Critique : Le Dernier nabab

Par Sandy Gillet
22 janvier 2014
MAJ : 25 février 2020
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Le dernier film d'Elia Kazan offre des redondances et des mises en abymes troublantes pour qui jette un œil au-delà du film lui-même. La plus évidente est bien entendu que Kazan ait achevé sa filmo par cette réalisation qui résume en quelque sorte tout ce que le cinéaste admirait et détestait en même temps à Hollywood. En prenant pour témoin le livre inachevé au titre éponyme mais ô combien brillant de F. Scott Fitzgerald, il en profite aussi pour surligner une époque dorénavant révolue et regrettée qui vit l'avènement des Studios. C'est que nous sommes en 1975 quand Le Dernier Nabab entre en production selon une démarche économique classique très éloignée de la révolution artistique et industrielle que représente alors ce que l'on appellera plus tard « Le Nouvel Hollywood ». Au poste de producteur on trouve Sam Spiegel à qui l'on doit quelques uns des meilleurs films noirs (The Prowler…), deux des David Lean les plus connus et les plus rentables (Le pont de la rivière Kwaï, Lawrence d'Arabie) ou encore Soudain l'été dernier, l'un des chefs-d'œuvre absolus dans la filmo de Mankiewicz.

Pour Spiegel aussi c'est presque la fin (il produira encore un film en 1983). La fin d'une vision de cinéma dorénavant hors champs. Avec Le Dernier nabab il retrouve Kazan dont il avait produit Sur les quais. À l'époque il s'agissait pour le réalisateur de faire son autocritique. De celle d'avoir dénoncé ses potes lors de la chasse aux sorcières. Ici il s'agit de brosser un temps où le producteur autocratique était le véritable maître d'œuvre d'un film. Aujourd'hui Le Dernier nabab fait de plus office de passage de témoin entre deux générations qui est matérialisé à l'écran par la « confrontation » entre un De Niro émergeant (Le Parrain 2, Taxi driver viennent juste de l'imposer définitivement dans le gotha du cinéma) et un Robert Mitchum qui fut l'une des pièces essentielles de l'ancien ordre mondial cinématographique.

La mise en scène de Kazan n'imprime pas la rétine, à dessein. L'idée est de laisser filer le spectateur pour mieux l'accrocher lors de deux séquences qui se répondent et qui font tout le sel névralgique du film. Deux moments de pure bonheur cinématographique où De Niro / Sam Spiegel / Irving Thalberg (le célèbre producteur de la MGM dans les années 30 dont s'est inspiré Fitzgerald pour son personnage) met en scène dans son bureau une page d'un scénario fictif devant un écrivain un peu perdu dans ses nouveaux habits de scénariste. Interprété par Donald Pleasence, cet écrivain n'est autre que F. Scott Fitzgerald qui sur la fin de sa vie devint scénariste à Hollywood un peu par lâcheté intellectuelle et beaucoup par besoin de manger.

Film en trompe l'œil mais aussi film d'un autre temps (devant et derrière la caméra), Le Dernier nabab s'adjuge donc plus que jamais aujourd'hui un rôle de passeur d'histoire du cinéma mais aussi de l'Amérique dans ce qu'elle a de plus hypnotique et de plus désirable. On laissera de côté l'histoire d'amour tire au flanc et paresseuse censée illustrer la déchéance toute relative du producteur de plus en plus jalousé par ses pairs pour s'amuser à décrypter une époque et un microcosme que de multiples visions du film ne sauraient appauvrir et que les frères Coen revisiteront une quinzaine d'années plus tard d'une manière toute personnelle et toute aussi passionnante avec Barton Fink.

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