Critique : Pi

Julien Foussereau | 22 juillet 2007
Julien Foussereau | 22 juillet 2007

Parce que, aujourd'hui, la bosse des maths ne peut s'envisager selon Joel Schumacher avec son Nombre 23 que comme un furoncle purulent (on en rigole encore !), remercier Darren Aronofsky pour avoir pondu Π neuf ans plus tôt devient rétrospectivement indispensable. Pour des raisons pratiques et évidentes d'abord : soutenir une histoire de mise en équation de l'univers (et au-delà) avec le rapport entre la circonférence d'un cercle et son diamètre, soit la constante d'Archimède, en impose sensiblement plus qu'un pathétique postulat de numérologie. Ensuite, Aronofsky n'est pas tombé dans le piège de la concept-story sur laquelle on plaquerait une trame éculée. Π respire les mathématiques, l'ambition du jeune loup derrière la caméra et jette surtout les premières bases visuelles et thématiques de Aronofsky.

Le noir et blanc charbonneux mis à part, les germes de la signature visuelle du jeune cinéaste sont déjà là (ils bourgeonneront pleinement dans Requiem for a Dream et The Fountain) : plans serrés, montage rapide, focalisation obsessionnelle d'un geste anodin (sans cesse répété), musique électronique qui confère paradoxalement à ses films une texture organique. Π, c'est un peu le Midnight movie du 21eme siècle, le Eraserhead qui se serait cogné la tête dans la baignoire d'Archimède et c'est sûrement à cause de ce caractère souvent expérimental qu'il demeure son film le moins polémique. Pourtant, le moins que l'on puisse dire est que Π ne ménage pas ses spectateurs quand il s'agit de représenter les douleurs insoutenables d'une migraine à grands renforts de crissements ou les images chocs d'un cerveau broyé dans un lavabo. Imagerie choc qui n'est dépourvu de sens pour autant.

Derrière la trame assez ambitieuse - percer la séquence du nombre d'or à 216 chiffres qui régenterait les cours de la Bourse et la Torah - se cache l'obsession d'Aronofsky, la dépendance conduisant à l'aliénation. Si elle est évidente dans Requiem for a dream, elle prend la forme d'une quête chez Max Cohen, héros de Π (ahurissante prestation de Sean Gulette tantôt passif, tantôt au bord de la folie irréversible), qui le plonge dans une incommunicabilité totale avec le monde qui l'entoure. Revoir Π neuf ans après ne fait que confirmer le parcours du héros type chez Aronofsky : réaliser que le contrôle total de soi face aux impondérables de la vie est impossible et qu'accepter cet état de fait conduit invariablement à sacrifier ce que l'on a de plus cher.

On admettra aussi que la conclusion de Π laisse franchement à désirer lorsque Aronofsky tente d'unifier tous les grands mystères de l'existence. Mais on pardonne volontiers ce manque de maturité tant le film vieillit bien. Aujourd'hui encore, on ne peut que louer la qualité du scénario et la profondeur de Max Cohen. Ces qualités et son traitement visuel parviennent à nous transporter dans un univers si proche et différent du nôtre à la fois qu'ils font de Π un voyage cérébral éprouvant, lugubre et délectable.

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