Critique : La Cité interdite

Par La Rédaction
12 février 2007
MAJ : 25 février 2020
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À la fin de la Révolution Culturelle chinoise en 1976, une nouvelle – la cinquième – génération de cinéastes émerge et se permet de critiquer, indirectement, la toute puissance du parti communiste, à l’image du symbolique et historique Terre jaune avec Chen Kaige à la réalisation et Zhang Yimou à la photographie. Deux noms qui font le tour des festivals occidentaux et qui oeuvrent pour un cinéma toujours populaire, parfois engagé mais rarement censuré. Après les événements de Tiananmen en 1989, ils sont d’ailleurs les seuls à continuer à sortir des films, tandis les autres s’exilent et que la relève tourne clandestinement à l’instar de Wang Xiaoshuai (Beijing Bicycle, Shangai Dreams), Jia Zhang ke (Plaisirs inconnus, The World) ou Lou Ye (Suzhou River, Palais d’été). Dès lors, la critique internationale commence à leur préférer cette sixième génération et son regard naturaliste sur la société chinoise, en opposition à un cinéma qualifié d’académique, consensuel, voire complaisant.

En une poignée de films, et presque autant de prix à Cannes ou Venise tout de même, Zhang Yimou serait-il devenu un cinéaste à la solde du Parti, tandis que son « camarade » Chen Kaige se brûle les doigts et les ailes avec Feu de glace au contact d’un autre pouvoir, Hollywood ? Difficile en effet de voir autrement le sacrifice final du Hero Jet Li, agenouillé devant son roi et futur empereur de Qin, que comme la célébration, ou plutôt l’aveu, d’une identité nationale supérieure, où sécurité et stabilité valent bien une petite entorse aux libertés et droits de l’homme. Ou alors, avec cette réappropriation d’un genre traditionnel, le wu xia pian popularisé et occidentalisé par Tigre et Dragon d’Ang Lee, Zhang Yimou ne fait que revisiter un de ses thèmes de prédilection, à travers les époques et les films, à savoir la résilience. Vivre avec l’Empire, vivre avec la République populaire. Quoi qu’il en soit, la perfection picturale et millimétrée de la mise en scène de Hero peine à résister au sous-texte politique et polémique, et ces deux forces en jeu finissent par s’annuler. Ce qui n’est pas le cas du Secret des poignards volants, qui s’il a reçu lui aussi l’appui du P.C.C., se voit reprocher son absence de message au profit du pur exercice de style. Ses triangles amoureux, intrigues de palais et apparences trompeuses sont en effet prétextes à que chaque scène devienne un tableau vivant, puis une couleur, une forme, presque une abstraction.

Cette remise en perspectives du travail de Zhang Yimou, et plus précisément du dernier chapitre de sa trilogie wu xia pian, est indispensable pour pénétrer et appréhender au mieux cette Cité interdite, à la fois suite et synthèse. Suite car le film reprend figures amoureuses, trahies et puissantes au sein d’un palais, et synthèse car il les complexifie de manière radicale et vertigineuse toujours au sein, et en lien à ce palais. L’adjectif approprié pour décrire ce décor, ces armures et mêmes ces corsets est bien sûr « fastueux », et parfois à la limite du « fastidieux », tant le réalisateur s’évertue à tout recouvrir. Des couloirs rouge sang et vif aux parterres de fleurs infinis en passant par la Golden Armor de Chow Yun-Fat, une fois la machine infernale en route, tout ce qui se rapporte au palais et à ce qu’il représente (le pouvoir, la fatalité) devient un personnage à part entière, imposant, écrasant… étouffant même diront certains, tant les rares sorties et combats sont des respirations aussi expédiées que frustrantes. C’est qu’en fait, Zhang Yimou signe avant tout une tragédie shakespearienne, ou grecque, dont la lecture et l’issue peuvent encore appeler à interprétations et gentille polémique, mais au centre de laquelle il donne à sa muse et ex-femme Gong « regardez-moi dans les yeux » Li, un rôle plus subtil et équivoque qu’il n’y paraît. Tour à tour résistante, rebelle et résiliente.

Vincent Julé (7/10)

Dès la article-details_c-trailers et la note d’intentions de Zhang Yimou, on saisit l’ambition et la limite d’une œuvre telle que La Cité interdite. Tout est ici prétexte au faste visuel, (« la notion de luxe, d’extravagance et de magnificence est poussée à l’extrême »), tout autant pour les costumes que pour les décors, aussi bien dans le souci du détail que dans le jeu des acteurs. Se rêvant sans doute calife à la place de l’Empereur, le réalisateur lorgne lourdement sur l’œuvre de Kurosawa, sans jamais atteindre un seul instant le génie de Kagemusha ou de Ran.

Après une première heure de laborieuse caractérisation d’une grande banalité (les intrigues de cour étant une scie du cinéma chinois approuvée par le Parti), Yimou expédie une scène d’action à base de ninjas plus ou moins numériques qui s’avère très loin de la maîtrise visuelle encore à l’œuvre dans Hero ou dans Le Secret des poignards volants (pourtant déjà deux «fresques» plus ou moins digestes, mais plus touchantes dans leurs maladresses). Plus tard c’est l’attaque du palais par dix mille hommes en armures dorées qui se rêve clou visuel et épique. Une seule pensée vient à l’esprit : «c’est bôôô». Et puis c’est tout. C’est beau, sans plus, gratuitement. Comme l’ensemble de La Cité interdite, qui nous noie dans une reconstitution clinquante jusqu’à l’absurde, parfaite jusqu’à l’ennui.

Si Chow Yun Fat disparaît presque sous les apparats, le réalisateur semble n’avoir trouvé, comme unique moyen pour faire exister son casting féminin, que de l’enserrer dans des corsets, fait historiquement avéré mais néanmoins choquant. Inutile de se voiler la face derrière un fallacieux recul critique, le spectateur mâle ne verra souvent que cela, des seins bombants, sur le point d’exploser sous la pression des robes. Les décolletés, en particulier celui de la toute jeune Li Man, sont tellement vertigineux qu’ils parviennent à éclipser tous les besogneux efforts de Zhang Yimou. Insister sur un aspect aussi trivial c’est sans doute s’exposer à la vindicte du lecteur, qui aimerait qu’on lui propose un angle critique beaucoup plus profond et pertinent

Mais il est cependant nécessaire d’en passer par ces remarques pour souligner la vacuité essentielle d’une œuvre qui oscille entre la reconstitution laborieuse, quelques pointes de ridicule (la crise d’adolescence du plus jeune prince) et la répétition générale de la cérémonie d’ouverture des prochains Jeux Olympiques de Pékin (qui sera confiée à…Zhang Yimou). Si Yimou montre cette fois un pouvoir corrompu, il persiste à mettre complaisamment en scène l’écrasement (littéral) de l’individualité par la puissance de la masse dirigeante. Les chefs ne sont pas parfaits, mais toute révolte est vouée à l’échec, c’est cruel et c’est ainsi. La Cité interdite pourra plaire sous l’angle de la visite au musée, voire sur l’attrait d’un exotisme bon enfant, mais le curieux doit être prévenu que le prix du dépaysement pourra être fort pesant.

Jean-Noël Nicolau (3/10)

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