Critique : Pour toi, j’ai tué

Par Julien Foussereau
22 août 2007
MAJ : 29 mai 2024
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Un peu à la manière de la Hollande qui a longtemps été vendue comme « …l'autre pays du fromage. », Criss Cross est « …l'autre grand film de Robert Siodmak. » Loin d'être infamante, cette réputation a quand même mis du temps à pénétrer les esprits. Il faut dire que trois années seulement séparent Les Tueurs et Criss Cross dont il est un remake à peine dissimulé. Lorsqu'en plus, Siodmak reprend Burt Lancaster dans le rôle principal et Miklos Rozsa à la musique afin de raconter une histoire sensiblement similaire à celle de son chef d'œuvre, tous les arguments sont réunis pour que la critique l'étrille dans les grandes largeurs.

 

Pourtant, comme disait un personnage de Pulp Fiction, ce sont parfois les petits différences qui font LA différence. Certes, Criss Cross (oublions le titre français horriblement putassier Pour toi, j'ai tué) n'est pas aussi définitif que Les Tueurs si l'on s'en tient à la complexité de la structure narrative, par exemple. Il n'en demeure pas moins un grand film noir, largement supérieur à ce qui faisait à l'époque. Car, malgré son jeune âge, le film noir d'alors s'avère être extrêmement codifié. Peut-être Siodmak en est-il pleinement conscient puisque Criss Cross détourne habilement le cahier des charges de son producteur (décrocher de nouveau la timbale en collant de près à son plus gros succès) pour mieux tromper la vigilance des plus blasés.

 

Soit Steve Thompson, de retour à L.A. après une longue absence suite à un mariage raté avec Anna. Sa raison et son entourage lui disent de ne pas la revoir, son cœur le contraire, surtout depuis qu'elle s'est remariée avec un caïd. Le cœur prend évidemment le dessus… pour le pire. Tant et si bien que, lorsque ledit caïd les surprend ensemble, Steve se sent obligé de sortir la première excuse : une combine pour braquer la compagnie de transports de fonds pour laquelle il est convoyeur. Ce bref résumé témoigne de la présence des codes noirs les plus connus : la femme fatale, le larcin, l'arnaque, etc. Sauf que, in fine, Criss Cross tient plus du film d'amour que du film noir.

 

Dans Les Tueurs, la mauvaise étoile du Suédois l'embarquait dans une destinée tragique avec pour terminus la mort violente. Or, pendant toute la première partie de Criss Cross, la fatalité est mise en sourdine au profit d'un libre-arbitre évident. A l'instar de Walter Neff dans Assurance sur la mort, Steve Thompson a toute la marge de manœuvre nécessaire pour poursuivre son bonhomme de chemin et tourner la page Anna une bonne fois pour toutes (puisque cela n'avait déjà pas marché une première fois). Mais il veut clairement la reconquérir. Et surtout, à la différence de Phyllis Dietrichson, le personnage de Barbara Stanwyck, Anna ne lui a jamais demandé ou laissé sous-entendre quoi que ce soit quant à la nature de sa relation avec Slim, le caïd qui la pousserait à revenir vers Steve. 

 

Ces précisions faites, Steve apparaîtrait presque moins sympathique que Slim. L'amour que ce dernier éprouve pour Anna n'est pas à mettre en doute et, rétrospectivement, on en viendrait presque à comprendre ses crises de jalousie -justifiées après tout- à propos des allers et venues un peu trop longues de sa femme au parking de la boite de nuit… jusqu'à la scène finale, inattendue et brutale, où son « Baby, it don't look right » coincé entre ses dents dissimule mal son cœur fraîchement brisé. Le caractère « isolé du reste du monde » de cette scène renvoie d'ailleurs au meilleur des tragédies grecques, vidées toutefois du dernier gramme de romantisme, et ne fait que confirmer la présence d'un genre en sous-marin. C'est finalement par ce savant jonglage entre sécheresse propre au polar et lyrisme des sentiments que Criss Cross est bel et bien l'autre grand film de Robert Siodmak.

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