La Guerre des mondes : critique apocalypse now

Damien Vinjgaard | 29 juin 2006 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Damien Vinjgaard | 29 juin 2006 - MAJ : 09/03/2021 15:58

Steven Spielberg retrouve Tom Cruise après Minority Report, et adapte le classique H. G. Wells avec un budget de 130 millions : sur le papier, c'est une équation en or, et à l'écran, c'est un ouragan.

Soyons fous. Aventurons-nous à dire du mal de Steven Spielberg, dans les pages même du site Internet qui l'adule. Justes quelques méchancetés apparemment gratuites mais finalement bien senties sur son oeuvre. Epargnons toutefois sa période insouciante dans laquelle le héros agitait le fouet et concentrons-nous sur celle que tout le monde s'accorde à nommer l'âge adulte, voire l'époque de la raison, et que nous nommerons dans ces lignes : l'ère gériatrique.

Comment ne pas voir en effet cette frange de sa filmographie dont les racines remontent à La Couleur pourpre (1985) et dont la base est La Liste de Schindler (1993), comme celle qui a le plus démontré sa tendance à verser dans le sentimentalisme moisi et la guimauve hollywoodienne. Ces larmes versées, payées au prix du regard de l'enfant, lui ont permis d'afficher une pseudo-maturité qui n'est en fait qu'un regard au mieux inintéressant sur le monde, au pire rance. Sommet de cette tendance, Le Terminal, pamphlet bêta sur le rêve américain qui transcende les frontières de son état sans même pouvoir généreusement les briser. C'est dire alors si La Guerre des mondes, est un projet attendu autant que redouté.

 

Photo Tom Cruise

 

Par bonheur, dès le générique, Steven Spielberg efface tous les préjugés en jetant un oeil malin en arrière. Une voix, chaude et légèrement ironique, semblant tout droit sortie des serials des années 50 (alors qu'elle sort de la bouche de Morgan Freeman), énonce la sourde menace extra-terrestre d'une manière péremptoire. Avec un grand coup de pelle, le réalisateur replante les racines d'un cinéma d'aventure en donnant à son film une allure rétro. Sans démentir cette sensation initiale, la suite va à l'inverse de cette tendance en adoptant une vision moderne et actuelle du monde. C'est au passage un étonnant pied de nez à l'action héroïque et éclatée d'Independance day que le choix d'adopter un point de vue et de s'y tenir. Voir l'invasion à travers les yeux d'un homme lambda est la grande force du film.

Complètement en contre-emploi, Tom Cruise est un homme simple ; conducteur de grue, ex-mari et mauvais père, autant de rôles que l'acteur embrasse parfaitement, plus à l'aise même dans cette épaisseur soudaine. Deux tendances s'affrontent alors sur le terrain filmique de La Guerre des mondes. Alors qu'il jouait jusqu'à présent sur le passage du fait-divers à la fiction pure (voir Il faut sauver le soldat Ryan et la différence de traitement entre le débarquement et la prise du pont), l'invasion extra-terrestre est sûrement le premier de ses récits à construire en parallèle deux visions. En arrière plan la grande aventure et des scènes d'attaques extra-terrestres comme on a toujours rêvé de les voir. Au premier, le drame familial parfaitement énoncé, limpide et prenant. Les deux jouent au chat et à la souris mais dans leurs nombreux croisements, le film verse dans le magnifique.

 

Photo Tom Cruise

 

Car de ce coin étroit d'une vision réaliste d'une attaque qui ne l'est pas, Steven Spielberg développe une odyssée au travers d'ahurissants tableaux apocalyptiques. L'invasion écrasante et destructrice est filmée par le réalisateur à la volée. Des bribes d'actions qui apparaissent et renforcent la réalité de la fin du monde chez les banlieusards tout en évitant les grands écueils (faut dire, ils avaient fait une liste avec David Koepp). Aucun héroïsme n'est mis en avant, seul importe la survie et le voyage dans ce cauchemar éveillé (le train ne sera jamais vu pareil). Le souci de réalisme qu'avait appliqué jusqu'à présent Spielberg paye enfin dans la grande aventure.

 

Photo Tom Cruise, Tim Robbins, Dakota Fanning

 

Lorsque Spielberg range ses tours de force cinématographiques (notamment un incroyable plan-séquence sur une autoroute), le film baisse doucement son rythme pour laisser place à la tension et à la peur. Le réalisateur tend le spectateur en resserrant le drame à un huit clos. Ce resserrement de l'intrigue est alors le moment que choisit une tendance fâcheusement gériatrique de Spielberg pour refaire surface. Ne plus verser dans le larmoyant mais donner des leçons avec l'aplomb de celui qui a réfléchi longtemps à la vie. Spielberg n'a pas caché avoir voulu montrer au public américain ce qu'était la vie de réfugiés quels qu'ils soient. Ce qu'avaient amené les divers bombardements de son pays lors de ses opérations de libération qui rasait tout sur leur passage.

En restant dans une vision réaliste qui se refuse à l'héroïsme et en terminant sur la même voix-off reprenant un discours patriotique et religieux extrait du film mais aussi, il me semble du livre, Spielberg montre la tendance néo-conservatrice de sa pensée, l'héritage des pères fondateurs des États-Unis. Le problème n'est d'ailleurs pas tant cette affirmation religieuse incluse dans La Guerre des mondes mais l'application de cette phrase à une parabole sur les réfugiés. Car il marque une sorte de déresponsabilisation humaine et une foi en Dieu mal venues. Il faut croire, car il n'y a que ça à faire. À ce propos, le destin du personnage de Tim Robbins est à décrypter longuement pour bien comprendre les ramifications de sa pensée, de même que la voix-off.

 

Affiche française

Résumé

Finalement grillé par 2h d'action et de réflexions, on ne peut que se féliciter de voir le cinéaste montrer enfin son vrai visage à travers un film qu'il a parfaitement maîtrisé. En cela, La Guerre des mondes est peut-être le meilleur film des années 2000 pour Spielberg.

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