïa conspirationniste qui lui donne un côté old school bienvenu. 

 

Photo Jeremy Northam

 

LE PIRE

Si Vincenzo Natali chante les louanges du scénario de Brian King, c'est pourtant cet élément qui semble le plus faible de son deuxième film. Un peu trop mû par le désir de brouiller les pistes, emberlificoter l'introgue et multiplier les hommages, son histoire paye finalement l'addition à la fin avec un twist et surtout une justification (l'amour) un brin simplistes. De quoi casser une perspective à la fin, qui resserre l'univers à des éléments très terre-à-terre alors qu'une ouverture un peu débridée, à la Cube, aurait été presque logique.

Jeremy Northam est un acteur solide, mais il lui manque une certaine prestance pour grandir avec le personnage. Il incarne bien le stade de l'homme ordinaire, mais moins celui de super-espion. Lucy Liu, elle, fait de son mieux avec un rôle un peu sous-écrit qui n'a pas la profondeur recquise, la condamnant trop souvent à être un simple outil de narration.

  

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Photo Lucy Liu

 

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commentaires
Dirty Harry
11/05/2018 à 00:56

C'est une bonne série B, entre K Dick et Fleming...surtout qu'un sujet d'espion industriel dans le futur est très captivant : le nombre d'idées qu'on pourrait développer ! Bien aimé, il est vrai que c'est le plus abouti des Natali (Nothing second préféré), depuis on ne sait plus où il va ce réalisateur.

VN
10/05/2018 à 23:56

Natali fait aussi du très bon boulot à la télévision, notamment sur Westworld.

Jc
10/05/2018 à 12:17

Merci pour cet article. Vincenzo Natali est un génie, c’est tellement injuste le manque de reconnaissance qu’il subit. Cube a révolutionné le genre et à lancer la mode des thrillers en huis clos. Cypher est tout aussi singulier avec une inspiration Blade runner et une maîtrise totale. Quant à nothing, ce film est pour moi son chef d’œuvre ultime, il repousse les limites de la créativité. Par la suite malheureusement ces films ont été commerciaux et donc limité. Espérons retrouver le vrai Vincenzo, du moins,espérons qu’on lui fasse confiance pour lui permettre de s’exprimer librement car restreindre ce réalisateur c’est tout simplement passer à côté d’un des plus grands talents de la SF

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