Critique : Le Monde de Nemo 3D

Stéphane Argentin | 24 novembre 2004
Stéphane Argentin | 24 novembre 2004

Ça y est, les « Pixariens » reviennent à la charge. Vous savez, ces drôles de petits êtres venus d'une autre planète qui ont trouvé refuge sur notre bonne vieille Terre, quelque part au nord de la Californie, aux États-Unis, et qui nous font mourir de rire à intervalles réguliers (tous les deux ans environ, au rythme actuel) en mettant en images les histoires les plus simples au beau milieu d'univers aussi inattendus qu'insolites. Après les jouets qui parlent de Toy story et de sa suite (au passage, l'un des rares contre-exemples de suite supérieure à l'original), les insectes de La Cigale et La Fourmi de 1001 pattes, et les monstres nocturnes du placard de Monstres & cie, les voilà à présent qui s'attaquent… au commandant Cousteau !


Mais où diable vont-ils donc chercher tout ça ? Comment font-ils ? Voilà bien là la question qui n'a cessé d'être sur toutes les lèvres depuis leur premier long métrage (Toy story), et qui continuera d'être posée tout au long de ce Monde de Némo (et même longtemps après). À chaque nouveau-né, ces satanés Pixariens réussissent leur coup : nous entraîner dans les aventures les plus folles, les plus drôles, les plus étourdissantes mais aussi les plus touchantes (voir émouvantes), sans jamais nous infantiliser. « Nous ne faisons pas des films pour les enfants. Nous les faisons en espérant que les enfants iront les voir », déclare Andrew Stanton (coréalisateur) à propos du Monde de Némo. Cette devise, Pixar l'applique depuis ses débuts. De ce fait, aller voir un film signé Pixar n'est plus une corvée pour les parents, traînés de force par leurs enfants dans le cinéma le plus proche.


De ce point de vue, les Pixariens se rapprochent, dans leur conception du cinéma d'animation, d'une autre communauté tout aussi majeure, les « Ghibliens ». Outre les divergences de techniques (d'animation), de styles et d'histoires, les créations du studio d'Hayao Miyazaki et de John Lasseter renferment en leur sein cette même force commune : un double niveau de lecture, à savoir divertissant au premier abord, mais aussi plus abouti, plus approfondi à y regarder de plus près. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si, soit dit en passant, le fondateur de Pixar a lui-même supervisé la version américaine du Laputa, le château dans le ciel de son illustre collègue japonais. Dernière œuvre en date du maître nippon du crayonné, Le Voyage de Chihiro offrait ainsi une magnifique relecture d'Alice au pays des merveilles, tout en proposant une réflexion sur la quête d'identité (le personnage de Chihiro qui ne doit surtout pas oublier son nom), ainsi que sur les dangers d'une industrialisation galopante (LE thème récurrent des œuvres de Miyazaki).


Même chose ici avec Le Monde de Némo. En surface, les péripéties de ces deux petits poissons ressemblent à s'y méprendre à un quelconque road movie aquatique semé d'embûches ; mais en profondeur se cache là encore une approche beaucoup plus mûre de l'histoire. Outre quelques détournements humoristiques (à mourir de rire) de certains comportements sociaux (les thérapies de groupes, pour ne pas les citer), sans pour autant jamais chercher à se placer en donneur de leçons (idem pour Miyazaki, simple avertisseur et non moralisateur), Le Monde de Némo est surtout et avant tout un magnifique et souvent bouleversant parcours initiatique et fusionnel entre un père et son fils, justifiant alors pleinement, au sens cinématographique, l'utilisation narrative du road movie.


Ainsi, au début de l'histoire, Marin est-il un véritable papa poule qui ne s'est jamais remis du choc provoqué par le funeste destin de toute sa famille, tandis que son fils Némo est un véritable casse-coup impétueux, impatient de découvrir le monde, et de façon plus générale, la Vie avec un grand V. L'un et l'autre vont, au fil de leur voyage respectif, apprendre à mettre de l'eau dans leur vin. Marin va, entre autres, découvrir une tortue baba cool de 150 piges qui laisse son fiston faire le zouave au milieu des forts courants marins. Némo, échoué dans son bocal de salle d'attente, va découvrir par le biais des racontars (amusante relecture du syndrome du « téléphone arabe ») une autre image de son père, tout en cherchant par tous les moyens (et avec l'aide de ses nouveaux amis du moment) à s'enfuir d'une mort certaine entre les mains d'une jeune psychopathe à couettes.


Le Monde de Némo est aussi l'occasion de (re)découvrir une autre facette passionnante des artistes Pixar, une facette à l'attention des cinéphiles. En effet, les animateurs du studio à la lampe bondissante (Luxor Jr., l'emblème du studio pour mémoire) ne sont pas seulement des allumés du clavier, imbus de leur propre monde (de pixels celui-là), mais avant tout des fans de cinéma. Le requin végétarien en pleine cure de désintox' se nomme Bruce, le surnom du requin mécanique sur le tournage des Dents de la mer, de Spielberg ; la fille du dentiste (au look très « dents de la mer » elle aussi) fait irruption sur la musique de Psychose ; Marin et Dory sont cernés par des Oiseaux (des mouettes, en réalité, qui font aussi penser à la secte plumée de L'Âge de glace) sur le ponton du port de Sydney… Tous ces emprunts ne sont nullement des coïncidences, mais bel et bien des (gros) clins d'œil à un art que les Pixariens apprécient, respectent, et par-dessus tout aiment à (faire) partager.


Il va donc falloir se faire une raison : chez Pixar, on ne sait faire que du bon, de l'excellent, voire du génial. Si, pour d'autres, la combinaison des mots « divertissement » et « intelligent » prend souvent des allures de véritable casse-tête (tout du moins pour ceux qui tentent de le résoudre), les Pixariens, eux, appliquent la formule combinatoire des deux depuis leur arrivée dans notre univers (cinématographique). Après ça, les prouesses techniques – et Dieu sait que Le Monde de Némo en constitue une preuve vivante et constante ! – ne sont que le nappage servant à décorer un bon gros gâteau, qui ne demande plus alors qu'à être dévoré d'une seule bouchée. Et le pire dans tout ça, c'est qu'on y retourne pour avoir du rab ! Il n'y a pas à dire, ces Pixariens viennent vraiment d'une autre planète. Oui mais laquelle ?

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