Chronologie des médias : Netflix grand gagnant de la réforme, Canal+ faux vainqueur

La Rédaction | 25 janvier 2022 - MAJ : 25/01/2022 16:58
La Rédaction | 25 janvier 2022 - MAJ : 25/01/2022 16:58

C'était dans l'air depuis plusieurs années et enfin, la chronologie des médias, si controversée, va être bouleversée suite à une réforme.

Si 2020-2021 et son emballage pandémique ont remué le monde du cinéma, une autre guerre s'y est jouée dans l'ombre : le destin de la chronologie des médias. Planning français des diffusions post-cinéma sur les différents formats du petit écran, elle est cette jolie épine dans le pied selon le consommateur moyen, contraint d'attendre trois ans qu'un film qu'il a aimé en salles sorte sur sa plateforme de SVoD favorite (alors qu'il y a la VOD).

La filière du cinéma français, consciente de l'impitoyable marché du streaming, a commencé à envisager une nouvelle chronologie. Évidemment, Canal+ a grogné, craignant pour sa suprématie dans le marché télévisuel français. Ce clash avait fait craindre des représailles sévères de Canal+ sur la production et distribution télévisuelle locale. Mais en décembre 2021, un nouvel accord semblait en cours de négociation. Et ce 24 janvier 2022, cela a été confirmé : une nouvelle chronologie des médias pour Canal+, la VOD, les plateformes de streaming et chaînes classiques va se mettre en place.

 

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on en était où ?

Pour résumer le problème, le gouvernement français envisageait à l'origine d'autoriser le passage en SVoD d'un film 12 mois après sa sortie en salles (contre 36 mois). La chaîne de télévision Canal+ n'aimait pas la perspective de cette réforme. Malgré son exclusivité de diffusion à 8 mois (pour la plupart des films), elle estimait que cette avance de quatre mois était insuffisante pour sa compétitivité sur le marché français. En gros, on craignait qu'une incursion plus vive des plateformes de streaming sur le territoire fasse de la concurrence déloyale.

À partir de là, ça a été la petite guerre froide et il fallait tout réorganiser dans l'ombre, sans quoi Canal+ - gros investisseur, tant dans la production que dans la distribution télévisuelle française - était bon pour se désolidariser et estropier le marché. Fort heureusement pour ce petit monde, un nouvel accord semblait se mettre en place à partir de décembre 2021, où Canal+ pourrait avoir une fenêtre de diffusion encore plus rapide, en échange d'un investissement de 600 millions d'euros dans le cinéma européen jusqu'en 2024.

 

 

À partir de ce nouvel accord (nécessitant la médiation du CNC, du ministère de la Culture, des plateformes de streaming et des chaînes de télévision), une toute nouvelle chronologie des médias va se mettre en place à partir de février 2022. Elle prendra effet pendant trois ans (le temps de voir le bon fonctionnement - ou non - de ce nouveau modèle). Comment tout cela s'articulera ?

 

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qu'est ce qui change ?

Six mois après sa sortie en salles, un film pourra être diffusé sur Canal+ (contre 8 avant) avec une durée maximale d'exclusivité de neuf mois ou OCS par exemple (la durée d'exclu dépendra des accords selon les cas). Puis, 15 mois après sa sortie en salles, un film pourra être diffusé sur Netflix (contre 36 avant). 17 mois après sa sortie en salles, un film pourra être diffusé sur Amazon Prime Video et Disney+ et autres plateformes (contre 36 avant). 22 mois après après sa sortie en salles, un film pourra atterrir sur les chaînes de télévision TF1, France TV, M6 et Arte (contre 36 avant) et au bout du 30e mois pour les autres chaînes gratuites.

Il faut préciser que les chaînes en clair ont négocié l'exclusivité des droits sur 14 mois. En somme, si Netflix obtient les droits d'un film à son 15e mois, il devra le supprimer de son catalogue au bout de sept mois (cinq donc pour Disney+ et Amazon), correspondant au 22e mois de la chronologie des médias si TF1, M6, France TV ou Arte en a pris les droits. Reste la possibilité, toutefois, aux chaînes de télévision de signer un accord de co-exclusivité sur une période d’un mois avec une plateforme de streaming (entre le 22e mois et le 36e mois).

Concrètement, pour prendre un exemple précis, cela veut dire qu'un film comme Les Éternels sorti au cinéma en novembre 2021, pourra être diffusé sur Canal+ dès avril 2022. Puis, il pourra rentrer dans la catalogue Disney+ à partir de mars 2023, mais devra le quitter à partir de fin juillet 2023 pour laisser la place aux chaînes télévisées (s'il n'y a pas d'accord de co-exclusivité). Et finalement, le film pourra revenir dans le catalogue Disney+ au bout de 36 mois après sa sortie en salles, soit en novembre 2024.

 

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QUi en ressort vainqueur ?

Concernant Canal+, c'est évidemment une victoire et la direction a commenté de manière élogieuse la nouvelle : "Cette chronologie des médias modernisée reconnaît la position unique de Canal + dans le cycle de financement du cinéma" (tout en rappelant que la chaîne diffuse environ 400 films en exclusivité par an). Toutefois, on remarque que, par rapport à ses concurrents du streaming, Canal+ ne gagne finalement que deux mois dans la chronologie des médias pour un investissement mirobolant sur trois ans. Pas sûr que Canal+ soit véritablement le grand gagnant de cette réforme donc.

En revanche, Netflix est véritablement le vainqueur en ayant deux mois d'avance sur la possibilité d'ajouts de longs-métrages à son catalogue par rapport à Amazon Prime Video et Disney+. Pourquoi ce privilège ?

Il semblerait que la branche française de Netflix soit la seule à avoir signé l'accord avec le système de financement local des productions audiovisuelles et cinématographiques. Cet accord, pour une plateforme de streaming, consiste à reverser 20% à 25% de son chiffre d'affaires annuel à la production française. Investir plus chez bibi en échange d'une meilleure fenêtre de diffusion, en somme.

 

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Pour respecter cet accord, Netflix s'est engagé à produire au moins dix films par an en France, plus un investissement moyen de 40 millions d'euros dans la création française (séries comprises). Pour le géant du streaming, cela ne représente seulement que 4% de son chiffre d'affaires en 2021. Le porte-parole du N rouge a félicité cette "première étape significative de modernisation de la chronologie des médias. Elle reflète notre approche constructive tout au long du processus de négociation et notre engagement à contribuer au cinéma français".

Mais forcément, les plateformes concurrentes, même sans investir autant, ont été assez mécontentes de l'avance de Netflix, comme l'a expliqué le chargé des négociations chez Disney, qui pense que "cela n'établit pas un cadre équitable et proportionné entre les différents acteurs de l'écosystème audiovisuel. Ceci est d'autant plus frustrant que nous avons augmenté nos investissements dans la création de contenus originaux français". Visiblement, ça n'a pas suffi à la France, qui mettra au même régime tous les concurrents de Netflix.

 

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pourquoi ça va encore être le bordel ?

Ce joyeux foutoir a aussi fait réagir une tout autre entité : la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques (SACD). La société, chargée de droits d'auteurs et de leurs propriétés, a refusé de signer l'accord de cette nouvelle chronologie (même si cela ne semble pas affecter sa mise en vigueur). Dans un communiqué, elle a expliqué sa protestation :

"Personne ne peut imaginer que les termes de cet accord peuvent aujourd’hui rester en vigueur pour une durée de trois ans. Les mutations rapides du secteur en termes d’offre, de technologie et de demande conduiront inéluctablement à une évolution rapide de la place du cinéma dans l’ensemble des offres disponibles sur le marché français. La conclusion de cet accord pour une durée de 3 ans apparait donc à la fois incompréhensible et déraisonnable [...]

La crainte est d’autant plus forte que cet accord contient des novations spécifiques pour les plateformes, notamment dans le cadre des co-exploitations entre les services de SVoD et les chaînes gratuites qui accroissent encore les effets négatifs de la chronologie des médias française sur la disponibilité continue des œuvres de cinéma pour le public français. En effet, même si un film n’est acheté par aucune offre de télévision payante, il restera la plupart du temps complètement indisponible pendant 15 à 17 mois après sa sortie en salles, au grand dam des cinéphiles français.

 

The Green Knight : photoÀ l'assaut du streaming mal fichu

 

Cette très longue indisponibilité n’aura malheureusement que deux échappatoires, aussi dangereuses l’une que l’autre. En premier lieu certains de ces films risquent tout simplement de ne pas sortir en salles, avec des effets financiers immédiats sur la fréquentation et donc les ressources du compte de soutien du CNC alimentées par la taxe sur les recettes de billetterie des salles. En second lieu, cette longue durée d’indisponibilité sera une puissante incitation au piratage des films concernés."

En bref, la SACD blâme le manque d'ergonomie de ces réformes, qui sentiraient la fausse bonne idée et la demi-mesure qui pourraient affaiblir les marchés de l'audiovisuel, et ne pas répondre (suffisamment) à l'offre et la demande, très dynamique depuis l'ascension du streaming. Cependant, il faut ajouter que les films seront loin d'être absents du marché ou indisponibles pendant 15 à 17 mois puisque la VOD et le marché physique (DVD, Blu-ray) seront toujours en place au bout de quatre mois (aucun changement n'ayant été précisé les concernant, a priori).

 

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Dernier touché par la nouvelle chronologie, les chaînes en clair de télévision. M6, TF1, Arte et France Télévisions passeront à 22 mois sans broncher. Toutefois, de 22 à 36 mois, l'exclusivité de diffusion de certains films leur reviendra, obligeant les plateformes à les retirer de leur calendrier français durant cette période, s'ils s'y trouvent. Aux différents groupes de s'arranger entre eux pour signer des périodes de co-exclusivité, pour que certaines oeuvres puissent être disponibles à la fois à la télévision et en streaming (comme on le disait plus haut).

Ça ne sent pas du tout le sujet à futur drama, non. C'est même pour cela que Thomas Valentin, vice-président du groupe M6, a déclaré que le groupe sera"très vigilants sur le rapport de force entre ces grandes plateformes et les acteurs français". De toute façon, de tels remous étaient à craindre, car la chronologie des médias est un gigantesque échiquier, où chaque investisseur a des intérêts divergents. Il ne serait donc pas étonnant qu'on en entende encore parler dans les prochaines années, si ce n'est les prochains mois et semaines.

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commentaires
Herve91
27/01/2022 à 19:27

@The Expanse
Je suis d'accord pour dire que The Expanse est vraiment une serie superbe et Westword aussi, mais sur APPLETV, il y a SEE, Foundation, For all Manking etc.. , sur Netflix il y a SquidGame, DARK, The Witcher, Lupin, ETC....
Donc, non, on ne peux pas dire qu'une plateforme est meilleur qu'une autre, toutes ont des bouses et des chef d'oeuvre, c'est un peu réducteur .
Et dire que EL est pro Netflix, j'aurais jamais cru lire ça et pourtant, je suis super critique avec eux

MystereK
27/01/2022 à 17:03

@FUCK j'ai vue quelques films Netflix au cinéma (Roma, le Coen, Don't Look Up, The Poser of the Dog entre autre), c'est juste chez vous, en France, à cause de cette chronologie des médias, que vous n'avez pas cette possibilité.

ça me laisse songeur...
27/01/2022 à 15:06

Perso, je trouve quand même un peu insensée cette chronologie.
"Je reprends l'exemple donnée avec The Eternals : Les Éternels sorti au cinéma en novembre 2021, pourra être diffusé sur Canal+ dès avril 2022. Puis, il pourra rentrer dans la catalogue Disney+ à partir de mars 2023, mais devra le quitter à partir de fin juillet 2023."
En gros, je suis abonné sur Disney+ FR car fan de Marvel. Malheureusement j'ai loupé The Eternals en 2021 au ciné... Bah je vais devoir attendre quasiment 1 an et demi (mars 2023) pour le voir sur Disney+, car j'ai pas envie de payer un abonnement Canal+ ni acheter un DVD/BlueRay pour le voir plus tôt... Et là je me dis qu'après 1 an et demi d'attente, je peux patienter 5 à 6 mois de plus pour le voir gratos sur une chaîne française et donc laisser tomber mon abonnement Disney+ !
Bon, mon raisonnement est un peu extrême et on prend pas un abonnement de SVOD pour voir des exclus tout juste sorties au ciné, bien évidemment ! Mais bon, je mets à la place des de Disney qui se disent que tout le monde se gave avant eux sur la diffusion/exploitation post-sortie salles...

SebSeb
26/01/2022 à 16:43

Le vrai bémol concerne le transactionnel : mettre la vidéo physique et VOD à 3 mois après la sortie salles était vraiment nécessaire, vu que le 4e mois les entrées ciné pour un film c'est peanuts, et qu'en général ils ne sont plus visibles que sur 2 salles dans le pays. Les ayants droits et éditeurs mesurent toute l'importance de ça, mais le cinéma s'en cogne, et visiblement les pouvoirs publics aussi. Dommage, espérons que ça bouge la prochaine fois.

Kyle Reese
26/01/2022 à 13:18

@GTB

Merci pour la précision, je n'avais en effet pas tout saisi.

Dr.ik
26/01/2022 à 12:11

Franchement, pour une fois je trouve que la négociation rapporte un peu à tout le monde y compris au public. Canal gagne 2 mois, même si il y perd sur la longueur, car plus qu un an à attendre avant la "gratuité" contre 2 ans avant, le steaming (svod) y gagne plus d 1 an, et les chaînes gagnent une fenêtre d exclusivité car leur film ne pourra plus être vu au même moment en steaming. Et nous on y gagne un peu sur toute la ligne, même si c est toujours moins que les autres pays.

GTB
26/01/2022 à 11:20

@Pote> "article orienté pro Netflix et anti Canal"

Non, c'est dans votre tête que ça se passe ;). L'article décrit la situation, tout simplement. Et d'où Canal devait justifier sa raison d'être? Pour rappel c'est le plus gros investisseur du cinéma fr. En voyant que la nouvelle chronologie faisait de gros effort pour la SVOD, ils ont tout simplement menacer d’arrêter (ou fortement réduire) leurs investissements. C'est Canal qui était en position de force.

Et factuellement cette chronologie évolue moins pour Canal, qui gagne 2 mois, que pour Netflix qui gagne 21 mois juste avec un chèque de 40 millions/an. Bien sûr que c'est une victoire pour Canal, la fenêtre 6 mois étant très attractive. Mais c'est pas gratuit, ça leur coûte 600 millions pour les 3 prochaines années.

Geoffrey Crété - Rédaction
26/01/2022 à 11:09

@Pote

Sachez qu'on nous reproche toutes les deux semaines, avec véhémence, d'être anti-Netflix. Sauf quand on nous accuse d'être payés par Netflix. Ou Disney. Ou Canal bien sûr (vu qu'un membre de l'équipe participe à une émission de Canal). Ou tout et n'importe quoi, selon l'actu, le sens du vent et l'humeur. Ce qui semble donc bien montrer qu'on est anti- et pro- rien du tout.

Après, vu l'importance de ce sujet et le regard de chacun.e sur tout ça, on peut simplement reconnaître que c'est voué à diviser, créer des réactions, et amener des débats passionnés.

Pote
26/01/2022 à 11:05

Montant*

Pote
26/01/2022 à 11:04

Je trouve clairement la teneur de l'article orienté pro Netflix et anti Canal (une dent contre Bolloré ?) en laissant penser que Canal ne gagne que deux mois (ce qui est vrai) par rapport à l'ancienne formule. Mais c'est omettre un peu trop rapidement que le vrai défi pour Canal était de justifier sa raison d'être par rapport aux géants américains et le fait que le français profite d'une belle fenêtre d'exclusivité dès 6 mois après la sortie en salles par rapport à Netflix, premier servi des géants US, qui doit attendre 15 mois après la salles. Cette différence est significative et va permettre au groupe Canal de conserver et attirer des abonnés. Et ce pour un moment qui reste raisonnable pour le groupe Canal (200 millions d'euros par an).

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