Critique : Docteur Folamour

Erwan Desbois | 15 décembre 2004
Erwan Desbois | 15 décembre 2004

Il fallait être un fou ou un génie pour traiter du thème de l'holocauste nucléaire sous la forme d'une farce absurde et caustique. Ça tombe bien, Stanley Kubrick était tout à la fois fou et génial, et Dr Folamour apparaît en bonne place dans la liste de ses nombreux chefs-d'œuvre. Et si chaque film du réalisateur de 2001 est unique, celui-ci l'est encore plus de par son ton (comique) et sa durée (moins d'une heure et demie). Construit avec une minutie et un sens du rythme qui tutoient la perfection, Dr Folamour est toujours aussi drôle quarante ans après sa sortie. Kubrick orchestre avec brio la glissade progressive de son film dans l'absurde, jusqu'à atteindre le délire le plus total : le film devait à l'origine se clore sur une énorme bataille de tartes à la crème entre les différents généraux et politiques présents dans la salle de guerre. La scène a finalement été coupée au montage, mais la charge antimilitariste n'en est pas moins féroce.

Les personnages de Dr Folamour se répartissent en deux catégories. D'un côté les dirigeants, chez qui seul l'égoïsme peut espérer égaler l'incompétence. Tous apportent leur contribution à la catastrophe, que ce soit par paranoïa chez les généraux, mégalomanie chez les scientifiques ou immobilisme chez les politiques. Des défauts qui basculent dans l'absurdité dans le cas présent (le complot sur « la fluorisation de nos fluides corporels » est à hurler de rire, tout comme les « Mein Führer ! » du Dr Folamour), mais qui sur le fond ne sont pas si éloignés de la réalité. Ces dirigeants vivent complètement coupés de leurs troupes (troupeaux ?) qui leur obéissent pourtant sans discuter, qu'il s'agisse de mener l'assaut sur une base aérienne tenue par sa propre armée ou de larguer une bombe atomique. Ce sens du devoir est tellement ancré en eux qu'il s'applique même à la vie de tous les jours, comme le démontre la scène où un soldat zélé refuse de tirer sur un distributeur de Coca-Cola pour y récupérer de la monnaie car il s'agit d'une « propiété privée ». Dans le pessimisme kubrickien, les dirigeants décident, les soldats agissent, et plus personne ne prend la peine de réfléchir.

Dr Folamour est aussi une leçon de mise en scène. À la folie de ses personnages, Kubrick oppose une réalisation très sobre et quasi documentaire : cadrages statiques pour toutes les scènes de dialogues, caméra à l'épaule façon reportage de guerre lors de l'attaque de la base aérienne. Le décalage provient de la bande-son, qui porte en elle le regard critique de Kubrick, en passant en boucle une marche militaire entraînante lors des scènes situées dans le bombardier, ou via la chanson We'll meet again du générique de fin. Le réalisme de la mise en scène fait ressortir les actions et attitudes des personnages et place les acteurs en première ligne. Ces derniers s'en tirent plus que bien : les seconds rôles Slim Pickens, Sterling Hayden et George C. Scott (dont chaque mimique aurait pu servir d'illustration à cet article) réalisent des performances comiques mémorables, et Peter Sellers dans trois rôles différents (dont l'halluciné et hallucinant Dr Folamour) est au-delà des superlatifs. Sa performance fait partie des mythes indémodables du cinéma, à l'image du film lui-même.

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