Critique : De guerre lasse

Sandy Gillet | 3 mai 2014
Sandy Gillet | 3 mai 2014

On pensait le polar français sur le déclin avec pour figures de proue un Olivier Marchal en fossoyeur du genre et un Gérard Lanvin pour célébrer l'oraison funèbre. Il faut croire qu'il ne faut jamais désespérer complètement car sans crier gare voici que déboule De guerre lasse, un western urbain, comme aime à le qualifier son réalisateur, qui fait oublier d'un coup d'un seul l'horrible début d'année que nous venons de subir entre la vacuité scénaristique d'un Mea Culpa et l'indigence d'un Dernier diamant ou d'un 96h.

Son réalisateur se nomme Olivier Panchot et bien malin celui qui pourra citer sa filmo marquée jusqu'ici du sceau de la fiction télé. Oh, il y a bien un premier long de cinéma, mais Sans moi est tellement passé inaperçu que vraiment rien ne pouvait annoncer une digestion aussi réussie du genre. Plusieurs éléments y concourent. Le plus évident est la ville de Marseille, personnage à part entière, que l'on n'a jamais, depuis French Connection, sentie aussi cosmopolite, vue aussi peu caricaturée sans que pour autant soit amoindrie la violence qui en émane. Ajoutez à cela le format scope et une photo dessaturée et on a là le réceptacle vivace d'un drame shakespearien à venir. Car au-delà des thèmes usuels du polar (règlements de compte, famille, destins inéluctables...), on y retrouve le western tel que John Sturges en donna une évocation magistrale dans Un homme est passé.

Comme le personnage joué par Spencer Tracy, celui incarné par Jallil Lespert réveille les démons d'un passé non cicatrisé en revenant à Marseille quelques années après s'en être enfuit. Déserteur de la Légion, le voici en transit pour l'Algérie où sa simple présence va provoquer de multiples réactions en chaine qui vont mettre à mal l'équilibre précaire entre sa famille et la pègre locale. Dans le rôle du père retiré des flingues, un Tchéky  Karyo dont on avait oublié qu'il pouvait marier sobriété et grandiloquence pied noire. Quant à Jallil Lespert, son investissement est comme souvent total, doublé d'un physique crédible d'homme rompu au « close combat ».

Au-delà, il y a une écriture et une évolution de l'histoire au cordeau qui n'oublie pas d'injecter une dose de tragédie indispensable. Il y a aussi une mise en scène très travaillée. On a mentionné la photo mais que dire de la mixage (souvent le parent pauvre de toute prod française dans le genre) et de la bande originale dont on se régale de la minutie avec laquelle elles rendent compte de la dramaturgie étouffante qui se noue à chaque minute. On adore aussi cette alternance hiératique à l'image entre longues focales (hallucinante séquence dans une des rues de la ville en plein marché) et Steadicam au plus près des personnages. Pas d'esbroufe surtout. Il y a bien quelques scènes d'action, mais l'essentiel est ailleurs. Dans la violence des échanges en milieu non tempéré, dans les non-dits et les secrets de famille, dans les ruelles ou les plages privées de Marseille où le drame est à venir.

De Camus on parlait d'écriture blanche, de celle écrasante et frontale qui relatait L'étranger. Avec Olivier Panchot on peut évoquer une réalisation blanche tout aussi implacable et faussement naturaliste où la caméra impose sa grammaire visuelle au spectateur. On étouffe, on vit le film en apnée et une fois les lumières rallumées, on n'a qu'une envie, c'est de continuer à retenir son souffle.

 

En bref : Alors que le polar à la française est à la peine depuis le début de l'année, De guerre lasse s'impose d'emblée comme hautement recommandable, une référence à bien des niveaux.

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