The Deuce saison 3 : critique nostalgique d'une série sur le porno

Alexandre Janowiak | 12 novembre 2019 - MAJ : 12/11/2019 18:25
Alexandre Janowiak | 12 novembre 2019 - MAJ : 12/11/2019 18:25

Après Sur écoute et TremeDavid Simon (accompagné de son fidèle acolyte George Pelecanos au scénario) a encore livré une série qui restera dans les mémoires du petit écran avec The Deuce. La série HBO a tiré sa révérence avec une saison 3, certes un peu moins inspirée, mais toujours aussi pertinente.

LA FIN D'UNE ÉPOQUE

Il n'est jamais aisé de conclure une série qui a fait un sans-faute jusqu'ici. En effet, avec une première saison gigantesque, sorte de fresque sociale de l'Amérique et une deuxième encore plus ancrée dans le monde d'aujourd'hui avec l'ère post-MeToo en miroir des seventies, The Deuce avait offert un caviar télévisuel, supérieur à l'ensemble des productions actuelles sur le petit écran, en seulement 17 épisodes.

Avec sa troisième saison, la série de David Simon et George Pelecanos propose encore une fois de grands moments de séries avec une vision de l'Amérique toujours aussi pertinente. Ainsi, cette dernière salve d'épisodes (8) commence à la fin de l'année 1984, soit sept ans après le final de la saison 2. Et évidemment, alors que le milieu de la pornographie continue à se métamorphoser avec les évolutions technologiques (mini-caméscopes, lecteur cassettes...), ce sont les destins de chaque personnage qui vont être bouleversés.

 

Photo Emily MeadeLori, le personnage qui va le plus évoluer en saison 3 pour tenter de survivre dans ce monde fou

 

DARK NIGHT RISES

Alors qu'Eileen (impériale Maggie Gyllenhaal) est devenue une réalisatrice de pornographie reconnue et célèbre, difficile pour elle de lutter face à la vague de porno amateur qui jalonne désormais les vidéoclubs de la 42e et la montée en puissance de l'industrie sur la côte Ouest et sa migration à Los Angeles. D'autant plus qu'elle doit encore et toujours se battre pour faire financer ses films et faire valoir ses points de vue dans un monde machiste et sexiste. Au fur et à mesure des ses rencontres avec les mouvements anti-porno, elle se rend d'ailleurs compte qu'il est difficile d'allier féminisme et monde du sexe, univers où les femmes sont globalement reléguées au rang d'objets sexuels soumis à la gent masculine.

En cela, et également vis-à-vis du personnage sublimement écrit et torturé de Lori Madison (touchante Emily Meade), The Deuce dépeint une époque où les femmes et leurs droits n'avancent finalement plus. Alors que l'année 77 de la saison 2 promettait quelques avancées pour les femmes dans la société américaine, les années 80 décrites dans cette saison 3 sont révélatrices d'un monde où les multiples promesses sur le progrès sont rarement mises à exécution.

 

Photo Emily Meade, Maggie GyllenhaalLori et Eileen, deux personnages sublimes

 

Pire, elles sont souvent de fausses solutions, à l'image des actions mises en place par les autorités new-yorkaises et les politiciens pour amenuir la prostitution sur la 42e. Leurs agissements répondent finalement plus à des demandes mafieuses dévoilant la corruption ambiante de l'époque, et servent surtout les intérêts des élites et businessman plutôt que ceux des classes populaires y vivant. En effet, le constat final est clair et limpide : les problèmes de prostitutions de la 42e ne sont pas réglés et ont juste été repoussés quelques rues plus loin, là où ils ne gêneront plus les desseins des plus aisés.

Par ailleurs, si les années 70 étaient celles de l'insouciance et de la libération des moeurs et des corps, les années 80 sont plus graves et plus sérieuses. Au milieu de l'agitation pornographique, de l'essor de mouvements féministes peu efficients et des actions d'autorités corrompues, une menace quasi silencieuse va largement bouleverser le quotidien de chacun : le SIDA. De la mauvaise communication des autorités sur cette infection méconnue à l'inexistence de traitement pour la soigner efficacement en passant par l'ignorance des masses sur son inéluctabilité et sa transmission, elle reflète une époque dépassée.

Les années 80 sont particulièrement sombres pour les personnages. Tous voient leurs projets, leurs réussites ou leurs avenirs prendre du plomb dans l'aile voire s'éteindre à tout jamais pour beaucoup d'entre eux.

 

Photo Luke Kirby, Lawrence Gilliard Jr.Luke Kirby et Lawrence Gilliard Jr.

 

Cette troisième saison de The Deuce est donc particulièrement dépressive, peu optimiste et globalement très noire sur le traitement de ses personnages. On discerne dans les huit épisodes qui composent cette troisième saison, un sentiment d'affaiblissement, d'épuisement, de dépérissement et finalement de désespérance dans le regard et l'attitude de nos protagonistes.

Une sensation de découragement et désenchantement qui se ressent dans la mise en scène de cette troisième saison. L'éclat de la deuxième saison, qui jouait savamment des évolutions technologiques du récit pour proposer une réalisation plus propre et inspirée, disparait au profit d'une caméra plus brute et moins ordonnée, troquant le faste pour l'efficacité à l'image du porno amateur et de son expansion.

C'est peut-être ce qui rend cette saison 3 moins plaisante à suivre que les deux précédentes. Loin de nous l'idée de dire que cette saison 3 est ratée, au contraire. Dans sa façon de décrire les états d'âme de ses personnages, de faire vivre chaque lieu à l'écran ou de dépeindre la société américaine des années 80, David Simon est toujours aussi pertinent. En cela, cette ultime saison conclut admirablement, d'un certain point de vue, sa passionnante fresque de l'Amérique et la reconstitution frappante de la vie grouillante (désormais lointaine) de la 42e. Cependant, plusieurs de ses choix narratifs sont plutôt regrettables.

 

Photo Chris CoyDes âmes en peine

 

FINAL RESURRECTION

Si l'on devait reprocher une seule chose à The Deuce depuis le premier épisode de sa saison 1, c'est l'importance donnée aux jumeaux Martino, et notamment Vincent (James Franco), dans l'intrigue. Nul doute que les personnages les plus complexes et intéressants de la série HBO se révélaient, au fil de l'avancée du récit, ceux féminins. Ainsi, Eileen et Lori resteront indéniablement dans les mémoires du petit écran comme des personnages féminins passionnants aux psychés captivantes et aux parcours poignants.

Pourtant, dans ses douze dernières minutes et son épilogue, cette saison 3 décide de faire ressurgir une dernière fois les fantômes du passé à travers le regard de Vincent Martino. Un choix regrettable puisque, même s'il a occupé un terrain central dans la série, le personnage n'a que rarement servi l'intrigue de The Deuce et ses agissements ont semblé, a fortiori, bien peu indispensables au récit.

 

Photo James Franco, Margarita LevievaVincent et Abby

 

De plus, redécouvrir la 42e à travers son regard donne au final de cette troisième saison un goût très nostalgique de cette époque, là où la mélancolie paraît particulièrement inadéquate tant l'époque était abominable à plein de niveaux.

Parmi les innombrables personnages qui ont constitué The Deuce, il est le seul qui n'a jamais réellement souffert des affres de cette période (exception faite du drame de l'épisode 4 de la saison 3). Son vague à l'âme est donc sincère (et logique le concernant), mais affaiblit tristement les évolutions d'Eileen, Lori, Darlene ou Ashley, de nouveau rabaissées au rang de simples prostitués dans sa mémoire.

Le message est cependant peut-être ailleurs. En effet, on pourra constater que son personnage (masculin) n'a pas marqué le monde a contrario de quelques-uns féminin. Ainsi, dans cet épilogue, Vincent n'a finalement pas évolué, s'évanouissant sans le moindre regard au milieu du reste de la population dans ce monde en perpétuelle progression alors que celui d'Abby (excellente Margarita Levieva) a finalement réussi à trouver sa place, s'adapter et somme toute à avancer quand Eileen, elle, s'est fait un nom pour toujours (elle a réalisé un film dit culte). 

Malgré les obstacles, ces deux femmes sont parvenues à survivre, s'affirmer et prospérer. Alors qu'en serait-il si le monde leur avait donné les mêmes moyens que les hommes ? Nous ne le serons probablement jamais, mais une chose est sûre : il serait grand temps que la société change et donne autant aux femmes qu'aux hommes pour qu'on puisse enfin en avoir une idée !

The Deuce saison 1 à 3 est disponible en intégralité sur OCS en France.

 

Affiche

Résumé

Même si la saison 3 de The Deuce est sûrement la moins satisfaisante de la série HBO (à cause de quelques choix narratifs), elle conclut avec pertinence la fresque sociale et économique de l'Amérique des années 70-80 dépeinte par le génie David Simon.

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commentaires

Bubble Ghost
13/11/2019 à 02:03

Fin de série. Et aussi, fin de carrière prestigieuse pour certain. Adieu James Franco. On se retrouvera peut-être dans quelques nanars en DTV. Mais n'y compte pas trop non plus.

David
12/11/2019 à 20:14

Splendide série dont les images restent gravées durant des jours après leur vision... La critique d'EL est judicieuse, même si j'aurais été moins 'dur' avec la saison 3.
Sans spoil, le final de l'épisode 7 m'a marqué terriblement... Deux jours après, j'y pensais encore. La représentation montrée est tellement réaliste :-/.
Parfois trop verbeux, parfois trop lent, elle n'est vraiment pas destinée aux afficionados de l'action à tout-va mais quelle richesse dans l'évolution des personnages et dans l'exactitude de la représentation des 70s et 80s...
Superbement bouleversant

Nick
12/11/2019 à 17:48

Une très bonne série.

Huggy bear
12/11/2019 à 17:32

Série à moitié réussie, les personnages n'ont finalement pas beaucoup évolué sur ces 3 saisons, leur destin n'a jamais vraiment décollé. Les Martino sont restés des crétins (l'acteur tête à claque n'arrange rien), les maques ont disparu subitement, les anciennes prostituées sont toujours exploitées... Le problème a été repoussé plus loin certes, mais comme dit Kirby, les parents apprécient quand même de pouvoir se promener en famille à Times Square.

beennn
12/11/2019 à 17:12

Une troisème saison magistrale, marche funèbre bouleversante avec une fin puissante chargée en symbolisme qui vient conclure à merveille le propos de la saison et série. Une des meilleures fins de Simon and Cie.

Hank Hulé
12/11/2019 à 16:50

410 dernières années ?
Purée, tu remontes à loin !

Senor Tuco
12/11/2019 à 15:27

Sans conteste, une des meilleures séies dramatiques de ces 410 dernières années.
Un sans faute, une réussite.

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