Arès : que vaut la série ado horrifique de Netflix en mode Eyes Wide Shut ?

Prescilia Correnti | 15 février 2020
Prescilia Correnti | 15 février 2020

Une jeune fille qui souhaite rentrer dans une élite prestigieuse qui gouverne en secret un pays, ce n’est pas nouveau. Mais celle made by Netflix pourrait en surprendre plus d’un… Série originale hollandaise, Ares met en avant une jeune étudiante en première année de médecine, Rosa Steenwijk (Jade Olieberg) et sa rencontre avec un groupe de personnes qui pourront possiblement l’aider à se faire une place de choix au sein de l’élite des Pays-Bas. Mais ce groupe cache une sorte de secte bien sombre et étrange.

ATTENTION LÉGERS SPOILERS

EN BLEU ET NOIR 

Pour faire ce qui est nécessaire, vous devez parfois être prêt à faire face à la culpabilité et aux remords. Si certains d’entre nous n’envisageraient jamais de vivre avec, d’autres acceptent cette fatalité, ce sentiment et « vivent avec ». D’autres encore la répriment et la cachent le plus longtemps possible. Ares tourne autour de cette question et raconte avec un brin d’horreur ce qui pourrait de nous advenir si on refaisait sortir la noirceur qu'il y a en chacun de nous.

SI Ares perd un peu en intensité au cours de saison, son épisode d’ouverture reste en revanche dans les mémoires. Esthétiquement parlant, les premières scènes du show sont délicieusement sombres et nous attirent avidement dans cette histoire qui a l'air assez banale. Sous fond de musique joyeuse, grands sourires, folie frénétique, paranoïa, l’intensité et la violence du final de cette introduction nous donnent clairement envie de nous lancer dans cette série.

 

photoKubrick n’aura pas de quoi être jaloux

 

Au coeur de l'histoire, nous suivons donc Rosa, une étudiante en médecine, travaillant dur et s'occupant de sa mère pendant que son père officie la nuit. Frustrée par sa vie, elle se demande quand (si jamais) elle récoltera les fruits de son dur labeur et de son dévouement.

Par l’intermédiaire de son meilleur ami, Jacob Wessels (Tobias Kersloot ), elle entre en contact avec un groupe de jeunes adultes dirigé par Carmen Zweanenberg (Lisa Smitqui lui parle d'une société secrète qui est responsable de la réussite et de la puissance de leur pays. Lorsqu'ils l'invitent à les rejoindre, elle accepte, par pure curiosité. Alors, lentement, les couches commencent à se détacher et la vérité d'Arès lui est révélée. Elle découvre bientôt que les novices doivent se soumettre à des rituels de bizutage, se laisser marquer du sceau du club et emménager dans la maison de ville du club.

 

photo, Jade OliebergQuand tu veux remettre la collerette à la mode

 

Au fur et à mesure que Rosa se donne littéralement à cette société obscure, Ares passe lentement de l'horreur psychologique au fantastique. D'un viol sous ecstasy à un suicide plus que douteux en passant une transformation physique plus qu'étrange, la série hollandaise oscille très rapidement pour laisser place à une dimension purement mystérieuse et un univers plus fantastique. 

On comprend très rapidement qu’au-delà de l'horreur esthétique, les signes d'une présence surnaturelle apparaissent et une créature aussi mystique que probablement dangereuse hante les couloirs de la maison et rend fous ses occupants. Chaque fin d'épisode s'arrête sur une nouvelle révélation (un peu à la manière d'Intimidation) laissant ainsi le spectateur sur sa faim (mais aussi l'envie de continuer). 

 

photoEt soudain Tom Cruise débarque

 

SECTE MÉCANIQUE

Au-delà d'une histoire d'un groupe sectaire qui rappelle à certains moments Eyes Wide Shut, Arès s'appuie en bonne partie sur l'art et l'histoire des Pays-Bas. L'héritage de cette époque dominante de l'histoire et de la culture néerlandaises se répercute énormément sur Ares.

"Ne vous êtes-vous jamais demandé comment il était possible qu'un petit pays comme les Pays-Bas devienne aussi riche et puissant ?" demande Carmen (Lisa Smit), la fille du membre principal du club. In fine, Ares trouve ses racines dans l'âge d'or du pays au XVIIe siècle.

Très rapidement, le premier épisode donne une place importante à l'art dans son récit, au musée de Rijksmuseum d'Amsterdam, donnant un aperçu des grandes peintures de l'âge d'or néerlandais. On retient surtout "La Garde de nuit" de Rembrandt van Rijn, le plus grand tableau de l'artiste et le joyau du musée. Tableau qui a été commandé au milieu du XVIIe siècle par des membres de la milice locale d'Amsterdam. "Les voilà, nos arrière-arrière-grands-pères" s'amusent-ils à dire.

 

photoOn se demande qui est véritablement la proie

 

Les résidents d'Ares se délectent non seulement de l'accès et des privilèges que leur confère leur appartenance à l'élite, mais aussi de leur longue histoire familiale de prospérité et de pouvoir. Lorsqu'ils évoquent leurs ancêtres dans le tableau de Rembrandt, ils ne se contentent pas de commenter une coïncidence historique, mais affirment leur place légitime dans l'élite de leur pays. Une similitude qui rappelle un peu The Riot Club de Lone Scherfig.

Un clivage maigre et léger s'installe alors entre l'élite et cette pauvre jeune fille issue des cités d'Amsterdam qui, vraisemblablement, n'a pas sa place parmi eux. "N'oublie pas qu'être parmi nous est un privilège" lui dira-t-on.

 

photoUn moment qui rappelle Salo ou les 120 journées de Sodome

 

La photographie de Stephan Polam apporte une touche très baroque qui convient bien au style de la série. Les novices portent notamment des vêtements  qui évoquent les peintures de l'âge d'or exposées au Rijksmuseum. Bien que ces tenues soient résolument modernes et chics, leurs coupes modestes, leurs manches structurées et leurs cols volants et tombants rappellent les vêtements exposés dans les peintures de l'époque.

Ces vêtements se déclinent en bleu royal, jaune et blanc à noir - exactement la palette de couleurs que Johannes Vermeer, le deuxième peintre le plus célèbre de l'âge d'or néerlandais, privilégiait. Coïncidences ? Pas vraiment. Avec sa palette de couleurs, Ares rappelle les tons d'une autre série horrifique Netflix : The Haunting of Hill House.

 

photo, Lisa SmitDes airs de Nicole Kidman ?

 

COURS MON LAPIN

Ares est une série très condensée, parfois bancale, et qui a dû mal a trouvé son rythme. Alors que certains épisodes nous offrent des moments très graphiques, d’autres sont juste inutiles, plongeant régulièrement dans les intrigues secondaires et se délectant du mélodrame des personnages qui ne fait pas beaucoup avancer l'intrigue principale.

En seulement une demi-heure, elle accélère, passe du tout au tout, passant rapidement d’un point de l’intrigue à un autre d’un épisode à un autre. Des bonds de gazelle qu’il est difficile de suivre et qui, surtout, nous coupe l'appétit en plein élan. L’avantage réside au moins dans la puissante performance de Jade Olieberg. Le rythme (trop) rapide de la série lui donne l’occasion de passer du rôle de la fille responsable et sérieuse à celle de rebelle qui n’a pas peur de regarder autour de lui, à celui d’un rat apeuré qui tente de s’enfuir d’un piège dans lequel il se sait perdu.

 

photoQuand tu ne te sens pas trop à ta place

 

La jeune actrice parvient à faire ressortir toutes les nuances mélodramatiques avec la même intensité de bout en bout et devient au fur des épisodes l’une des principales raisons qui nous poussent à regarder jusqu’au bout. Pourtant le problème est là : Rosa n'a tout simplement jamais de sens, malgré la performance séduisante d'Olieberg.

D'abord présentée comme une fille dévouée, elle devient rapidement incroyablement négligente. L'exemple est flagrant lorsque sa mère, qui souffre de psychose, fait une tentative de suicide la nuit où Rosa rejoint Ares. Même après avoir appris ce qui s'est passé, Rosa choisit de rester dans la maison de ville du club et ne rend visite à sa mère que lorsque cela convient à l'intrigue.

 

photo, Lisa SmitL'amour n'a pas trop sa place ici

 

Si Rosa est celle qui ressort le plus du lot, les autres personnages sont tout aussi mal définis, si ce n'est pire. L'ami de Rosa, Jacob (Tobias Kersloot), qui essaye de la dissuader de rejoindre le club, se méfie d'Ares dès le début, mais la série n'explique jamais pourquoi, tandis que leur amitié est au mieux superficielle.

Les autres personnages du club apparaissant à la volée et sont unidimensionnels, voire purement décoratifs. L'autre tête d'affiche, Lisa Smit, campe, elle, une antagoniste qui peine tout autant à trouver sa valeur même si elle évoque parfois Nicole Kidman, par sa prestance. Dévouée corps à âme à cette société secrète, son retournement de situation finale reste difficile à comprendre (bien qu'il reste possible) et ne parvient pas à nuancer justement ses traits de caractère. Au mieux, on se dit simplement qu'elle est perdue. Tout comme le reste de l'assemblée d'Ares.

 

photoQuand tu poses une question sur messenger et que tout le monde regarde sans répondre

 

FIGURE DE STYLE

Malheureusement (ou pas) pour elle, Arès a une plus grande maîtrise de la métaphore et du style que de l’écriture du personnage et de l’intrigue. Les créateurs, Pieter Kuijpers, Iris Otten et Sander Van Meurs ont soigneusement déballé le sous-texte thématique de la série, pris le temps de créer avec panache leur final, mais consacrent moins de soin à l’élaboration de leurs personnages centraux. 

Avec huit épisodes de 24 à 32 minutes, on se rend compte que l’histoire aurait mieux été portée et servie par un long-métrage horrifique au timing plus serré et au style plus marqué. En effet, la série ne parvient pas à consacrer un temps nécessaire à l’approfondissement des personnages, malgré sa longueur. Ballot n’est-ce pas ?

Mais ce qui est le plus frustrant et n'a pas vraiment de sens, c’est surtout le désir expressément urgent de Rosa de rejoindre la société. Alors que les autres novices semblent s’être préparés à être initiés au club depuis le début, Rosa est, elle, immédiatement jetée dans cette fosse surréaliste et bouleversante qu’est la cérémonie d’initiation. 

 

photo, Tobias KerslootTristesse de ne pas savoir pourquoi tu détestes tant Ares

 

Le show s'intéresse donc davantage au style. On peut le résumer comme un petit programme chic, avec des éclairages lunatiques, une partition techno sympa, de jeunes acteurs séduisants et un gore joyeusement stylisé. Le regarder évoque inévitablement une foule d'associations avec d'autres séries, de Riverdale à Eyes Wide Shut et Suspiria

La série culmine avec un final qui justifie le visionnage des épisodes précédents, moins réussis, même si cela ne corrige pas rétrospectivement l'écriture de la série qui est inférieure au scénario. Lorsque Rosa pénètre enfin dans les plus hautes sphères d'Ares et apprend ce qui se cache réellement sous la maison du club, la série se transforme en une œuvre d'art différente et plus élevée.

Le cauchemar surréaliste qui en résulte est visuellement saisissant et viscéralement touchant. Comme le conclut Ares, la vision de Rembrandt de l'héroïsme néerlandais est un fantasme, qui sert de couverture à une réalité plus sombre et plus toxique qui restera cachée dans l'ombre jusqu'à ce que quelqu'un soit prêt à la faire sortir dans la lumière.

Arès est disponible en intégralité sur Netflix depuis le 17 janvier

 

Affiche officielle

Résumé

En bref, Ares ne révolutionne pas le genre sous-horrifique ni le sous-thème des sectes et groupes aux rituels étranges, mais parvient à nous donner envie de regarder ses épisodes grâce à ses effets de style visuels. Loin de se prendre pour la nouvelle révélation de Netflix, elle reste agréable et sans prétention.

commentaires

Madolic
17/02/2020 à 11:03

"Et soudain Tom Cruise débarque"
Meilleur commentaire ever ^^

Thierry
17/02/2020 à 09:09

Excellent. Mais la réalité est bien pire que vous pouvez l’imaginer, humains.

MarmotteBS
15/02/2020 à 15:30

Ouaip... Le genre de série où on regarde le 1er et dernier épisode et on a tous compris. Comme un mauvais livre. J'ai regardé les 2 premiers et suis passer à la fin direct. Visuellement beau mais scénario et personnages qui tiennent sur un timbre poste.

votre commentaire