En roue libre : critique enfermée dehors

Mathieu Victor-Pujebet | 28 juin 2022
Mathieu Victor-Pujebet | 28 juin 2022

Outre ses rôles dans des comédies (La Tour Montparnasse infernale, Papa ou maman), Marina Foïs s'est révélée, au fil d'apparitions plus dramatiques (Irréprochable, La Fracture), être une actrice d'exception au spectre de jeu étonnamment varié. Dans En roue libre, réalisé par Didier Barcelo, la comédienne démontre une nouvelle fois sa souplesse entre humour et sensibilité, aux côtés du très talentueux Benjamin Voisin.

Carnets de voyage

D'un côté, Louise est prise d'une crise panique qui l'empêche de sortir de sa voiture. De l'autre, Paul essaie de voler le véhicule, mais kidnappe par accident Louise. Un amusant concept qui débouche sur un road movie hexagonal dont l'objectif bifurquera vers la recherche du meurtrier du frère de Benjamin Voisin. Une cinquantenaire dépressive et un jeune homme enragé, deux personnalités que tout oppose qui vont apprendre à s'appréhender et à s'apprécier... un programme, qui sur le papier, ne sort pas bien des sentiers battus.

 

Photo Marina FoïsUne route déjà trop empruntée ?

 

L'une va bousculer son quotidien mortifère tandis que la muflerie de l'autre va s'avérer plus attachante que prévu, les deux compagnons se rapprochant au détour de l'habituelle scène de conflit musical, ou bien celle de la confession libératrice autour d'un petit joint. En roue libre suit une structure connue et balisée qui rend le film un peu programmatique et sage.

Par ailleurs, entre la mère divorcée qui vit seule, la hipster psychotique phobique des ondes et le gentil neuneu éternellement interprété par Jean-Charles Clichet, le film réalisé par Didier Barcelo construit une galerie de personnages dont les stéréotypes étouffent parfois l'attachement émotionnel du spectateur. Des caricatures un peu systématiques, qui en deviennent parfois presque problématiques lorsque Didier Barcelo insiste sur le cliché du vagabond violent, ou caractérise les gitans comme drôlement différents, mais généreusement sympathiques.

 

Photo Benjamin VoisinVin Diesel peut aller se rhabiller

 

Little Foïs Sunshine

Néanmoins, ce programme se trouve vite augmenté d'un joli timing comique qui brille par la limpidité de la mise en scène du cinéaste. Découpage précis et montage énergique, la technicité de Didier Barcelo impressionne pour un premier long-métrage et parvient à donner assez d'entrain à En roue libre, sans pour autant cannibaliser l'incandescence de ses comédiens.

En effet, la belle alchimie entre Marina Foïs et Benjamin Voisin habite chaque photogramme du long-métrage, les comédiens excellent aussi bien dans leurs explosives confrontations, que dans la douce évidence vers laquelle mue leur relation. L'association de ces deux acteurs fait d'ailleurs incroyablement sens, tous deux déployant un jeu d'une assurance folle, bien que traversé par de touchantes bribes de fragilités.

 

Photo Marina Foïs, Benjamin VoisinDynamique duo

 

Un face à face qui sonne alors comme tout naturel, joliment emballé par la solaire photographie de Christophe Beaucarne (Mr. NobodyLa Belle et la Bête version Christophe Gans, Illusions perdues) dont la focale courte donne de l'ampleur au métrage et laisse respirer ses cadres. Une mise en image lumineuse qui vient accompagner les émotions des personnages, notamment lorsque Marina Foïs ne parvient pas à sortir de sa voiture en début de film.

Jeux de lumière, plans rapprochés, flous de la caméra... le filmage de Didier Barcelo colle au point de vue des protagonistes, son regard sensible et humain faisant presque oublier leurs stéréotypes. Il en est de même au niveau de l'écriture du film, le scénario de Barcelo et de sa coscénariste Marie Deshaires explorant au fil de son récit les différents traumas de ses personnages.

Mais en n'assenant pas de cause superficielle à leur mal-être, et en préférant écouter leur ressenti au présent, En roue libre ne tombe pas dans le pathos ni dans une mécanique psychologisante. Au contraire, le long-métrage dégage une tendresse touchante, emportant l'empathie du spectateur à la volée.

 

Photo Marina Foïs, Benjamin Voisin"Et toi alors, c'est quoi ton trauma ?"

 

La Balade sauvage

Le regard des auteurs est donc sincère, et leur amour des personnages contagieux. Des protagonistes dont le passé brisé va prendre une place de plus en plus importante dans le récit au fil des kilomètres parcourus, entre abandon, suicide et accident. Des passifs étonnamment troubles pour une comédie française familiale, qui donnent un peu de chaire et de poids à l'écriture du film.

En ce sens, n'oublions pas que l'objectif du personnage interprété par Benjamin Voisin est de venger la mort de son frère. Si le ton d'En roue libre est loin des fulgurants road movies américains des années 70, un enjeu de personnage aussi sombre pour le genre reste relativement singulier, de quoi donner un peu d'ambiguïté et de densité à un récit traversé par une étonnante violence sous-jacente.

 

Photo Benjamin Voisin, Marina FoïsLa face cachée de la comédie familiale...

 

Par ailleurs, outre l'insolite situation d'une Marina Foïs étrangement bloquée dans sa voiture, une drôle d'auto-stoppeuse réclame plusieurs fois de l'aide à nos voyageurs, se téléportant mystérieusement à plusieurs étapes de leur parcours. En roue libre est alors comme traversé par quelques bizarreries à la lisière du fantastique. D'inattendus à-côtés qui rendent cette comédie moins sage que prévue, sorte d'exploration d'un monde où le rapport à l'espace semble (parfois) aussi fragile que ses personnages.

Ajoutons à ça que la crise existentielle de Marina Foïs n'est pas sans rappeler l'épuisement général des services médicaux français, parallèle renforcé par l'appel d'une collègue urgentiste débordée en début de film. Si cet interstice politique ne fait pas d'En roue libre une oeuvre puissamment révolutionnaire, c'est par ses petits débordements thématiques, esthétiques et narratifs que le long-métrage de Didier Barcelo parvient à surprendre et à séduire.

 

En roue libre : Affiche officielle

Résumé

Si En roue libre est souvent alourdi par les clichés du road movie émancipateur, le film réalisé par Didier Barcelo parvient tout de même à surprendre et toucher par la chaleur de sa caméra, la tendresse de son écriture, l'incandescence de ses interprètes et la malice de ses ruptures de ton.

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commentaires
Soralex
28/06/2022 à 18:45

Envie de voir du ciné d'auteur, vous m'avez motivé, merci.

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