Critique : Clerks, les employés modèles

Julien Foussereau | 1 mai 2007
Julien Foussereau | 1 mai 2007

La simple évocation de la première moitié des années 90 éveillera toujours en moi une nostalgie certaine... certainement pas celle d'Hélène ou les garçons, de Jean-Marie Poiré ou des T-shirts rose fluo, rassurez vous, mais bel et bien celle des Doc Martens, d'un cinéma américain indépendant triomphant et du grunge finissant. À peine le fusil ayant fait sauter le caisson de Kurt Cobain a-t-il refroidi que des disciples de la bof génération pointent le bout de leur nez sur grand écran. Les plus célèbres et emblématiques de cette époque clé sont Dante Hicks et Randal Graves, « employés modèles » de supérette dans le fin fond du New Jersey et héros cultes de Clerks.

 

Leur créateur, Kevin Smith, n'est pas encore le représentant autoproclamé des geeks d'Hollywood et n'est surtout pas écrasé par ses ambitions ultérieures d'odyssée « intime » pour le moins bancale (en effet, hormis Clerks, point de salut chez Kevin Smith me concernant ET J'ASSUME !) En 1994, l'apprenti cinéaste tente la reconnaissance du milieu grâce à un cinéma comique tourné avec deux francs six sous, reposant sur la crudité du langage, le trash de certaines situations et les considérations aussi foireuses qu'hilarantes sur la vie émanant de p'tits branleurs (oui, osons le mot) élevés aux mamelles Nirvana, Marvel Comics et Star Wars. Clerks doit cette aura culte à cette manière de tout sacrifier à ce comique mal élevé, ordurier comme ce n'est pas permis mais ô combien redoutable.

 

Par delà son puissant ancrage générationnel, Clerks est peut être le film le plus libre et le plus fou de son auteur, avant sa récupération « édulcorante » par les frères Weinstein, porteur d'un humour no limit à s'en claquer les cuisses, n'hésitant pas à renverser du cercueil, parler nécrophilie, autofellation et « femmes à quéquette... », afficher sa détestation généralisée de tout ce qui ressemble de près ou de loin à un client ou encore révéler la difficile condition de l'ouvrier maçon lors de la construction de la deuxième étoile de la Mort. Ce best of du film me conduit d'ailleurs à contrer une idée faussement reçue : Jay & Silent Bob ne sont pas les meilleurs personnages imaginés par Smith. Ils ne font pas le poids une seconde face à Randal Graves : par son nihilisme enragé tendance méchant, par sa logorrhée verbale indomptable et décapante, ce mythique glandeur atrabilaire à la casquette irrémédiablement vissée sur le crâne demeure la quintessence de la griffe Kevin Smith (ainsi que l'emblème d'une génération à l'avenir incertain.)

 

Preuve s'il en était, sa forme olympique dans Clerks II responsable des saillies verbales les plus atrocement tordantes de cette suite. Kevin Smith peut lui tirer son chapeau car, grâce à lui, il a conjuré la malédiction qu'il traînait depuis dix-onze ans : celle de n'être l'homme que d'un seul film.

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