Critique : Mon nom est Personne

Patrick Antona | 17 novembre 2005
Patrick Antona | 17 novembre 2005

À l'évocation du titre Mon nom est Personne, beaucoup d'entre nous peuvent se remémorer avec bonheur les soirées vidéo d'antan où, entre potes, on se passait et repassait la K7, connaissant par cœur les scènes-clés du film, se poilant sur la scène de pêche du poisson-chat ou exultant lors de la charge finale de « La horde sauvage », tout en sifflotant l'indémodable thème musical d'Ennio Morricone. Si déjà à l'époque nous devinions que malgré son emballage parodique, Mon nom est Personne était un grand film, car seuls les grands films réussissent à marquer les esprits durablement, le redécouvrir aujourd'hui dans des conditions optimum ne fait que confirmer cette impression.


Le film de Tonino Valerii, que l'on peut voir comme un hommage irrévérencieux commis par le western-spaghetti (NDLR : le terme utilisé est non péjoratif ici mais contextuel) envers son grand frère du western classique américain, a pris avec le temps une patine et un relief particulier, qui permet de le reconsidérer avec délectation. Mon nom est Personne, c'est d'abord et surtout la confrontation des deux facettes du héros « westernien » par excellence, la première magnifiée en Jack Beauregard (Henry Fonda), parfait en figure hiératique dépositaire de la culture sacrée du « colt », la seconde portraiturée avec talent par un Terence Hill au mieux de sa forme (son meilleur rôle à ce jour), symbole d'un siècle en devenir qui ne respectera plus rien, à la fois clown funambule et chien fou.


Mais cette opposition ne serait rien sans des dialogues excellents, aux répliques inoubliables (« Enfant, je jouais à être Jack Beauregard. Depuis je suis plus prudent ») qui ont durablement marqué les esprits au point de devenir cultes. Pour preuve, l'histoire du petit oiseau narrée par Terence Hill a été re-pompée depuis sans vergogne par Richard Donner dans Assassins (c'était Sylvester Stallone qui s'y recollait !). Ce conflit générationnel mené le pistolet à la main s'appuie sur de nombreuses séquences d'une drôlerie efficace au plus haut point, et qui ne font jamais virer le film dans la pantalonnade. Tonino Valerii montre son talent en usant d'un humour qui a plus en commun avec le « slapstick » des films muets (Personne distribuant des baffes à tour de bras renvoie à Charlot qui bastonne les Keaston Cops) qu'avec la vulgarité grasse des autres films de Terence Hill, les Trinita et consorts…


Mais ce sens de la dérision n'entache en rien le spectacle, de l'ouverture à la Il était une fois dans l'ouest (parrainage de Sergio Leone oblige…) à la cavalcade finale et meurtrière, au son d'une « Charge des Walkyries » finement parodiée, et sait se mettre en sourdine pour laisser passer l'émotion. Émotion qui accompagne toute la symbolique du passage de flambeau entre l'ancien et le nouveau, lorsque le pistolero vieillissant chaussera ses lunettes pour l'affrontement ultime sous les yeux de son admirateur, ou quand il sera enfin prêt à rejoindre l'anonymat, laissant à son turbulent successeur et désormais légataire la position de nouvel « homme à abattre ». Ce qui ne l'empêchera nullement de se livrer à un ultime pied de nez particulièrement jouissif, au son de la ritournelle d'Ennio Morricone, auteur ici d'une de ses meilleures partitions musicales.


Mon nom est Personne est aussi un film qui possède sa propre légende : qui de Valerii ou de son producteur et scénariste, l'immense Sergio Leone, en est véritablement l'auteur ? Les bonus si généreusement dispensés dans cette édition DVD permettent de se faire une idée plus claire, et il ne faut pas oublier que Tonino Valerii avait réalisé auparavant Texas avec Giuliano Gemma qui supportait sans aucun problème la comparaison avec les œuvres de l'ogre romain. On peut aussi se plonger dans l'excellent ouvrage de Jean-François Giré, Il était une fois le western européen, qui permet de se faire une bonne idée sur un genre, qui, avec les années passées, a véritablement acquis ses lettres de noblesse et dont Mon nom est Personne est à la fois un des fleurons les plus manifestes et une œuvre testamentaire à elle toute seule. Car le film de Tonino Valerii, sous son air de fausse bonhomie rigolarde, est désormais considéré comme l'enterrement en grande pompe des deux genres dont il est issu. Pas mal pour un film qui ne serait qu'une simple parodie…


Note : Autre qualité de Mon nom est Personne, sa version française avec les voix indispensables de Dominique Paturel et du regretté Raymond Loyer qui n'a pas pris une ride, témoin d'une époque où l'on savait faire du doublage avec talent en France.

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