L'indéfendable : Aeon Flux, l'affreux navet avec Charlize Theron

Mise à jour : 09/01/2017 19:03 - Créé : 7 janvier 2017 - Geoffrey Crété
Photo Charlize Theron
20 réactions

Parce que le cinéma est un univers à géométrie variable, soumis aux modes et à la mauvaise foi, Ecran Large, pourfendeur de l'injustice, se pose en sauveur de la cinéphilie avec un nouveau rendez-vous. Le but : sauver des abîmes un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie. 

 

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"Spectaculairement stupide" (Variety)

"Triste spectacle pataud" (Mad Movies)

"Simultanément bête, prétentieux et ennuyeux" (Hollywood Reporter)

"Aeon Flux passe l'essentiel de son temps à être belle et à porter des tenues sensationnelles" (Le Monde) 

"Theron joue un agent qui désire revenir à une existence réelle : à la fin du film, vous comprendrez ce sentiment" (Entertainment Weekly)

  


  

LE RESUME EXPRESS

2415. Un virus a éliminé 99% de l'humanité. Les survivants vivent à Bregna, une cité totalitaire et blanche dirigée par Trevor Goodchild. Charlize Theron est Aeon Flux, une Monican guerrière et top model de la résistance, qui communique via des pilules de télépathie avec une Frances McDormand aux cheveux fluos.

Après l'assassinat de sa soeur, elle est encore plus énervée. Enfin chargée d'abattre Goodchild et se venger, elle est incapable d'assurer sa mission lorsqu'elle croise son regard. 

Aeon est perdue. Car malgré son allure d'égérie Dior du futur, elle était jusque là asexuée. Elle découvre alors qu'elle est un clone de Kathryn, l'épouse décédée de Trevor, qui a expérimenté pour sauver l'humanité devenue stérile. Ainsi, chaque bébé de Bregna est un clone créé grâce à l'ADN recyclé des morts.

Apprenant que la vie a retrouvé son chemin et qu'il existe désormais de vrais bébés naturels, Aeon décide de désobéir aux ordres et ne pas tuer son ex. Elle détruit la banque d'ADN pour nettoyer cette horreur, et rouvre les murailles autour de la ville pour regarder l'avenir lumineux qui les attend.

 

Photo Charlize Theron

  

LES COULISSES

Aeon Flux est un peu le Catwoman de Charlize Theron : son spectaculaire fiasco post-Oscar. A l'origine, c'est une série animée concept créée par Peter Chung et diffusée dans les années 90 sur MTV : Aeon Flux est un agent secret qui tente de tuer le tyran (ou coucher avec) d'une dystopie, et meurt régulièrement avant de recommencer, comme une Sisyphe en string de cuir. Quasiment aucun dialogue, un goût clair pour la violence et le sexe : ce n'est pas un objet mainstream.

 

Photo série

 

Capable aussi bien de Crossroads avec Britney Spears que de la pépite culte Napoleon Dynamite, MTV Films entreprend avec la Paramount une adaptation sous forme de blockbuster. Propulsée par le succès-surprise de son premier film, Girlfight avec Michelle Rodriguez, Karyn Kusama reçoit le scénario de Phil Hay et Matt Manfredi. Intriguée puis conquise, la réalisatrice rencontre les producteurs, sans trop y croire vu son CV, mais avec suffisamment d'idées pour les convaincre. Hay dira qu'elle était la seule à présenter de vrais éléments, notamment des storyboards, là où ses concurrents venaient les mains dans les poches.

Sur le papier, Aeon Flux coûte alors 110 millions. Kusama doit réduire le budget de moitié, dans une équation peu ordinaire : c'est son deuxième film après un premier essai qui a coûté 1 million, c'est un projet très en vue, et c'est une femme. Elle est soutenue par Sherry Lansing de la Paramount, qui appuie son ambition : un film à la Tigre & Dragon. C'est certainement ce qui convainc Charlize Theron, tout juste oscarisée pour Monster. Après une dizaine de jours de tournage, l'actrice est sérieusement blessée au cou lors d'une cascade. La production est mise en pause pendant six semaines.

 

Photo Charlize Theron

 

Mais le pire est à venir : Lansing va quitter la Paramount. Lorsque Kusama termine Aeon Flux, ses nouveaux chefs au studio ne veulent plus de ce film de science-fiction trop arty. La réalisatrice perd le contrôle : elle est évincée, et de nouveaux monteurs sont chargés d'assembler une autre version. "C'était comme une opération à coeur ouvert sans anesthésie", dira t-elle en 2016 dans un excellent portrait de Buzzfeed

Cette version de 71 minutes a perdu plusieurs morceaux de son intrigue (notamment un personnage secondaire gay), l'aspect sentimental est atténué, et les scènes d'action sont hachées. Mais le résultat est affreux : "Une fois qu'ils ont vu ce que ce Frankenstein était devenu, ils ont flippé. Ils m'ont rappelé pour me dire, 'On détestait ta version du film mais on déteste celle-ci encore plus'".

Kusama hésite à claquer la porte et retirer son nom du générique, mais accepte de recoller les morceaux, sous le contrôle du studio qui refuse de la laisser seule avec le monteur, de peur qu'elle reprenne son film en main. Peu importe si le résultat est parfois insensé (exemple : Theron porte ce costume noir au début du film parce qu'elle revient d'un enterrement, mais la scène a été coupée, ce qui donne juste l'impression qu'elle sort de la Fashion Week).

A l'avant-première, la réalisatrice aura eu besoin de quelques grammes d'alcool dans le sang pour tenir, et finira sa soirée en vomissant ses tripes - physiquement et symboliquement.

 

Photo Charlize Theron, Karyn Kusama

Karyn Kusama et Charlize Theron sur le tournage d'Aeon Flux

 

LE BOX-OFFICE

Aeon Flux a officiellement coûté 62 millions de dollars mais n'en a rapporté qu'une cinquante, dont une petite moitié aux Etats-Unis. Un flop en bonne et due forme. Il n'avait pas été montré à la presse (sans surprise) et a dégringolé en l'espace d'une semaine, preuve que même le public n'a pas adhéré à la chose.

Peter Chung, créateur de la série animée, n'a pas caché son avis. En 2006, il déclarait dans une interview pimentée : "Ce film est une farce. Je me suis senti sans défense, humilié et triste de le voir projeté dans une salle gigantesque et remplie de spectateurs. Je sais que ce n'est pas très bien d'exprimer ma désapprobation publiquement, mais c'est stupide pour moi de continuer à jouer à l'idiot."

En plus d'affirmer que l'équipe n'avait rien compris à l'âme de la série, il ne cache pas que le studio n'est pas le seul méchant dans l'histoire à ses yeux :  "Je sais que le studio a coupé beaucoup de choses contre l'avis des scénaristes et de la réalisatrice. La plupart des coupes concernaient le développement des personnages secondaires. Etant donné que mon principal problème est la relation entre Aeon et Trevor, je doute que j'aurais aimé la version longue. Ce n'était pas le cas quand j'ai lu le scénario, et je suis clairement content que certaines choses aient été coupées - comme la grossesse de Catherine".

La même année, les scénaristes Phil Hay and Matt Manfredi affirment qu'une trentaine de minutes a été coupée dans ce qui représentait la director's cut du film.

Karyn Kusama, qui ne reviendra qu'en 2009 avec Jennifer's body (une autre expérience qui lui aurait en partie échappé), dira avec le recul : "C'était une leçon d'humilité d'être si bien accueillie avec Girlfight. Et c'était aussi une leçon d'humilité d'être détruite avec Aeon Flux". Elle a également réalisé des épisodes de l'excellente série Halt and Catch Fire, The Man in the High Castle et surtout The Invitation, parfaitement fantastique (disponible sur Netflix et classé dans nos bonnes surprises de l'année).

 

Photo Charlize Theron

 

LE PIRE 

C'est simple : Aeon Flux est imbuvable. Un parfait navet à peine nanar et une certaine idée de l'horreur filmique à l'hollywoodienne, avec un scénario mal fichu, une direction artistique tape-à-l'oeil et une mise en scène affreuse. Dans le genre, il n'y a que l'immonde Ultraviolet avec Milla Jovovich pour rivaliser (et gagner).

L'univers est un ramassis de clichés, avec sa dystopie verdoyante, blanche et high tech, remplie de costumes et d'architecture improbables - ce n'est pas un hasard si le Panem des Hunger Games, loin de réinventer le genre, y ressemble. L'intrigue est plate, avec un facteur romance qui relègue au second plan l'espionnage, le clonage, les expérimentations scientifiques et à peu près tous les éléments excitants au coeur de l'histoire.

La direction artistique est curieuse, avec un goût très prononcé pour les objets clinquants (cette carafe d'eau). Dans un bon film solide, ils auraient été de l'ordre de la vision : ici, dans une entreprise faiblarde, ils attirent l'attention pour les mauvaises raisons, comme dans un mauvais clip. L'utilisation pas très convaincante des fonds verts n'aide pas.

L'action est ridicule, à la fois très laide et difficile à lire. Les chorégraphies oscillent entre le parfaitement grotesque (Aeon immobile au milieu d'une arène, visée par une dizaine de soldats) et le prodigieusement indigeste. Il n'y a aucun sens de l'espace, du poids ou de la physique dans cet univers où l'héroïne voltige de manière risible, sans avoir instauré clairement ses capacités physiques. Le montage rend ses sauts incompréhensibles, séparant les airs et la terre (un plan de Theron sur fond de ciel et un autre où elle atterit 20 mètres plus loin) jusqu'à détruire chaque scène d'action.

Qu'Aeon Flux ait été remonté plusieurs fois, par plusieurs personnes, pour plusieurs raisons, est un évidence tant le film est médiocre. L'action est hâchée, la narration insipide, l'utilisation de la musique parfaitement kitsch. L'allure de Frances McDormand justifie pour une fois son air renfrogné, tandis que la pauvre Charlize Theron se démène pour, dans une autre dimension, livrer une performance sérieuse.

 

Photo Frances McDormand

 

LE MOINS PIRE

Qu'y a t-il à sauver dans Aeon Flux ? Si peu. La série animée offrait un matériau idéal pour un film sauvage, absurde et outrancier, avec des décors et des personnages tordus.

Passé à la moulinette hollywoodienne, c'est devenu une superproduction sans âme, totalement désincarnée, d'une mollesse et d'une banalité affligeantes. Un ratage trop douloureux dans le fond et soporifique à l'écran pour tomber dans la case du plaisir coupable. Plus de dix ans après, ce n'est même pas un nanar drôle : c'est simplement désagréable et ennuyeux.

 

Photo Charlize Theron

 

SCENE "CULTE" (oui, c'est ironique)

 


 

RETROUVEZ L'INTEGRALITE DES MAL-AIMES DANS NOTRE RAYON NOSTALGIE

 

commentaires

The Aurelio 09/01/2017

@malcom : à part chez les inconditionnels de la dénonciation/délation et autres nostalgiques de la France de 1943, je pense qu'ils n'ont pas grand chose à se plaindre chez Ecran Large, ce n'est "qu'un" médias de divertissement (les guillemets pour remettre les choses dans leur contexte, nullement pour déprécier EL)

La Rédaction 08/01/2017

@Alan Smithee
Cette chronique met en lumière des films qui ont connu un échec à leur sortie, parfois injustement (nous parlons alors des "mal aimés") et parfois de façon parfaitement justifiée, ce qui nous semble être le cas pour celui-ci. D'où le qualificatif "indéfendable" ;)

Bandera 08/01/2017

@LaRédaction

Mea culpa :)

Alan Smithee 08/01/2017

Le principe de la rubrique c'est bien de "sauver des abîmes un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie"? Parce que là vous dites clairement qu'il n'y a rien à sauver.

Du coup je vois pas ce que le film fait dans cette rubrique...

Jo 08/01/2017

Il n'y a pas que des navet, je vois qu'il y pousse de bien belle plante

rienàajouter 07/01/2017

rico601 a tout dit, j'en pense pas moins

Lotus 07/01/2017

@Rico601, +1000. Et c'est la seule chose de vraiment bien dans ce film: Charlize Theron y est diaboliquement sexy.

Colonel Stuart 07/01/2017

J'aime bien moi!

major 07/01/2017

Elle aurait presque pu interpreter Motoko Kusanagi avec sa coupe de cheveux

La Rédaction 07/01/2017

@MysteryK

On ne peut que valider ce conseil, et rajouter un lien vers notre dossier sur les bonnes surprises de l'année où The Invitation figurait.

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