Critique : El Topo

Par Patrick Antona
13 décembre 2006
MAJ : 25 février 2020
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Homme de théâtre d’avant-garde, créateur du mouvement "Panique" aux côtés de Topor et d’Arrabal, Alejandro Jodorowsky avait déjà, par deux fois, tâté de la réalisation lorsqu’il entreprit le tournage de El Topo au Mexique en 1970. Alors que son précédent film, Fando y Lis, avait déclenché les foudres de la censure mexicaine, de par son côté profondément subversif bien ancré dans l’atmosphère révolutionnaire de 1968, Jodorowsky préféra partir pour New York avec ses bobines sous le bras. Bon choix car El Topo devint ainsi un des piliers des séances Midnight Movies, adoubé par John Lennon lui-même, lui assurant un succès culte et une audience internationale qui fit de ce chilien aux origines russes un des auteurs à suivre des années 70.

Adoptant la structure du western initiatique, où Jodorowky fait passer ses éternelles références bibliques et son questionnement sur la nature humaine, El Topo est une allégorie religieuse aux accents bunuéliens (il y a des points communs avec La Voie Lactée et Simon du Désert) dont la force et l’outrance de certaines images arrive encore à surprendre le spectateur moderne, même le plus blasé.

Dans cette quête métaphysique où un pistolero (interprété par Jodorowsky lui-même tout gainé de cuir noir) cherche les quatres maîtres du désert afin de les défier et de devenir un dieu, se succèdera toute une série de scènes marquées du sceau du suréalisme dans lesquelles sang, sexe et humour se mêlent avec plus ou moins de bonheur (le côté 70’s et libertaire étant un paramètre à prendre en compte pour apprécier le tout.) Dans toute la première partie, El Topo ("La Taupe") va ainsi accomplir son destin, épreuve après épreuve, rencontrant dans le désert mexicain magnifiquement mis en image des pillards sortis tout droit de chez Peckinpah, des cavalières sexy s’adonnant au saphisme, une bohémienne au look "glam", le tout baignant dans une atmosphère zen et violente à la fois qui donne au film le ton d’un véritable trip hallucinatoire mais au parti-pris esthétique prenant.
Par contre, la seconde partie, celle qui verra la résurrection christique de El Topo en moine tentant de mener des freaks à la lumière (une constante dans l’œuvre de Jodorowsky pour qui le film de Tod Browning est une référence essentielle), prend la voie de la satire du monde moderne et capitaliste, avec un côté très naïf qui a considérablement vieilli. Laissant de côté le mythicisme qui nimbait son film jusque là, l’acteur-réalisateur fait plus dans la farce, s’en donnant d’ailleurs à cœur joie en exploitant ses talents de mime, rehaussé heureusement de quelques éclairs comme cette messe exercée à coup de roulette russe ou les jeux pervers de puritaines que n’auraient pas renié un John Waters.

Film complètement branque et narcissique, El Topo est une expérience, voire une forme de rituel qui déclenchera des réactions pouvant aller du rejet simple jusqu’à la fascination la plus extrême (comme dans beaucoup de films de Jodorowky), mais dont le final "illuminé" permet de donner du sens à cette vision psychédélique du Nouveau Testament, autrement plus fun et inspiré que La Nativité version catéchisme du pauvre sortie il y a peu.

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