Entretien avec Jung Hénin, coréalisateur de Couleur de peau : miel

Nicolas Thys | 11 juin 2012
Nicolas Thys | 11 juin 2012
Dessinateur, auteur de plusieurs bandes dessinées, Jung a coréalisé, avec Laurent Boileau, Couleur de peau : miel, un film d'animation autobiographique sur son adoption par une famille belge alors qu'il n'avait même pas 5 ans. Nous l'avons rencontré à l'occasion de la présentation son film en compétition officielle au festival du film d'animation d'Annecy.

Aviez vous déjà fait de l'animation avant Couleur de peau : miel ?

Quand j'étais plus jeune je suis passé par plusieurs écoles. D'abord Saint-Luc puis les Beaux-arts de Bruxelles avant un passage par Lacambre qui est une importe école belge d'arts graphiques et de cinéma d'animation. J'avais donc des notions d'animation traditionnelle mais je suis rapidement parti vers la bande dessinée car j'avais envie de raconter des histoires par le dessin depuis que je suis tout petit. Ce qui m'a amené au dessin c'est un besoin vital d'exprimer les choses, de me raconter dans ces histoires et d'aborder les thématiques liées à mon histoire personnelle.

 

 

D'où est venu l'idée du film ?

A l'origine, elle est venue d'un coup de fil de Laurent Boileau, qui coréalise le film avec moi et qui vient du documentaire. Il faut savoir que le film est une bande dessinée à l'origine et à la fin de celle-ci, je promets à l'enfant de 5 ans que j'ai été qu'un jour je retournerai en Corée. Laurent voulait savoir si j'avais fait ce voyage, ce qui n'était pas le cas, et il m'a demandé si c'était possible de l'attendre pour le faire ensemble dans le cadre d'un documentaire pour la télévision. Chemin faisant, le projet a évolué et il est devenu, au fil des échanges, un projet de long-métrage. J'ai d'abord mis les mains dans le cambouis en réalisant un teaser pour savoir si le dessin était transposable à l'écran en animation. Pour moi, le trajet naturel quand on adapte une bande dessinée c'est l'animation. On a vu que ça fonctionnait et le studio qui nous a permis de fabriquer le teaser, l'atelier de vidéographie de France Télévision basé à Nancy, qui voulait depuis quelques temps revenir à de l'animation 3D, a été intéressé par notre projet. On a donc fait un premier test en 3D avec un rendu cel-shading, donc 2D, et le résultat ne m'a pas déplu malgré une certaine crainte initiale. Je retrouvais mon personnage et l'âme du personnage même s'il est différent.


De quoi vous êtes vous occupé ?

Très vite, il a été question que je coréalise le film. J'ai donc supervisé toute la partie design. Il a fallu nous détacher de la bande dessinée d'une part et créer tous les design pour adapter mon dessin à l'animation. Tous les personnages ont dû être designés pour les besoin de la 3D. J'ai donc pris en charge les personnages principaux et secondaires. Je faisais des croquis et je dessinais les personnages en trois parts. Ensuite, des designers passaient derrière pour faire des model-sheet et dessiner les personnages de face, de dos, etc. afin de passer à une modélisation 3D.

 

 

Comment avez vous pensé le passage de la bande dessinée au film ?

J'ai vite compris qu'une adaptation littérale était impossible. On a une narration en dents de scie dans la bande dessinée qui est particulière mais qui fonctionne très bien. Et le double niveau de lecture de la BD était difficilement transposable au cinéma. Donc, pour moi le film était un prolongement du travail que j'avais commencé il y a longtemps sur des thématiques qui m'intéressent, liées à mon histoire, comme l'identité, le déracinement, l'âme, l'adolescence, le métissage culturel. Et j'ai trouvé ça cohérent de raconter une histoire qui parle de métissage culturel d'une manière « métissée ». Du coup on a fait un film hybride qui reste accessible au grand public. Le film est composé à 80% d'animation qui n'est pas une animation avant-gardiste. On voulait fluidifier le passage de la prise de vues réelles à l'animation donc on a fait un énorme travail de montage image et du son qui a permis de passer d'un genre à l'autre sans que cela ne gène le rythme de l'histoire. L'idée de faire un film hybride ne vient pas d'un désir de suivre une tendance mais vraiment de l'histoire qu'on avait à raconter, une histoire autobiographique. On a donc utilisé des images de films super 8, des films de famille, de l'animation pour évoquer ma propre histoire et des images d'archives pour ancrer mon histoire personnelle dans la grande histoire de la Corée. C'était important d'expliquer pourquoi autant d'enfants coréens ont été adoptés. Il y en a eu 200 000, c'est énorme. Je me demandais pourquoi et j'ai trouvé des explications en travaillant sur le film.


On retrouve cette hybridité dans la séquence de cauchemar ?

Oui, j'ai voulu montrer un soldat sud coréen puis un soldat nord coréen pour évoquer brièvement la séparation entre la Corée du Nord et la Corée du sud. C'était intéressant de le faire et, même si ce n'est pas forcément très clair, ce n'est pas très grave. Je voulais surtout dire que les coréens vivent avec cette notion de séparation au quotidien. C'est un pays divisé et en guerre.

 

 

Comment fait passé ce premier séjour en Corée ?

Je pense que j'aurais dû le faire avant et surtout d'abord avec ma famille plutôt qu'avec une équipe de techniciens et 2 ou 3 caméras braquées sur moi. C'est compliqué d'exprimer l'intime quand on tourne un film. Ce n'était peut-être pas la meilleure des idées mais j'ai accepté de partir là-bas avec ce dispositif de tournage. Je l'ai cautionné, on ne m'a pas obligé à le faire et en tant que coréalisateur je me suis dit que c'était possible. Tout le monde le pensait. Et on a retenu l'essentiel, je suis parti 20 jours là-bas et on a conservé assez peu d'images. On évoque beaucoup le retour en Corée mais ce n'est pas parce qu'on retourne dans son pays d'origine qu'on aura des réponses aux questions qu'on se pose sur ses origines. En fait, ça ne résout pas grand chose. Un voyage peut apporter quelques réponses mais je dis toujours que la quête identitaire passe par un voyage intérieur plus que par un voyage physique. De même, on ne se détermine pas par la couleur de sa peau mais à travers ses actions ou ses valeurs. Le voyage était important mais il est presque accessoire.


Vous allez montrer le film en Corée ? Et est ce que vous l'appréhendez ?

Oui, on a un coproducteur coréen. Là, sur Annecy, la personne qui s'occupe des ventes internationales va rencontrer quelqu'un qui s'occupe d'un festival de films d'animation là-bas qui est intéressé par le film. J'espère que les coréens vont le voir. Mais je n'ai aucune appréhension. Quand on raconte une histoire comme celle là, ça part d'un besoin de le faire. Le film ne pouvait se faire que s'il était incarné par quelqu'un et j'étais le seul à pouvoir le faire, à pouvoir écrire cette voix off et à conclure cette histoire.


Vous parvenez à l'universalité avec un thème qui peut paraître personnel.

Oui, je m'en rends compte avec les retours que j'ai. J'apparais dans le film donc on me reconnaît et ici par exemple, une spectatrice est venue me voir les larmes aux yeux en disant que le film l'avait bouleversé. Et pourtant elle n'avait rien qui la reliait à l'adoption ou à la Corée. Mais je pense que c'est parce que Couleur de peau : miel ne parle pas que de l'adoption ou de la Corée, c'est d'abord un film sur l'enfance, sur la famille en général et sur la mère en particulier. C'est pour cela qu'on a fini le film sur l'image de la mère. Et finalement, je parle de mon vécu avec sincérité et c'est cette sincérité, je crois, qui touche les gens.

 


 

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