Alice et le maire : critique avec des bugnes

Simon Riaux | 1 septembre 2020 - MAJ : 15/09/2020 10:06
Simon Riaux | 1 septembre 2020 - MAJ : 15/09/2020 10:06

Quand le maire de Lyon (Fabrice Luchini) fait appel à une jeune philosophe (Anaïs Demoustier) pour essayer de retrouver l'inspiration qui l'amènera au sommet de l'Etat, est-ce l'occasion de redonner sens à son action, ou de maquiller un vieux loup de mer en courageux réformateur ? Alice et le maire de Nicolas Pariser interroge la politique française, ses représentations et ses ratages, avec un regard stimulant.

CERVELLES DE CANUTS

Quand la caméra de Nicolas Pariser emboîte le pas à Alice (Anaïs Demoustier), sur le point de se perdre dans le terrier municipal d’un maire aux airs de lapin blanc (Fabrice Luchini), on craint un instant d’arpenter les couloirs grisâtres d’un énième drame franco-bourgeois à moulures apparentes. C’est en effet avec une certaine préciosité, un faux air de ne pas y toucher, que le metteur en scène se glisse dans les alcôves de la mairie de Lyon, dont le tout puissant maire ambitionne un destin présidentiel, mais sent bien que l’inspiration lui manque pour retrouver la puissance dialectique de ses jeunes années.

Plutôt que de laisser libre-cours à Luchini, ou d’orchestrer un dialogue philosophique et théorique entre une spécialiste de Spinoza et un roublard maîtrisant le sophisme politicien comme personne, Nicolas Pariser préfère distiller progressivement un discours à l’acidité désenchantée, qui parasite petit à petit son propre dispositif, jusqu’à transformer ce récit quasi-Rohmerien en chronique de la médiocrité institutionnalisée, dénonciation amère d’un système qui s’accommode sereinement de son incapacité à ne rien changer. La mollesse ouatée des réunions, la malice des affrontements verbaux... tout perd progressivement de son charme pour laisser entrevoir un système efficace, parfaitement rodé, conçu pour toujours engendrer la reproduction du même, par les mêmes, pour les mêmes.

 

photoDeux personnages que le système politique agite comme deux marionnettes complémentaires

 

On prend donc un plaisir croissant aux joutes rhétoriques qui opposent Alice et l’élu en quête de sens, comme on se régale de la voir naviguer au sein du marécage de veulerie longtemps coagulé autour de l’édile (Nora Hamzawi confirme une fois de plus avec quel talent elle croque les stéréotypes de la bourgeoisie intellectuelle française). Inexorablement, cette valse initiatique progresse vers son point de rupture, celui où le politique devra tout risquer pour trouver un peu de sens, à moins que la brillante intellectuelle ne daigne dévoyer ses concepts pour se repaître à son tour du festin de sauterelles diplômées auquel tous la convient.

 

photo, Anaïs DemoustierCésar de la meilleure actrice pour Anaïs Demoustier

 

PETITS BOUCHONS

Pariser opte finalement pour une conclusion plus insidieusement cruelle, renvoyant ces deux figures de la vie publique française, le philosophe essayiste et le politicien de carrière à un même constat d’irréductible incompétence. Au fur et à mesure que le découpage devient plus sophistiqué (comme en témoigne l’épatant plan-séquence scandant la rédaction d’un discours radical), la sentence d’Alice et le maire se fait plus irrévocable. Personne ici ne parviendra à bouger les lignes, et il n’est pas dit que quiconque l’ait véritablement souhaité.

 

photo Nora Hamzawi et Anaïs Demoustier

 

Ainsi, on pourra regretter que lors de son épilogue, le réalisateur redonne à ses deux protagonistes un peu de douceur et d’humanité, comme si le grand fiasco qui précède ne devait pas totalement colorer l’intrigue ni le goût de cendre qui emplit la bouche du spectateur perdurer trop longtemps. Cette conclusion, pour chaleureuse et humaine qu’elle soit, vient amoindrir l’impact de l’ensemble et retire un peu de finesse à cette rêverie tranchante.

On regrette d’autant plus cette ultime reculade que Alice et le maire avait jusqu’ici fait preuve d’un sans faute remarquable. Jouant de la géographie lyonnaise toute en dénivelé, des oppositions entre les textures ocres de la Croix-Rousse et la pompe crème du quartier de l’Opéra, la caméra proposait un jeu de piste passionnant entre ascensions, ambition et pouvoir, saisissant toujours le mouvement impulsé aux protagonistes. On aurait aimé que le métrage assume, concernant tous ses protagonistes, la cruauté clinique qui préside au destin de son couple de bourgeois écolos et dépressifs (formidables Maud Wyler et Alexandre Steiger, tour à tour glaçants et pathétiques).

 

photo

Résumé

Fable cruelle, divertissante et acérée sur la médiocrité institutionnalisée de la politique française, Alice et le maire se suit avec beaucoup de plaisir, malgré une conclusion trop douce en regard de ce qui la précède.

Lecteurs

(2.8)

Votre note ?

commentaires

La tour FL
21/09/2020 à 16:12

peut on avoir l'extrait du discours de fin de vie merci

Dirty Harry
02/09/2020 à 13:56

Cette critique donne envie de le voir. Et aussi d'aller à Lyon, que je ne connais que très peu.
Des adresses de restau ?

Le Revenant
05/03/2020 à 10:50

Pas mal la critique

Keys 48
20/10/2019 à 10:31

Excellent

votre commentaire